1996, mon père écrit dans un carnet

Fra Filippo Lippi, retable de l'Annonciation, eglise San Lorenzo, Florence

2 février
« Comment figurer cet intervalle, cet « interdire » où s’échangent des paroles, à la mesure de la résonance des souffles et des voix ?»
[…]

Mystère de la figurabilité.
un simple intervalle qui fuit en
profondeur selon l’axe du regard.

la colonne
signe figure, à puissance symbolique
qui baliserait l’entre-deux de l’invisible
et inaudible échange de paroles
entre les acteurs du récit. »

 

 

Ces notes* que mon père témoignent de sa lecture d’un article de Louis Marin paru dans La part de l’œil, intitulé «Énoncer une mystérieuse figure », dont il recopie des extraits qu’il émaille de croquis.

L’ article s’articule autour de ce que Marin nomme « figurabilité du mystère » et « mystère de la figurabilité » et qu’il délinée à l’intérieur du renouvellement des figures du récit de l’Annonciation (évangile selon saint Luc, I, 26-38) qu’en donnent les peintres du début du Quattrocento de par le dispositif de représentation que met alors en place la perspective légitime.

La figurabilité du mystère se rapportant à l’intervalle entre les deux acteurs de l’Annonciation, l’Ange et la Vierge, espace perdu dans l’énoncé du récit de saint Luc et que peut venir figurer la peinture, ramenant au langage ce qui ne l’était pas dans le texte : se montre cet espace que des voix pénètrent, tenant lieu de l’effectuation réelle du dialogue, rendant compte des corps, de la distance qui les sépare, insurmontable mais aussitôt franchie, quelque part, là où se croisent et les voix et les regards, voix et regards rendus à la corporéité autant qu’à l’évanescence.

Le mystère de la figurabilité étant rapporté à ce que l’énonciation comporte de secret, secret dont le tableau manifeste la présence en tant qu’il est phrase, discours (1) plutôt que  récit (2), en tant qu’aux traces de l’instance d’énonciation laissées dans le récit, la peinture donne un espace, un corps. L’ouverture opérée dans l’espace par la perspective légitime, l’espace proprement scénique qu’elle instaure en peinture, le procès qui s’y fait d’une coupure, est pour Marin « analogue à  la déconnexion de la structure d’énonciation que réalise dans le langage la modalité narrative des temps, des verbes et des pronoms», à quoi il ajoute la série des déictiques (3).  Cet espace est lieu d’une disparition, de ce qui s’avance dans la disparition, scène donnée d’une traversée, d’un évidement qui s’arrête en un point, à l’infini, celui de fuite –  point qui répond du vide du sujet de l’énonciation, et qui rend nécessaire l’énoncé qui sera de peinture.  Spectacle de l’apparence d’une disparition  qui ouvre le voile sur un lieu de l’énonciation de l’Annonciation et qu’exhibent les peintres du Quattrocento, à l’heure même, souligne Marin, où saint Bernardin de Sienne énonce nouvellement le mystère de l’Incarnation : « L’éternité vient dans le temps, l’immensité dans la mesure, le créateur dans la créature… l’infigurable dans la figure, l’inénarrable dans le récit, l’ineffable dans la parole, l’incirconscriptible dans le lieu, l’invisible dans la vision, l’inaudible dans le son… »

 

* tandis que ces notes,  je les ai moi-même prises,  en 2002.

1. Je m’en rapporte ici au livre de François Wahl, Introduction au discours du tableau, qui lui-même renvoie à Benveniste.  La phrase est bien un segment constituant du discours; il n’y a pas cependant  entre la phrase et le discours de franchissement de niveau de la partie au tout, ainsi qu’il en est entre le phonème et le mot, entre le mot et la phrase, phonèmes et mots ne connaissent leur sens qu’à la condition d’être intégrés dans l’unité de discours qui leur est supérieure : le phonème dans le mot, le mot dans la phrase.  Phonèmes, mots et phrases sont constituants du discours, à la différence qu’à partir de la phrase, le sens est posé, complet, et n’a plus le même sens que celui qu’il avait jusque là, puisque à partir de la phrase, référence est faite à une situation donnée, au monde des objets.  C’est à partir de la phrase que la langue quitte le domaine des signes – la phrase n’est pas un signe – pour rentrer dans celui du discours.

2. Benveniste a distingué les modes d’énonciation propres au discours et au récit.  Dans le récit, à tout le moins dans sa forme stricte, les instances du discours qui sont les marques de l’énonciation – telles que le pronom je, les  indicateurs pronominaux ou adverbiaux, certains temps du verbe : le présent, le passé composé ou le futur – sont effacées de l’énoncé au profit de formes grammaticales comme la troisième personne, l’imparfait et le  plus-que-parfait : «  A vrai dire, dit Benveniste, il n’y a même plus de narrateur.  Les événements sont posés comme ils se sont produits à mesure qu’ils apparaissent à l’horizon de l’histoire.  Personne ne parle ici; les événements semblent se raconter eux-mêmes. » (Benveniste, « De la subjectivité dans la langue » , Problèmes…, p. 262).

3. « Montrant les objets, les démonstratifs ordonnent l’espace à partir d’un point central, qui est Ego, selon des catégories variables : l’objet est près ou loin de moi ou de toi, il  est ainsi orienté ( devant ou derrière moi, en haut ou en bas), visible ou invisible, connu ou inconnu, etc.  Le système des cordonnées spatiales se prête ainsi à localiser tout objet en n’importe quel champ, une fois que celui qui l’ordonne s’est lui-même désigné comme centre et repère. » (Benveniste, La communication problèmes de linguistique générale, t. 1, p. 69)

 

à journ

femme a-journée.

un père à faire

rêvé il y a deux nuits que mon père n’était pas mon père.

je rencontre mon « vrai » père. lui parlant de mon père (du vrai dans la « réalité »), je dis « mon père » et m’en excuse auprès de lui : c’est lui qui toute ma vie a fait pour moi office de père, qui a été un père pour moi, non pas celui qui aujourd’hui se présente comme étant mon père. il ne m’en veut pas, il sait que mon père, qui s’avère donc n’être pas mon père, est mort.

ce nouveau père est physiquement assez massif. plutôt muet. il ressemble à  un personnage du téléfilm dont j’avais vu la veille la fin où il s’avérait être un homme d’affaires, plutôt que l’agrégé de lettres qu’on avait essayé de le faire passer. qu’il fût un homme d’affaires, tout de suite je le pense un peu mafieux, véreux, pas clair.

dans la réalité, j’ai sur mon père un travail à  faire, pour mon père. c’est à  ce travail que je suis coincée. ce travail. qui m’angoisse.

ce père qu’éventuellement mon rêve désidéalise. « d’affaires » plutôt que « de lettres ». et dès lors « moins clair ».

je n’en sais rien.

pour faire ce travail il vaut mieux être « d’affaires », plutôt que « de lettres ». plutôt être soi-même d’affaire (femme d’a), plutôt que de lettres (comme le vrai père). d’où l’angoisse. et le changement de père.

le père à  faire. à  faire le père.

(l’angoisse, la mauvaise humeur vient de là : quand il s’agit de prendre une place à  lui réservée jusque là . un « faire comme », voire un « faire mieux » que le père (souvenir de la mauvaise humeur de freud sur l’acropole, liée à  la culpabilité qui l’envahit d’être arrivé si loin, d’avoir accompli son rêve d’enfant (celui de voyager) et de se trouver maintenant face à  qq chose, l’acropole, que son père, vague petit homme d’affaire, n’aurait pas même rêvé de voir, faute de culture. enfin, je ne suis pas sûre que son père fût homme d’affaire, disons homme de petit métier.))

évidemment,comme à  chaque fois, j’accuse l’autre de m’empêcher de faire ce que j’ai à  faire.

je veux dire que dans la réalité il y a « ce père à faire », l’angoisse, je rumine; j’ai mes humeurs, et j’accuse f de m’empêcher.

muller & muller

image

rêve de l’autre jour:
« muller & muller . S1 S2.  l’holophrase!  mais comment séparer ce qui est le même?  »
réveil ce matin :
muller et muller
14 . 18 et 40 . 45
la guerre et la guerre
M . U . double L . E .  R
L . L
comment séparer ce qui est le même
je ne sais pas compter je n’ai pas d’accès à l’histoire
la preuve est là
1 .2 c’est facile
c’est à  trois que les difficultés commencent
l ‘ordinal!

du père le nom est le même, double
le corps non

joie du drame

pour sortir du même il faut et il suffit du zéro : « la place du sujet »
vous le saviez déjà. désir et jouissance s’articulent comme s’articulent ordinal et cardinal.

17, dimanche, JOUR

Dimanche, 12:26.

Il fait froid  (0 degré).

Sommes F et moi réfugiés au lit. Me suis fait un thé au lait Anichaï. Mais il ne me paraît pas très parfumé. Peut-être trop vieux. Ou bien, je dois encore travailler à développer mon goût. Ajouté un demi bâton de cannelle, mais lui décidément était trop vieux. Je viens de lire que c’est un thé qui contient du gingembre. J’aurais dû en rajouter, j’en avais envie. Devrais avoir le courage de me laver les cheveux. Sortir, aussi, ce serait pas mal.

Du point de vue du sevrage, je crois que c’est OK,  je n’en ai pas pris longtemps finalement de l’Anafranil. Sinon que rêvé toute la nuit. Cette fois mes parents voulaient se séparer, ma mère voulait partir,  était partie. Je travaillais à la Commission européenne. Ma mère était venue se réfugier dans mon bureau. En très mauvais état, dévastée je dirais, considérablement vieillie. Logeait à Mainvault également (maison de l’oncle qui vient de mourir). Désemparée, je finissais par appeler Depels. Nous parlions de nous voir. Je ne suis pas sûre qu’il m’aie bien conseillée. J’expliquais à mon frère qu’il fallait leur faire comprendre,  comprendre à ma mère, que s’ils se séparaient, ils vieilliraient trop vite,  et devraient être placés. Ce qu’ils ne voulaient pas. Je montrais à JP un petit bijou, une légère chaîne en argent, qu’il fallait que mon père offre à ma mère pour la convaincre de son amour.

Hier, c’était bien un peu pénible. Énervée, et ces courbatures. Rien d’insurmontable. J’avais prévenu les autres autour de moi, interdit de me contredire ni d’user de la moindre ironie à mon égard. Demandé d’obéir aussi à quelques ordres. Ils ont été parfaits. Pour un mal de tête, suis arrivée à éviter l’aspirine en prenant un Earl Grey au miel.  Bu du Rooibos le midi en mangeant.

Soir,  sommes sortis manger des sushis. Bu deux verres de vin blanc. M’autorise à boire à l’extérieur et à l’intérieur les jours de fête.

Acheté des livres sur le Japon.

Ah oui,  téléchargé également deux applications pour apprendre de le japonais. L’une pour l’oral, l’autre pour l’écrit.

Soir, tout de même, nous avons fait des travaux, installé le chauffage dans la chambre:

20160117_170521

journal n° 9, extrait (my suffragette-attitude)

JAM : Pas du tout, on ne peut pas jouir sans entraves, on ne jouit que par les entraves (signifiantes). Un mot d’ordre, s’il y en avait un, ce serait plutôt «Bien-dire».

Sans titre

« Il y a dans le mauvais goût le plaisir aristocratique de déplaire » – Baudelaire

je sors d’un rêve si long si bon

Sors d’un rêve si long, comment l’écrire, si long si bon. Tout à l’heure psychanalyste, on est  lundi, cette envie de lui donner une toile de mon père, apparue claire au sortir du rêve. Cette question aussi : pourquoi l’inconscient me ferait-il pareil « cadeau » – ce tableau d’une boucle bouclée, d’un parcours de mon analyse. cadeau.tableau.o.o.ca.ta.

Comment  écrire, par quoi commencer. Comment ne pas oublier.

D’abord la dernière image/cène (nous sommes plusieurs assis à longue table) :  assise à côté du propriétaire du lieu, châtelain, lui dis  « Oh! regardez comme c’est beau chaque fenêtre, on dirait une peinture différente » (hier expo photo) – grands paysages, très verts (comme les haricots, petits pois surgelés de la veille).

Avant ça, F venu me chercher. Avais passé la nuit dehors, avec Jules aussi, dans ce château, qui n’avait pas été pas tout de suite un château mais l’est devenu, en cours de route.

Passé la nuit là,  à perdre mon sac, un paquet de feuilles, un classeur. 3 choses, 3 objets. Jules aussi perd ses affaires. Les cherchons. C’est ce qui nous a empêché de partir, les cherchons, les retrouvons, les reperdons. Ou, je perds Jules. Jules.chose.

J’arrive là parce que je sors de chez mes parents, parce que je cherche un parodontologue, parce que j’ai une maladie des gencives, mon … (mot manque), ma couronne a sauté, je risque quelque chose de très grave, je veux aller chez le parodonto ou le dentiste mais je m’aperçois en sortant de chez mes parents, qu’au lieu de me diriger vers chez lui, je me dirige vers l’appartement de Dimitri (qui était d’ailleurs déjà là avant ça dans le rêve). Je me rends compte que je ne sais pas du tout où il habite.

Bon, faut que j’y aille.

(Oui, j’ai rêvé. D’un homme qui me demandait ma voix.

(Oui, j’ai rêvé. D’un homme qui me demandait ma voix. Oui, j’ai rêvé encore. Ou plutôt non, une voix, la nuit, est venue m’a expliqué cette lettre que je m’étais adressée et que mon père m’avait donnée, m’a expliqué comment cette lettre tournait autour de mon père, ou plutôt comment mon père était venu se placer là, par hasard, au lieu du retour de cette lettre vers moi. Mais je n’ai pas bien retenu et ça n’a pas beaucoup d’importance. C’est juste un peu drôle (ces explications théoriques qui me viennent la nuit, poursuivent mes élucubrations). Il y a deux nuits, je n’ai pas du tout dormi trop inquiète à propos de tout ce travail que j’ai. La nuit passé, j’ai pris un somnifère. Entre les deux, il y a eu nous, je veux dire lui et moi. Tout autour des hormones inquiètes qui voletaient. Il y a trois jours, je me suis dit, non, je ne me plaindrai pas auprès d’eux, il faudra qu’à l’avenir que je fasse en sorte de n’avoir plus à me plaindre. A d’autres moments, je pense que voilà, maintenant, c’est comme ça, il faut que je fasse, tête baissée tous ces boulots, que je les termine, et un jour, ce sera fini. Dans un avenir probablement pas proche, mais, on n’y peut plus rien. )

Il exprime tout ce qu’il pense, et jamais ce qu’il sent.

« Il exprime tout ce qu’il pense, et jamais ce qu’il sent ». Cette remarque qui concerne aussi bien la vie du sujet que le déroulement de la cure démontre la valeur de défense des symptômes obsessionnels : il s’agit de pensées faites pour se défendre de ce que l’on pourrait sentir.

[…]

La défense fonctionne à la fois par rétention et par contrainte. On saisit là l’importance du rapport au surmoi dans la névrose obsessionnelle. La pulsion et le surmoi sont deux concepts clés de la névrose obsessionnelle. Mais il y a des échecs de la pensée qui se marquent par le retour du refoulé, ainsi : ce bout de réel de la toux qui vient par le corps. La défense échoue nécessairement, car tout ne peut être traité par la pensée, tout n’est pas maîtrisable.

[…]

Ceci nous donne une indication quant à la voie à suivre dans la cure pour que le sujet s’approprie sa vérité : il ne s’agit pas de rester obnubilé par les remparts qu’il dresse. A propos du sujet obsessionnel, Lacan parle de fortifications à la Vauban. Le sujet se remparde, se pétrifie ; sa stratégie de défense c’est de ne pas être là où l’Autre l’attend. Les demandes de l’Autre sont vécues comme autant de menaces devant lesquelles le sujet fait le mort pour préserver son avoir, pour ne pas risquer sa puissance en l’exposant. Dans le Séminaire V, Lacan dit que la névrose obsessionnelle est une place forte du désir. On s’y défend contre la menace imaginaire de l’autre, et on s’ennuie.

« Une pensée dont l’âme s’embarrasse », Conférence de Philippe de Georges, 25 janvier 2007

Les points sur le U

Je m’étais couchée raisonnablement tôt, après une journée particulièrement banale –  j’avais dû regarder quelques épisodes de série ( la finale d’Enlightened), je n’avais pas eu envie de lire, cela je m’en souviens, et je m’apprêtais à m’endormir dans un sentiment inhabituel de satisfaction. Soudain, couchée sur le côté – c’est autre chose. Une sensation dont j’aurais probablement tout oublié si je n’avais rapidement jeté ces quelques notes le lendemain matin– des mots que la nuit-même je m’étais répétés, anxieuse de les retenir, même si je les notai ensuite un peu à contrecœur, consciente encore de tout ce qui s’y perdait  :

« Nuit
Corps sous couette, souffrance vide
corps & mots
Certain souvenir
Des mots
S’en viennent, s’en vont

— L’idée d’un livre, l’intituler « Trauma » et qu’il n’y soit jamais raconté. –

Trauma. Tréma. Umlaut.1
Trauma. Tréma. Umlaut.
Ces points sur le u que je restituai à mon nom au sortir de l’analyse.
Müller, l’ü en double i. »

Il y avait eu les Journées d’étude de l’ECF2 sur le trauma.  Je n’y étais pas allée mais j’en avais lu de nombreux textes préparatoires sur un blog publié par les directrices de ces Journées3. Je m’étais alors dit que je n’avais aucun souvenir de trauma, que je n’avais rien repéré comme tel au cours de mon analyse. Je ne manque pas bien sûr de mauvais souvenirs,  et c’est d’ailleurs l’un d’entre-eux qui m’était revenu cette nuit-là,  ses mots. Mais je ne leur ai jamais accordé de « valeur » traumatique. Ce sont de mauvais souvenirs. Point. Ils ne me semblent pas rattachés à grand chose de ce que je suis devenue — j’irais jusqu’à dire qu’ils ne me paraissent pas faire partie de mon histoire ( ou alors aux endroits qui s’arrêtent sur un gouffre, dont les chemins ne sont plus repris,  bords oubliés d’un monde sinon rond). A moins qu’ils n’appartiennent à l’histoire honteuse  ( ne pas raconter non pas à cause de l’indicible mais à cause de la honte). J’ai cherché à les oublier, cela oui, et ce n’est pas eux que j’ai oubliés, mais la souffrance qui se liait à eux. Ils sont vidés. Autant que l’était mon corps cette nuit-là. Lourd, recourbé en virgule sur rien, seul. Absolument, fondamentalement. Devenu seul et les mots, vides, sont juste là – satellites, mouches.  le corps est la souffrance et la souffrance est vide. C’est une impression unique qui vient ( subrepticement) en suite de ce travail de l’École de la Cause freudienne sur le traumatisme. En réponse inattendue.

Il n’y a pas, il n’existe pas, me dis-je, d’interprétation de ces mauvais souvenirs, de possibilité d’interprétation.  Je ne sais pas ce qu’ils m’ont fait. De son côté, mon corps, lui, a-t-il pu « arrêter une interprétation » ? Qu’il ait noué des liens spéciaux à certains mots de ces souvenirs, certains signifiants, sans m’inclure dans la partie, est possible. C’est bien ce que donne à penser ma transcription de cette nuit-là. La juxtaposition des mots et le corps, le vide de leur relation, la souffrance de ce lien en souffrance. Les mots étant la souffrance même, du corps seul, vides de sens,  en un endroit d’étrangeté.

C’était comme ça. Comme je le dis, là.

Il y aura eu une façon d’interprétation de mon corps, de la part de mon corps, de mon corps en cet endroit inédit de solitude ; mais rien qui aie pu, aurait dû être interprété par moi et rejoué dans un scénario fantasmatique quelconque, destiné à être répété. Plutôt s’agirait-il d’une inscription.

ü

De pür douleur, dont l’un des noms s’est donné, aperçu alors, dans l’Umlaut de mon nom, le tréma, les points sur le « u »…

Oui, c’est drôle, tout d’un coup j’ai vu ça, que dans tréma, il y avait trauma.

Au départ, il y avait un tréma sur le u de mon nom et sur celui des autres membres de ma famille. Or ce tréma, au gré des passages par les guichets de l’administration belge, s’est vu disparaître. Moi-même, ni d’ailleurs mes parents, je ne l’apposais pas à mon nom, puisque ce n’était pas français. C’était un petit en-trop.  Mais quand mon analyse s’est interrompue, brusquement interrompue et que je suis venue m’installer à Paris, j’ai voulu restituer ce tréma à mon nom, et je l’ai, à partir de là, retracé sur le « u ».  J’ai fait cela sans réfléchir,  je l’ai fait et je m’y suis tenue. Me séparant d’ailleurs sur ce point et avec plaisir du reste de ma famille, qui continue d’écrire ce nom sans ses points dus.

… que « le désir de l’analyste n’est pas un désir pur » et que « c’est un désir d’obtenir la différence absolue ». Il précise alors que la différence dont il s’agit est celle qui « intervient» quand le sujet, « confronté au signifiant primordial», « vient», pour la première fois, « en position de s’y assujettir». –Pierre Naveau, Désir de l’analyste

Donc, la proximité inhabituelle où j’étais de mon corps, d’une certaine vie de mon corps, non liée à ma conscience, mais à des signifiants vides de sens, sans pathos, me permettait de relever dans  le tréma de mon nom sa résonance avec le terme trauma ; pointait ce  « u», ce  « u » aussi de l’avoir « eu »,  du corps « eu ».  J’assistais à sa solitude, elle d’ordinaire inaperçue, et percevais les mots qui la hantent. Et même si mon corps est aujourd’hui couvert de mille petits points (mini tumeurs bénignes qu’une dermatologue patiente et blonde m’enlève à l’électricité depuis peu), en devint-il, au moment de ces événements, de cet éventuel trauma, pour autant plus sexuellement malade qu’il ne l’était déjà ? N’étais-je pas sans savoir déjà ce qu’il y avait à (ne pas) savoir du sexuel ? Non, non non, non.  Dénégation, pourquoi niai-je mon ignorance d’alors ?  Mais ce que je savais surtout ne pas savoir, qui couvrait tout le reste,  c’était la possible méchanceté des hommes. Ce que je ne savais pas. C’est. Je ne savais pas qu’il pouvait m’arriver des malheurs. Je me croyais protégée. De Dieu. Je pensais que mon innocence me protégeait. Je ne perdais pas mon innocence, mais elle rencontrait dans le monde des réponses auxquelles elle ne s’attendait pas. Et ces mauvaises réponses étaient sexuelles. Et ces mauvaises réponses furent recouvertes par la méchanceté – qu’il était à ma portée, alors, de connaître déjà. Que sus-je alors de plus? Que je n’étais pas la princesse charmante – et que me restait-il alors à être?  Que le monde résiste à la sainteté. Que le monde résiste à Dieu. Qu’un corps n’appelle pas que l’amour.  Cependant, je restai püre. Alors que le sexe se séparait de l’amour.

C’est quoi la pureté?

Dieu, le sexe, l’amour, Un.

Conviendrait-il aujourd’hui que je ramène à ces souvenirs leurs tristes affects? Même tristes, malencontreuses, horribles éventuellement, ces histoires racontées, le pathos qu’elles appellent, dont elles relèvent en surface, n’est pas ce qui compte.  C’est pourquoi je ne les ai jamais considérées comme des traumas, et que j’ai accepté que mon analyste ne les traitât pas comme tel.

 

*
*    *

 

Notes:
  1. Umlaut (Wikipedia) : En phonétique, le processus d’ Umlaut (de l’allemand um-, « autour, transformation » + Laut, «son »), ou métaphonie (terme grec de même sens ; ne pas confondre avec le paronyme métatonie) ou encore inflexion, désigne le changement de timbre d’une voyelle à la suite de l’amuïssement d’une autre voyelle dans une syllabe suivante. La voyelle altérée garde pour ainsi dire une trace de la voyelle disparue en récupérant une de ses caractéristiques. C’est un type complexe de dilation. []
  2. l’École de la Cause freudienne []
  3. Mmes Marie-Hélène Brousse et Christiane Alberti, toutes deux psychanalystes et membres de l’ECF []

Un grand désordre dans le réel au xxie siècle

par Jacques-Alain Miller

Je ne vous ferai pas attendre très longtemps pour vous annoncer le thème du prochain Congrès[1]. Une nouvelle série de trois thèmes a commencé avec « L’ordre symbolique au XXIe siècle ». Ce sera une série particulièrement dédiée à l’aggiornamento, comme l’on dit en italien, à la mise à jour de notre pratique analytique, de son contexte, de ses conditions, de ses coordonnées inédites au xxie siècle, quand s’accroît ce que Freud appelait le « malaise dans la culture » et que Lacan déchiffrait comme les impasses de la civilisation.

Il s’agit de laisser derrière nous le xxe siècle ; de le laisser derrière nous pour renouveler notre pratique dans le monde, lui-même suffisamment restructuré par deux facteurs historiques, deux discours : le discours de la science et le discours du capitalisme. Ce sont les deux discours prévalents de la modernité qui, depuis le début, depuis l’apparition de chacun d’eux, ont commencé à détruire la structure traditionnelle de l’expérience humaine. La domination combinée des deux discours, chacun appuyant l’autre, a augmenté à un point tel qu’elle a réussi à détruire, et peut-être à rompre, jusqu’aux fondements les plus profonds de ladite tradition.

Vers un psychanalyste nouveau

par Damasia Amadeo de Freda

Dans sa conférence de présentation du thème pour le prochain Congrès de l’AMP en 2014[1], Jacques-Alain Miller nous invite à repenser la clinique psychanalytique et la place du psychanalyste au XXIe siècle.

Cette conférence nous inspire plusieurs interrogations que nous allons exposer et auxquelles nous tenterons de donner quelques réponses.

Nous constatons tout d’abord – cela nous a frappés et a suscité notre première question – que la formulation du thème telle qu’elle nous est proposée, ne correspond pas au titre du Congrès.

La formulation de J.-A. Miller, « Un grand désordre dans le réel au XXIe siècle »[2], ne correspond pas au titre : Un réel pour le XXIe siècle. Nous pouvons déjà dire que l’expression « Un grand désordre » n’est plus dans le titre, que l’article défini est devenu indéfini, et que le « pour », ajouté, vient comme indice – telle est mon hypothèse – de l’objectif visé pour être à la hauteur de l’époque. Cependant, le remplacement de la première formulation par le titre définitif conserve le concept de réel comme thème central.

décider de ne pas décider

N’arrive pas à marcher à cause de mes chaussures. Décidément toujours pas trouvé celle qui convienne à mon pied.

 

Crains de ne pas arriver à  faire ce qu’il faut pour être admise au concours d’assistante sociale. Déjà, quelque chose en moi me dit c’est pas ça, c’est pas ça, c’est pas ça. Il va falloir que je travaille à de bons arguments, réfléchis, pour justifier ce choix. Moi que la seule ombre d’un choix coule dans un océan de doutes. Comment ferai-je pour arriver à justifier ce choix-là. Qui plus est, je ne l’ai fait que contrainte et forcée.  Enfin, je me. Sentais contrainte et forcée par ce rendez-vous avec Pôle emploi  (à moins qu’il ne s’agisse déjà d’une défense qui se mette en place).

 

Je sors de chez le Dr G. Lui ai expliqué comment il suffisait que je prenne une décision pour que la machine se mettre en branle, lourdement, pour me faire changer d’avis. Et comment, il m’est si souvent, toujours, jusqu’à présent, sans y manquer jamais, arrivé d’abandonner les études que j’avais entreprises. A plus ou moins brève échéance. 

 

Dès lors, il m’apparaît que le mieux que j’aie à faire c’est de ne rien décider.

Je ne sais pas comment c’est possible, mais c’est ce que je dois faire.

Je ne tiens jamais aucune décision.

Il faut donc que j’arrive à ne pas en prendre.

Il faut que je décide de ne pas décider.

(au moins consciemment. je ne fais que ce que je fais. jamais ce que je décide. sinon quand le moment de la décision se confond avec celui de l’acte.)

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