vendredi 9 juin 2023 · 12h33

Quel nom
— Atelier rien nulle part (essai 4)

Quel nom pour qui n’a de cause que de ce qui s’absente de toute représentation, qui n’a de cause que ce qui rate.  Consentir au semi-ratage comme antidote. Rater jusqu’au ratage. 

Et quelle présence physique ? Quel atour ? Ou quel trou dans le miroir ?

Ou encore : ce qui n’est pas nommé existe. Tressaille le corps estampillé d’un nom. Baptême. Miracle d’une trahison par où s’engouffre l’affre du désir et de l’amour.

Errance de ce qui avance sans nom.

Miroirs recouverts se fier au seul regard aimant, à la parole donnée.
Avancer les bras tendus devant soi, recueillants la certitude.
dimanche 11 juin 2023 · 11h36

#01 | l’invention de l’auteur

Atelier François Bon:  #01 | Annie Dillard, le roman commence par en inventer l’auteur (11 juin 23), publié sur le site du Tiers Livre le 1er août. Je le publie ici au 11 juin.

Donc, elle oublie les noms propres, les chiffres aussi, les dates. Quand elle les lit dans les romans, elle les saute, surtout les noms trop compliqués. Elle reconnaît la graphie, la forme des noms. C’est enfant à la lecture de Dostoïevski qu’elle s’en rend compte : de nombre de personnages les lettres du nom s’entrechoquent, s’emboutissent, s’intervertissent, font un petit tas imprononçable. C’est un léger obstacle rencontré dans le fil sinon continu de la lecture, une petite pierre sur la route. Elle saute les noms propres, qu’il s’agisse de noms de personne ou de lieux, elle saute les dates et l’ensemble des chiffres. Cela se fait en silence, un silence de chambre, un silence de lit, de soirée, de nuit, le silence de l’endroit où l’on lit. Cela se fait dans sa tête.

(Image supplémentaire, comme un souvenir-écran : L’enfant assise sur le bord de son lit dans sa mansarde, sur ses genoux tient un livre lit. Lit son livre. Dans sa tête, dans le creux sombre de sa tête, à chaque nom survenance de ses lettres embouties qu’elle observe jusqu’à pouvoir les relier au personnage qu’elles désignent. Autour de ces cailloux, de ces trous des noms, c’est le récit, l’aventure où elle est toute entière. Deux chambres plus loin, présence de sa mère.)

Les histoires tiennent, elles tiennent très bien les histoires, mais sans les noms. Les personnages tiennent, ils tiennent parfaitement, mais sans les noms. La seule chose, à ce stade, peut-être, à noter : c’est que sans les noms, les histoires, cela les rend un peu plus difficile à raconter. On y arrive, notez bien. On dit : le héros principal, on dit : la soeur, le père, l’inconnue.

Pendant longtemps cependant, elle retient le nom des auteurs et les titres des livres qu’elle a lus. (Elle en tire même une sorte de joie, à les énoncer ces noms – les prénoms, les noms -, car elle les retient particulièrement bien.) Et pendant des années, cela tient. Les vagues notions d’histoire qu’elle aurait, de l’histoire avec un grand H, ne lui viennent que de là. D’une culture littéraire qu’elle se forme autour de ces noms, ces noms liés à des livres qu’elle a lus, dévorés. Les noms d’auteur auraient eu un statut particulier. Elle leur est particulièrement attachée.

Jusqu’à cela lâche aussi. Comme une subite aggravation. Mais, c’est beaucoup plus tard. Elle aurait eu trente ou quarante ans. Subite aggravation qu’elle constate alors, qu’elle observe. Les noms d’auteurs également la quittent. Multiplication des trous. Elle assiste à ce qu’on serait tenté d’appeler une désertion. Elle désertée. Un peu elle comme un désert. Désert d’elle. Désert où le vent souffle en silence et principalement dans sa tête, cela passe finalement inaperçu. Sinon qu’elle s’interroge. Sur cette singularité. Cherche à en faire un symptôme, de sorte qu’il y ait une cause et son remède. Que cela trouve à s’inscrire. Le grand livre des raisons.

C’est une occupation solitaire. Des méditations solitaires, qu’elle note.

L’observation de l’oubli.

( Image parallèle : le long couloir d’un appartement parisien, ses pas, sa prise dans l’appartement, le passage d’un chambre à l’autre, les pièces essayées, encombrement des placards dans le couloir, le désarroi. Plus tard la naissance de l’enfant.)

Nous avons avancé trop vite. Enfant, elle songe à devenir écrivain. Elle pense que ce n’est pas pour tout de suite. Elle aime écrire mais n’écrit pas. Un jour, elle s’écrit. Souvenir-écran : elle s’est par voie postale envoyé une lettre sous un autre nom et son père qui trouve l’enveloppe la lui donne en riant, éperdument. Ils sont debout devant la porte d’entrée, la porte d’entrée vitrée à grille ouvragée, la grille noire en fer-forgé qui laisse entrer la lumière, la lumière qui tombe sur le marbre blanc, qui tombe sur le paillasson à ses pieds, où ses yeux tombent aussi, se ramassent, ils sont debout devant la boîte aux lettres. Elle ne comprend pas son rire, qui se déverse, du haut de sa haute taille, pas plus qu’elle n’aurait pu expliquer son geste. Elle s’était adressée la lettre à Sonia. Du nom, du patronyme qu’elle avait choisi, elle ne se souvient plus.

A vrai dire elle est plutôt auteur en quête d’un nom. Écrirait-elle – elle écrit -, il lui serait impossible de signer de son nom.

Dussions-nous l’inventer auteure, il lui faudrait un nom.
Alors, faisons-le, appelons-la.
Te voilà Sonia, je te pré-nomme.
Pré-nom : Sonia, cela sonne.
Nom.
Je te nomme.
D’un vilain nom, ma chérie, il te sera toujours temps d’en changer plus tard.
A chacun ses petits problèmes.
Te voilà Sonia, Delarue.
Pour le reste, le corps etc., on verra plus tard.
Bienvenue Sonia parmi nous.

Il est possible que toute cette histoire ne quitte jamais ce seuil, cette porte de rue où celle qui répète ici sa première tentative d’auto-baptême fut moquée par son père. Déplaçons cette tentative de nomination, d’auto-nomination, de la réalité à la fiction, dans l’écriture.

Invention d’un auteur, d’une auteure.

Elle est Sonia, Delarue. L’autrice.

Elle est l’autrice.

L’autrice, signifiant nouveau, récent, dans sa langue, elle s’en tenait jusque-là à celui d’écrivaine. Écrivaine ça ne marcha pas, ou trop bien, trop bien dans l’inanité. Etant entendu que ce qui rate réussit. Signifiant lié à son inscription à un atelier d’écriture. Atelier plus au fait qu’elle des actuels usages de la langue, des actuels usages sémantiques. Elle se refait. La voilà autrice.

– Tenez, ce qu’il y a de plaisant aussi, dans cette adoption d’un nouveau terme : qu’il dénonce / démontre l’inconsistance finalement de toute nomination, mette en présence (même de loin) de l’arbitraire (du signe). Génie dira-t-on du siècle, dût-il être court, qui hélas s’en trouve obligé de multiplier les arrêtés, les règlements, les lois; les regroupements, les communautés, toutes les formes d’ostracisme, pour re-solidifier ce dont la nature s’est révélé liquide. C’est bien dommage. Les liquides de natures différentes peuvent parfaitement se côtoyer, dans l’ondulation parallèle. –

Sonia l’autrice. Y a d’l’autre, c’est pas mal.

Ce nom, de Sonia, Delarue, Delarue Sonia, Sonia Delarue, adjoignons-le à sa pratique de l’écriture.

Cette autrice inventera écrirait essentiellement la nuit.

Elle en sera venue là, tenez, à n’écrire jamais que la nuit, dans le noir. Faux. Comme tout jamais, toujours. A quoi j’en suis rendue, tenez, venue. Dans le noir, hors vue, hors-la-vue. C’est ce qui lui plaît, soulignons-le. Quand tout le monde dort. Et préférablement dans son lit. De préférence dans la moiteur. De préférence dans la zone de demi-conscience du réveil, dans le sortir du sommeil. Dans la zone d’entre sommeil et réveil, tel est son lieu, préféré, de prédilection. Dans cet espace-là, le corps est très plein d’un liquide noir. On dit : un noir d’encre.

Il fut cependant un temps, très lointain, où elle avait un bureau, très grand, en plein milieu d’un appartement, très grand, vide, et où tout son monde s’organisait autour de ce bureau, immense, et de son immense, et lourd, inamovible, ordinateur (tour au sol et écran bombé). Seule chose fixe dans sa vie : ce bureau. Son lieu d’ancrage. Organisationnel.

Elle vivait alors seule, au cinquième étage sans ascenseur d’un grand appartement.

Mais qui ? Tu l’oublies à nouveau ? Qui ? Ton héroïne, l’auteur. Sonia Delarue.
Avoue que tu as du mal. J’ai du mal. On verra comment ça se nouera, ou pas, ça prendra, ou pas. Ce qui opérera.
Sonia Delarue. Sonia Rue. Sonia Ruhe?
Plutôt Sonia Ruhe ?

Pourquoi la ferait-on, cette opération, cette nomination : pour changer d’air, d’ère, d’identification.

A quoi sert l’identification : à se présenter dans le monde, à recouvrir le fantôme, de bandelettes la fantômette.

Les événements (une rencontre amoureuse) font qu’elle quitte ce lieu (le grand bureau susdit) et ne trouve plus jamais le moyen de le reconstituer. Cela ne se fait pas, ne trouve pas le moyen de se faire.  Elle qui était fillette à fumer des cigarettes là-haut dans sa chambrette ne trouve plus de cachette. Or, l’héroïque auteure dont on est toujours sur le point, on the verge, d’oublier le nom, a besoin pour écrire de se cacher, se cacher dans un temps volé, dérobé, inaperçu. Cela ne se laisse pas joliment dire, peut-être parce que cela n’aurait pas dû l’être. L’auteure fait alors cette découverte qu’il lui est possible facile agréable d’écrire sur son téléphone. Sonia découvre ça. Élément nouveau : téléphone, smartphone. Et mieux encore en mode nuit. (Conséquences : phrases raccourcies (étroitesse de l’écran)).

Après peut-être des années d’errance, à multiplier les supports, à n’écrire finalement plus du tout faute de savoir du tout où, le téléphone.

La nuit, Sonia, sur son téléphone. Elle écrit. Sonia écrit.

Les nuits alors se différencièrent selon les lieux et l’heure.

En pleine nuit, il y a le canapé du salon de Paris dans la lumière orange des lampadaires qu’elle n’aime pas, et l’ombre sur les murs des grilles ouvragées des balconnets (typiquement parisiens). La montée du jour dans l’interstice des rideaux et des murs. Allongée ou accroupie dans un coin du canapé, concentrée. Le matin venu, quand la crainte est moindre de réveiller l’autre, le partenaire, ou en son absence, c’est dans l’incomparable noirceur de la chambre et la chaleur du lit qu’elle tapote. A Donn, qui est à la campagne, c’est à peu près pareil. Si ce n’est qu’il n’y a pas au salon la lumière non-aimée des lampadaires, et que la chambre lui offre, par ses fenêtres ouvertes ou fermées, le réveil de la terre (les fenêtres ne sont pas en double vitrage). Ce qui est une grande chose.

Sonia, Delarue, use d’un vocabulaire restreint. Même si ce n’est pas déjà le moment de parler de ce vocabulaire. Il y a la perte, bien sûr, des mots. Il y a ce qu’elle vise. Il y a ce qui en elle vise et cherche à se faire entendre. En elle de cruel. In… Iné…

Il y quelque chose de l’ordre de l’amour même de la perte, du goût, de la défense, de l’ivresse.

Depuis toute petite Sonia se déleste de ce à quoi elle tient le plus.

Enfin, là, à partir du moment où elle se met à écrire sur téléphone, au bout d’un moment, à cause aussi du poids de cet appareil, et des douleurs qu’il parvient à provoquer, elle reprend petit à petit le travail sur ordinateur portable, avec une préférence pour son Mac. Le centre de gravité devenu mobile, elle bouge de moins en moins.

Sonia Ruhe immobile. Auteure immobile.

Dans la maison de sa mère, où quand elle vient elle vit seule, elle écrit au petit matin, en plein soleil.

What else ? Est-ce que ça ira comme ça pour l’instant ?

Inflexible, inébranlable. Intraitable.

Je crois que c’est ça, il faut rejoindre l’intraitable. En fait, il n’y a juste pas le choix.

(L’artifice du nom y suffira-t-il ? That is the question. La question, elle est vite répondue. Pas grave, on n‘a pas entendu, on fera COMME SI).

Paris. Ça a été, jusque là, le texte le plus « artificiel », qui participait du pari, un pari forcé pour avancer sinon point de texte, je crois. Il est possible cependant que je doive trouver le moyen de retourner en arrière, que le pari soit perdu. Ça n’était pas tout à fait confortable. J’y procédais à une nomination qui m’a parue tout à fait artificielle, à laquelle il est vrai j’avais choisi d’avoir recours en raison de croyances accumulées qui peut-être pourront se briser ou trouver à s’accomplir. En même temps qu’à l’exercice je me suis prêtée volontiers, toujours amusée : le risque n’est pas mortel. Et je n’y étais pas seule. Il y a l’atelier. Sinon, ce nom que je donne à mon auteur ne semble pas devoir tenir. Quelle colle à son étiquette utiliser. Comment moi pourrais-je la faire tenir cette étiquette ? J’arrive peut-être dans le meilleur atelier pour moi, le plus vraiment impossible. Suffira-t-il d’établir son impossibilité pour la dépasser. Ou écrire le roman de cette impossibilité, est-ce que je saurais le faire? J’étais d’abord venue pour écrire le roman du corps, je crois. Le roman d’un corps. Enfin, l’idée m’en avait été insufflée par l’atelier corps (le #07) avec lequel j’ai en fait commencé cet exercice.

Enfin, tout de même, ce nom : Sonia Delarue. Véritablement impossible, n’est-il pas. Comment rendre cette personne, ce personnage aimable ? Plus tard, je reviens sur le nom, le modifie encore : Sonia Ruhe. Je n’arrive pas à me décider.

J’ajoute : J’avais écrit ceci plutôt que de passer au #08 (après les deux premiers textes, les #07 et #07bis), parce qu’il me semblait que je n’avais pas produit assez de textes que pour passer déjà au #08 et que cela m’inquiétait. A priori, j’aurais préféré écrire en même temps que les autres. Aussi l’ai-je écrit sans même avoir lu Annie Dillard, lue après-coup, dans un sentiment d’urgence qui persiste, que je ne déteste pas, qui me permet pour le moment de ne pas trop juger de ce que je fais, de ne pas trop regarder en arrière, d’avancer.

Annie Dillard écrit:

« Il y avait le long bureau blond et sa chaise et, sur ce bureau, une douzaine de stylos de couleurs différentes, quelques grands bristols soigneusement classés en piles biseautées et mes calepins jaunes remplis de notes brouillonnes. Dès que je voyais ce bureau, je me souvenais de ma tâche : le chapitre, ses problèmes, ses tournures, ses enjeux.. »Annie Dillard, En vivant, en écrivant

Arriver sur le site de cet atelier, ça me fait le même effet.

J’ajoute encore : ce qui était amusant, très amusant : l’invention de l’auteur après l’invention du corps. Je prends quant à moi ces inventions très au sérieux.

(Ici, le “je” du roman au titre oublié du chapitre précédent passe au elle et prend nom. // à nouveau texte trop long. Il faut attendre qu’il retombe, et alors couper dedans.)

mercredi 14 juin 2023 · 03h18

#01bis  |  le bloc brouillon

Source : Atelier François Bon  #01bis | une scène originelle de l’écriture (atelier du 14 juin), écrit dans la nuit du 2 au 3 août. Publié de façon antidatée sur ce blog à la date du 14 juin.

Avant cela. Réfléchir peut-être à la façon dont ça a commencé. Dont ça aurait commencé, écrire. Il y eut les devoirs d’école, les rédactions les dissertations. Et déjà, il est vrai la surprise de ce que ça s’écrive et qu’il n’y ait pratiquement rien à rajouter, jamais à corriger, tout d’un coup le point final et puis les félicitations des professeurs. Il dut y avoir quelques lettres. Des journaux quelquefois entamés, rapidement détruits. Et l’accident, elle a 18 ou 19 ans. Elle se rend à une répétition de théâtre et une voiture lui cogne le genoux comme elle avance la jambe gauche pour traverser. Elle est opérée, on lui annonce ensuite qu’elle doit rester 3 mois sans mettre son pied à terre. Elle loge chez ses parents. 

Sonia, dans le canapé lit les livres que lui apporte son ami, lit les livres, regarde les films. Découvre ainsi Duras. Les films, les livres. Son premier livre de Freud. Beckett. Une introduction à la lecture de Jacques Lacan, Tome 1, Tome 2, qu’elle dévore. Et c’est au cours de cette  dernière découverte  qu’elle se met à écrire un roman qui lui vient comme un rêve, dans la plus grande facilité, aussi bien qu’étrangeté. Jour après jour, elle remplit le bloc, les blocs de papier brouillon qui ne sont ni lignés ni quadrillés, aux feuilles beiges, un peu rêches, qui se détachent par le dessus, à la couverture verte, de son écriture régulière. À aucun moment avant d’écrire elle ne sait ce qu’elle va écrire et cela lui plaît. Si ce n’est qu’elle aura quelques difficultés à le terminer, cela ne sera terminera pas vraiment. Enfin, la fin ne sera pas à la hauteur de l’intrigue de départ. Un homme a un accident, se retrouve à l’hôpital, on découvre qu’il a trois lettres écrites dans sa tête, PER, il se dit qu’il a la marque d’un produit à laver la vaisselle inscrite dans sa tête. Et c’est alors son histoire qui commence, qui est plutôt son absence d’histoire. L’homme est calme et fade. Sa femme, il en a une, à tout d’une marâtre. A-t-il une fille. Il rencontre dans des circonstances étranges une jeune femme, Anna, qui s’avère être une extra-terrestre. D’où elle vient, les êtres sont faits entièrement de lettres. 

Il avait fallu alors taper le roman, à la machine. Peut-être même fallut-il pour cela apprendre à taper à la machine. C’est la grosse machine à écrire électrique de sa mère. Les 3 mois d’arrêt avaient passé, il fallait reprendre là où on avait tout laissé. 

Sonia pensait qu’elle était entre-temps devenue écrivain.  

Même si elle n’en était pas absolument convaincue. 

Ne restait il l’importante question de l’édition.  

Enfin, elle pensait que ça ne cesserait pas, la facilité à écrire. La possibilité de la fiction.  

Elle continua. 

Il y eut des écrits volés1. Auxquels, elle tenait beaucoup. Des écrits lumineux. 

Un fol amour épistolaire.

Elle commença une analyse. 

Tout en poursuivant l’écriture d’un roman qu’elle finit pas découper en nouvelles.  

Car son écriture change avec l’apparition des ordinateurs et les possibilités infinies du copier/coller. Ils sont loin les blocs de papier brouillon sans rature. Son écriture toujours pleine de ses lectures. Duras, mais surtout Beckett.  De courtes fictions proches du rêve, de la fable. Petit à petit, elle se perd dans les phrases qu’elle ne cesse plus de retravailler et le doute l’assaille.  Elle envoie des manuscrits à des éditeurs. Elle n’ose se faire lire de personne.  

Elle abandonne l’écriture de fiction. Bien plutôt la fiction l’abandonne-t-elle.

Elle se met à écrire sur sa propre analyse. 

Elle mit un temps fou à rejoindre, à entendre ce qui se formulait d’elle dans ce qui fut son premier roman et s’avèrera être le dernier. A le rejoindre et à peut être trouver le moyen de le dépasser.  

  1. La première fois, il s’était agi d’un bloc brouillon rempli des histoires de Decodine. Ils étaient dans son sac qu’elle avait à l’arrêt déposé sur le siège avant de la voiture, à sa place, celle du mort, et le temps qu’elle charge à l’arrière le coffre de la voiture, le sac et ses précieux écrits disparurent. C’était le jour où elle quittait la maison de ses parents. La seconde fois, ce fut un peu plus tard, ils lui furent subtilisés lors d’une perquisition de police dans son appartement et jamais restitués. Là, il s’agissait d’un journal « secret » (dont certains propos lui furent renvoyés à la figure lors d’un interrogatoire; des coups à cesser à tout jamais de tenir un journal). ↩︎

Bruxelles. La scène originelle….. qui aurait perdu tant d’aura pour s’être avérée si décevante. Qui n’aurait tenu aucune de ses promesses. En vérité, j’ai déjà si souvent renoncé à l’écriture et le livre, l’objet livre, s’est suffisamment désacralisé pour moi qu’il n’agisse plus en soleil noir. Une méfiance enfin traversée et une distance nouvellement acquise à l’œuvre, à l’écriture, au roman, au livre. Au nom, au nom d’auteur. Distance acquise par une forme de relativisation : aujourd’hui à écrire n’aller que pour guérir.

Plaisir de retrouver ce bloc brouillon.

Ce que j’ai manqué de dire : la constante inadéquation à un nom, à une profession, à ce par quoi il est attendu qu’on se fasse un trou (dans le monde). Le manque de garant dans l’autre et l’impossibilité d’être mon propre juge. La trop haute idée et cruelle idée de l’œuvre. L’œuvre comme surmoi.

Ce qu’il y aurait à dire : ce qui s’est perdu de l’écriture à rentrer en analyse. Perdu, gagné?

Il aurait fallu n’écrire que cette première scène, encore une fois j’ai trop écrit.

jeudi 15 juin 2023 · 10h17

c’est une question toutes ces photos, toutes ces photos que l’on prend,
— Atelier rien nulle part (essai 5)

Re:

c’est juste ce que vous dites. c’est une question toutes ces photos, toutes ces photos que l’on prend, qui ne peuvent rien contre la nostalgie la perte la mort, qui convoquent à un autre effort, à un nouvel effort, à d’autres tentatives, pour faire venir à la représentation ce qui est là, ce qui est là qui nous enchante et nous échappe.

vous dites que vous avez tout vu, que vous avez tout vu et que vous n’avez rien vécu. vous vous voyez voir et n’y être pas, pas là, à la chose vue, à l’instant de la chose vue, mais derrière l’appareil, le téléphone. n’y étiez-vous? vraiment ? et pensez-vous que vous auriez pu échapper au regret à la perte à à l’oubli? à la séparation? de soi à soi, de soi au monde? l’écran tendu entre votre oeil et le monde où vous espériez recueillir quelques traces ne vous offrait-il la faille d’où être à ce qui vous échappe? au moins vous aurez vécu la faim de voir de récolter de retenir, l’espérance folle d’en ramener autre chose que rien…

c’est après-coup, il me semble, qu’on peut en faire quelque chose, éventuellement

(une fois la photo prise, ce serait là que le travail commence, parce qu’elle aussi exige d’être regardée)
toutes les photos, ajoutez-vous, vous les avez prises : pardonnez-moi, excusez-moi, disons « pas toutes » prises, vous en avez prises une certaine quantité numérable, vous en avez prise une puis une puis une…
tout, je m’en rends compte vous écrivant, me parlant à moi-même, ça pourrait être une figure du réel, de l’insaisissable: s’être trouvé tout pris dans ce que l’on voit, débordé, qui vous prend à la gorge qui vous prend de toutes parts dont vous ne ramenez (dites-vous) au final : rien (à quoi vous vous réduisez alors rejoignant le tout, tout juste raté). vous aurez vécu dévorant dévoré l’espace qui vous environnait, l’avalant goulument qui vous engloutissait, ignorant que cet instant de gloire jaillit de la nostalgie même, déjà, de sa perte inéluctable. et cela vous questionne, et vous persévérez, dans cet être, dans cette perte.

finalement le rien est cela seul qui réponde de tout. tandis que nous n’avons que pas tout comme outil à notre disposition. et ce que nous vivons ne dure qu’un instant, quand c’est l’éternité que nous espérons rapporter arrêter offrir par la photo qu’on prend. est-ce l’éternité, n’est-ce pas juste un instant de partage, de désir de partage, de cela qu’on aura vécu seul, si seul, dans un isolement fondamental et effrayant. et ce moment d’être, que vous dites n’avoir pas vécu, ne vous aurait-il pas manqué de n’en pas témoigner, de n’en rien dire. de n’y être pas connu. l’intimité de l’être, sa parfaite complétude, aussi aspire à être connue d’un autre. en temps que c’est là justement que nous sommes au plus près de ce que nous sommes.

ou encore, encore autrement, dans ce moment du tout de la photo prise, qui est un moment physique, corporel, où c’est l’oeil et le doigt qui s’accordent pour pousser sur l’obturateur, où c’est l’oeil et le doigt pris dans le corps tout entier qui s’oublie dans ce qu’il voit qui s’y étend, qui trouve sa place dans le monde s’y ajuste, dans cet instant de voir, dans cet espoir de capture et de donner à voir, c’est la folie d’y croire parce que tout le corps s’y met, il y a un unisson, du monde et de soi dans le monde, il y a un instant de certitude et l’inconscience d’un arrachement, d’un vol, d’un rapt, d’un suspens : cela se saisira-t-il qui est insaisissable. et à ce tout de l’illusion où se tient le corps correspond le rien de tout dit : car rien ne le dit ni ne doit le dire de cela qui vous arrive. de cet endroit qui excède tout dit, ce dont aussi vous avez la parfaite inconscience. cela peut ne jamais donner la moindre photo qui soit jamais montrée, vue. mais cela vous questionne, cela se réfléchit. et c’est un lien au monde, à la vie. au désir.

je suis désolée de me montrer si péremptoire. c’est que cette question que vous posez je me la suis maintes fois posée, et je nous imagine nombreux à nous la poser, à voir le monde tout autour de nous prendre le monde en photo sans vraiment jamais trouver par où ensuite s’en délester (le dégueuler). 
le tout est qu’est-ce qu’on fait, maintenant, qu’on a vu qu’on voyait mal, qu’on était vus, et là je crois, la réponse sera individuelle et convoquera toujours quelque chose de l’ordre de l’invention. parce qu’on ne prend pas de photo sans raison, sans raison intimement chevillée au corps, au coeur, sans espoir, sans désespoir. et que l’objectivité d’un appareil ne rend pas automatiquement compte de nos subjectivités. et qu’aucun like ne suffira à se faire l’arbitre de notre être, qui manque au monde.

écrit tout au long du matin de la calme maison de ma mère

*

c’est assez génial le matin dans cette maison vide en été les fenêtres ouvertes les petits oiseaux les petites fleurs le café même qui coule lentement évidemment je sais que vous êtes là-bas 

*

mal au ventre comme si j’allais être réglée. faites de la poésie. draguée hier en gare de Lille par un jeune chinois flamand. 

le sang va couler. vieille de 59 ans. 

mais tu as raison, je peux être si heureuse. qu’est-ce qui m’en sépare de ce bonheur. l’oubli ? l’absence d’un nom.  

tous les jours, ma mère perd quelques mots. 

mercredi 21 juin 2023 · 10h26

#02bis | La disparition inaperçue

Ecrit dans la nuit du 5 au 6 août. pour répondre à la proposition 2bis de l’atelier du 21 juin, https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article5245

On essaiera d’être ailleurs que nulle part. Ailleurs qu’à l’heure de nulle part.

On séparera le dehors et le dedans, on dressera la porte battante. On le fera artificiellement, par jeu. On se fiera une fois de plus au hasard, sachant qu’il n’y a pas de hasard personnel. Le hasard personnel est reprise, toujours. On quittera cet insupportable ton emphatique. On y ira, on recréera le passé. On partira dans l’inconnu.

On utilisera des lignes, des passages à la ligne, des paragraphes, des phrases. On écoutera la voix, on entendra son rythme, le rythme de ses syllabes, on galopera avec les doigts, petit trot sur les touches du clavier, petit rebond à chaque lettre, tu as vu comment ça se vit, l’écrit, de lettre à lettre, de petit bruit à petit bruit à petit bruit, le rythme battra, le corps vivra, l’auteur, si ça trouve, s’inventera.

Le jour étant venu, on tirera les rideaux, accueille le jour, te voilà, seul, me voilà seule, à nous mon chou, et les vitres sont bien sales qui me séparent de la maison d’en face et de ses fenêtres qui ne me regardent pas, endormies encore.

A moins que je ne remonte me coucher.

J’éteins la lumière inutile, je n’effacerai pas ces mots inutiles, j’agis en témoin de l’inanité. Je donne le nom, non, je donne son initiale : W, rue W. Voilà, je peux aller me coucher maintenant. Non. Le labo de la rue W. Le grand laboratoire vide et de blanc carrelé de la rue W. L’un de ses quatre murs, celui sur la droite en rentrant, recouvert sur toute sa moitié supérieure d’une grande fenêtre divisée en meneaux qui s’ouvraient verticalement, quelques uns, pas tous, quelques uns disposaient d’une poignée horizontale, qu’on abaissait pour ouvrir le carreau qu’on tirait vers soi, quelques uns, un seul peut-être, était doté d’un ventilateur. Tout le long des quatre murs courrait la paillasse, une table carrelée de blanc elle aussi, encastrée dans le mur, par endroits trouée de profonds lavabos rectangulaires de faïence blanche, et abritant des placards dont les portes de bois peintes en blanc s’ouvraient d’un petit coup sec accompagné d’un bruit bref caractéristique par une poignée métallique verticale, dont le design fuselé rappelait les années 60. Dans l’un des 4 coins de la pièce, le plan de travail s’interrompait, et, alors que ça paraît tout à fait improbable, il me semble me souvenir qu’il y avait une douche, ou deux, je ne sais plus sous quelle forme, et que le sol à cet endroit, toujours carrelé, était abaissé, formait une sorte de pédiluve de piscine, équipé d’ailleurs d’un grille métallique carrée d’évacuation d’eau. L’espace du laboratoire était clair, nécessitant rarement la lumière des néons pendus au plafond. Cet endroit avait dû être très occupé, je veux dire, je les vois, les laborantins en blouse blanche, tous assis sur des tabourets, il en restait d’ailleurs 2, penchés sur leurs tubes et leurs petites affaires à faire quoi? Nul ne le sait plus. Tandis qu’au dessus du coin à la douche qu’il n’y avait probablement pas, j’avais fini par remarquer une petite trappe surélevée dans le plafond. Qu’un jour je ne sais comment j’étais arrivée à soulever, à me hisser alors dans ce grenier caché pour y découvrir, sous une hauteur trop basse de plafond pour s’y tenir debout, quelques tonneaux vides. Je m’étais alors installée là, assise au sol, en tailleur, avec cette idée, saugrenue, de ne plus en ressortir. Il va de soi que ça n’avait pas longtemps tenu, que j’étais ressortie de mon abri, ma cachette, personne probablement ne s’étant aperçu de ma disparition. De cet endroit, je n’avais révélé l’existence à personne.

(Le laboratoire était attenant à l’arrière de la maison, son toit plat se penchant de toutes les fenêtres côté cour. Il n’avait aucune utilité. Mes frères y ont joué au ping pong. Pour atteindre aux parties occupées de la maison, il fallait traverser le dépôt de toiles du rez-de-chaussée, ne trouver personne dans la salle de télé et grimper les escaliers. Moi, je jouais au jokari, seule, sur les pavés de l’allée qui longeait la maison, où l’on parvenait par le laboratoire.)

Je crois que ça ira bien comme ça.

Ecrit dans la nuit du 5 au 6 août, pour répondre à la proposition 2bis de l’atelier du 21 juin, https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article5245

C’est peut-être la proposition que j’ai écrite le plus à contrecoeur, mais toujours avec amusement et paresse. Il me semble que je suis très loin de la proposition, faute d’avoir correctement suivi la précédente.
Je réfléchis encore au moyen d’imposer le mouvement de jokari à ce texte 2bis et je ne pense pas que je puisse y arriver.
Une fois encore, j’ai l’impression de tricher.
Dans le précédent texte, le 2, je m’étais surprise à dire qu’il me fallait passer de l’extérieur à l’intérieur. Il me semble que je décrivais le possible projet comme celui d’enfoncer un doigt dans une boule compacte d’extérieur, d’y creuser du dedans (en usant du sang de l’extérieur). Et que cela passerait par le consentement à la nomination, accepter de nommer un lieu.
Et je n’ai pas développé l’idée qui pointait que j’étais dans un espace ou intérieur et extérieur se confondait.
Je sens bien que j’écris des choses auxquelles je ne comprendrai plus rien moi-même dans 6 mois, ce qui m’embête et me donne l’envie d’être dans 6 mois et d’effacer tout ça.
Maintenant, que les exercices ont été tentés, je vois que l’intérieur ne sera pas atteint et que ce n’est pas l’objet de ce que je cherche à écrire.
L’intérieur est le vide et le restera.
Je pense : il faut respecter le vide central.
Même si je fais l’effort de nomination, même si je fais l’effort de localisation géographique, en passant par l’usage des noms propres, je resterai toujours à l’extérieur. Si ce n’est que je suis peut-être entrée dans la fiction de façon plus caractérisée, plus romanesque.

Dans ce 2bis, qui est plus un 2.2 qu’un 2.bis, une suite du 2, que le 2bis proposé, je commence en disant que je vais distinguer l’intérieur et l’extérieur. Et la vérité c’est que je dessine encore une forme d’extériorité, une autre. En ce sens, c’est réussi. Mais je le fais de l’intérieur de l’extérieur.
Je pense que je ferais mieux de renoncer à obéir aux consignes, de façon à m’éviter ces délires.
Cela dit, si je désobéis, c’est que je me sens pressée par le temps, pressée d’avancer.

Sinon, j’aurais fait de ce texte un 2.2, une prolongation du premier deux, un mouvement du général au particulier. du lieu en général à un lieu en particulier, nommé, et qui existe géographiquement. Et non pas le 2bis en jokari, le mouvement de l’extérieur depuis l’intérieur pénétré. Or, j’ai tout de même fait une excursion en extérieur, me tenant à ce que j’avais développé en 2. Donc, je peux me rassurer comme ça.

Ce n’est pas que ça m’inquiète tant. Mais je sens que je peux faire confiance aux propositions.

mercredi 28 juin 2023 · 06h28

#03bis  | crème à la vanille

Écrit à Donn, tout à fait à contrecoeur, mais il faut bien continuer, la nuit du 16 au 17 août, et publié ici à la date de l’atelier du 28 juin, #03bis | quatre par quatre (Gertrude Stein encore)

Son père avait pourtant été le dernier arrivé à table. Et ce n’est jamais qu’un court moment qu’ils avaient été là tous les 4 à l’attendre. Chacun se ressemblant. 

Sa mère n’avait simplement pas osé dire qu’elle ne l’avait pas trouvée, se taisait, perdue dans le silence de cette disparition. Elle était montée dans les chambres, le dîner prêt, chercher les frères, puis descendue au sous-sol, la chercher, elle Blanche, où elle ne l’avait pas trouvée. Etait remontée, n’avait rien dit. Cette fatigue. Les garçons déjà à table, avait rallumé les plats, puis éteints, ne savait pas quoi faire, craignait l’embarras de l’arrivée du père. Etait alors redescendue dans un sentiment de catastrophe, de mort, dans ce sentiment que sa fille était morte, était redescendue à son appartement, était allée au laboratoire, qu’elle avait ouvert puis fermé, ne la trouvant pas. Elle est remontée, s’en voulait d’avoir d’aussi sombres pensées et les disputes qui allaient suivre la fatiguaient à l’avance. Blanche est sortie sans rien dire, s’est-elle dit, elle sera sortie acheter des cigarettes, voilà, elle va revenir, et comment éviter la colère du père, qui n’était pas bonne pour lui. A la cuisine, assis l’un à côté de l’autre; les garçons avaient faim, s’inquiétaient du dessert. Où est Blanche, Blanche ne va pas tarder.  

Cela faisait des jours qu’il pleuvait sans discontinuer. De l’autre côté des immenses fenêtres qui ouvraient tout le mur de la cuisine, eux dans un paquebot, la pluie tombait souveraine sur les toits.

Théo inquiet, se taisait, ne répondait que distraitement aux sollicitations de son frère qui s’agitait. Des inquiétudes à propos de l’école, une vague inquiétude, ou plutôt certaine, cet élève qui, et cet autre, et qu’il allait falloir y retourner, ce qui pourrait se passer pour n’y retourner pas, un tremblement de terre, un tremblement de terre, et être seulement avec sa mère, être seul avec elle, voilà, qu’ils disparaissent, attraper sa mère au passage, maman. Maman. Fermer les yeux. Enfouir son visage dans son giron, que ça s’arrête. Que ça s’arrête. Mais ça continuait. Bien sûr, ça continuait.

Yann lui tel un oiseau volète et se lève et se rassied, et s’éloigne, et revient, lui l’absence de sa soeur l’inquiète. Comme sa mère il redoute les scènes qui ne manqueront pas de survenir.

Le père alors rentre, et tout de suite, Elle est où, Blanche. Et la mère qui dit qu’elle va arriver, et le père qui tape du poing sur la table en se mordant les lèvres et la mère, Ne t’énerve pas chouchou, ce n’est pas bon pour toi, Oh écoute Lydie, dit-il, c’est toujours quand il est énervé qu’il dit son nom en entier, Lydie, s’il-te-plaît, ne dis rien, on sait bien que tu… On n’en peut plus à la fin. Il se tait, il ne dit plus rien. Yann dit un mot sur ses derniers résultas, J’ai eu dix, dit-il, en math. Ah, c’est bien, dit la mère, c’est formidable ça, elle ajoute. Bravo, Yann. Et, Yann se tourne vers Théo et lui parle d’une carte du jeu d’atout, Quartet, ça s’appelle le jeu, auquel ils sont occupés à jouer en ce moment, lui et son frère, un jeu sur les avions de chasse, parce qu’il sait que le père aime beaucoup entendre parler de la guerre et des avions, donc, il parle des extraordinaires atouts d’un avion untel, qui est l’avion à avoir, qui est sa carte préférée. Et Théo embraye de sa voix douce, il le fait, c’est comme dans un rêve, il répond à son frère, il parle d’une autre carte, d’un autre avion, et les voilà partis, et Yann est sur le point d’interroger son père sur un avion quand il entend derrière s’ouvrir la porte, là voilà, elle est là. Ah, mais c’est pas trop tôt, dit le père, trop fort, c’est pas trop tôt, et est-ce qu’il va falloir comme ça tous les jours, etc. Yann entend les talons de Blanche sur le plancher, il voit le visage de son père trembler d’exaspération, sa mère s’est levée, s’enfuit-elle, non, elle se lève, va chercher les plats, elle revient. Blanche s’assoit à sa place. La mère dit : C’est raté, je ne sais pas comment j’ai fait, c’est raté, elle parle du plat, et personne n’y prête attention. Et le père dit à Blanche : Alors, tu ne dis pas bonjour au créateur de tes jours ? Et Blanche ne dit rien, et le père pousse un soupir excédé, un de ses extraordinaires soupirs excédés. Et Blanche est championne pour ne rien dire, sans qu’on puisse dire que cela lui plaise, le silence où elle se mure. Donc, elle ne dit rien. La mère dit, vous, ça va être froid. Et puis, Il n’y en aura jamais assez. Je ne sais pas ce que j’ai fait. Et Yann demande ce qu’il y a comme dessert. Oui , maman, qu’est-ce qu’il y a comme dessert, renchérit Théo. Des crèmes à la vanille. Miam. Et Blanche dit J’en prends pas, régime. Et le père lève les yeux au ciel.

17/08.23 C’est fait, je l’ai sorti cette nuit le #03bis, ça ne me plaît pas du tout, mais enfin, il fallait. Bien avancer. Que fallait-il, il fallait, Une situation à quatre. A quatre personnages, un quatuor. Et tout en moi qui y résistait, qui y répugnait. Je m’en rends compte : il n’ y a pas, il n’y a plus d’autres personnages dont je veuille que le mien. Bon sang. Quel. Narcissime. Prête, je ne suis plus du tout alors alors à écrire un roman? C’est fini pour moi, le roman? A ces autres personnages, quelle utilité trouver? Bien sûr, il y a la possibilité de l’invention. C’est-à-dire, il n’y a pas. Il n’y a plus pour moi. Comme je l’ai déjà dit. A moins que ça ne me vienne, me revienne. Ce que je ne vois toujours pas venir. Je fais l’atelier pour donner la chance à ça. Ici, la scène que j’ai écrite, je la crois bien absolument inutile. Je ne vois absolument pas ce qu’elle pourrait apporter. J’ai juste fait ce qu’il fallait pour avoir une scène à quatre. J’ai cherché, cherché, j’ai d’ailleurs eu d’autres idées. Mais rien qui me. Enfin, très franchement, je ne pense pas que je vais garder ce texte. Qu’est-ce que j’y aimerais dans ce texte : la pluie par la fenêtre que je ne suis par arrivée pourtant à dire. C’est la fenêtre que je ne suis pas arrivée à dire, les fenêtres. La mère qui met les plats sur la table en disant : C’est raté. Pour le reste, je pourrais tenter de régulièrement d’y revenir, et gonfler les personnages de davantage de sang, de fièvre, de paroles, de corps, d’histoire, que sais-je. Je vais essayer. Je vais essayer, d’écrire d’autres frères que ceux que j’ai écrits. Mais quel autre frère serait possible. Comment affiner les portraits. Quelle petite touche? Que sais-je de ces deux enfants? Attendre que vienne cela qui m’entraînera autre part. Je ne pense pas que je vais garder ce texte. Vraiment, ce n’est pas ce que je veux faire. Se rendre compte, qu’au fond, un roman, peut-être pas… Ou apprendre à prendre plus de liberté avec les consignes. Ou…. Ne pas trop se poser de questions, continuer….J’ai pourtant a priori confiance en ce qui s’écrit, comme j’aurais confiance dans un rêve. Qui plus est, évidemment, c’est loin, très loin de la consigne Gertrude Stein… Y a pas à dire. Gertrude Stein fit des portraits. En relire alors, l’un ou l’autre. Je suis complètement enfermée en moi-même. Altos que l’envie de faire des portraits, pour justement me rapprocher des autres, pour aller vers eux, pourrait me tenter.

Aussi, plutôt découragée par moment. J’écris trop long et la vie, les contingences, sont trop prenantes. En même temps, que je voudrais lui donner du temps, aussi, à la vie : faire à manger, courir, se promener, errer. Et je me relis plus que je ne devrais, épouvantée alors par une virgule mal placée, tentée de passer au je un texte écrit au elle, etc, je ne devrais pas tant regarder en arrière, avancer. Avancer, avancer. Qu’est-ce qui m’attend pour le #04. Boire un café, me coucher, et réfléchir à ce que j’aurais pu faire d’autre, comme #03bis. Cette scène, par exemple, à laquelle je pense également, l’écrire? Dans la nuit de demain? L’affreuse scène du bar du Zodiac ? Faire une #3bis bis? Et le rêve? “Blanche ou le non au père”, Le réécrire? Un #3bis Ter?

Sur le site du Tiers Livre, dans le blog de l’atelier : #été2023 #03bis | crème à la vanille

mercredi 28 juin 2023 · 09h26

#03ter  | semblant de mer

Le lendemain, rêve de Blanche :

Je suis au château (Noirtier). Il y beaucoup de monde. Nous devons partir, prendre un train, rentrer à Bruxelles. Je rencontre Nathalie Fièvre qui me demande de rester quelques jours encore, qu’on puisse étudier, réviser ensemble pour l’examen. Je pense que je n’ai aucune envie d’étudier, que je ne me sens pas du tout en état d’étudier, mais que je resterais volontiers là quelques jours encore. Elle me dit de l’accompagner pour le petit-déjeuner qui va se prendre au village, avant le départ. Je la suis et descendant la route, nous fumons un joint.

C’est un drôle d’endroit où nous arrivons. Très grand, il y plusieurs niveaux, du monde. Je ne me sens pas bien, c’est à cause du joint. Je repère la table du petit-déjeuner. Mon père arrive. Il s’y assied en bout de table. Je m’en vais. Je dois chercher mon petit-déjeuner, et surtout, je voudrais appeler ma mère pour lui dire que je ne rentrerai pas à Bruxelles tout de suite. Mais je n’arrive pas à faire son numéro. Je ne me sens vraiment pas bien.  Je retourne finalement à la table du petit-déjeuner, je sais que je les ai fait beaucoup attendre. Mes deux frères sont là assis, assis côte à  côte. Mon père fait une réflexion sur mon retard. Il dit : « Je déteste … » Je pourrais lui expliquer, lui dire que j’ai fumé, que je ne me sens pas bien du tout, mais je ne le fais pas. Je me lève. Je m’en vais, c’est définitif.

J’essaie peut-être encore de  téléphoner à ma mère.

Ensuite, changement de scène. Au travers d’une vitre, je vois l’intérieur d’une sorte de sauna, pour femmes. Elles sont quatre. Nathalie et Irène sont là. Irène surtout. Irène Doutremont. Elles sont toutes très bronzées. Je pense que ça a l’air agréable. Couchée sur une banquette, nue, peut-être recouverte d’une serviette blanche, Irène est comme envahie par des vagues, qui la prennent, la contournent. Prise dans un semblant de mer. On la sort sur sa civière, nue, élevée dans les airs, à bout de bras, son visage radieux.

Je m’étais demandée si je pourrais y aller moi aussi, mais j’avais pensé que je n’étais pas assez  bronzée. Que j’étais blanche, blanche, blanche. J’avais regardé toutes les femmes, il y en avait bien qui étaient moins belles, normales, mais toutes étaient bronzées.

En me réveillant, je réalise que le numéro de téléphone n’était pas celui de ma mère, mais que son indicateur est celui du château, comme si au lieu d’appeler ma mère, j’essayais de m’appeler.

Écrit à Donn, matin du 17 août, et publié ici à la date de l’atelier du 28 juin, #03bis | quatre par quatre (Gertrude Stein encore)

dimanche 2 juillet 2023 · 14h58

#04-00 | le train vers Noirtier

Je voudrais qu’on la voie, je voudrais vraiment qu’on la voie dans un train, et qu’on voie d’elle l’image qu’elle ne voit pas d’elle-même, cette image que l’auteur, Sonia, n’a pas plus les moyens que moi de décrire.  

Je voudrais qu’on la voie, Blanche dans son compartiment de train, elle dont à vrai dire l’auteure ne possède pas grand chose de plus que le nom. Qui pourtant aimerait l’écrire ce personnage de Blanche, mais qui ne peut le faire qu’en creuxQui a cette faiblesse de vouloir écrire le creux et qui en fait trop.  

On arriverait seulement à dire d’elle, de Blanche, qu’elle est une enfant, on ajouterait avec empressement qu’elle est une petite fille.  

Je voudrais qu’on en voie l’image aussi bien que l’image qui manque. L’image qui lui manque à elle.  

Blanche à ce moment là n’est pas seule. Elle n’est pas encore seule. 

Sonia qui écrit, écrit depuis cette absence de Blanche à l’image, depuis l’intérieur de Blanche, où il y a probablement une voix, de conscience, et un grand nombre de particules, une densité sombre, mouvante. Il est possible que Blanche n’ait alors pas de regard sur elle-même. Aucun. 

Dans le compartiment où ils sont cette fois à cinq, où ils sont tous les cinq, il y a son père sa mère ses 2 frères. Elle a une place près de la fenêtre, son autorité d’aînée. Les enfants volèteront d’une place à l’autre, s’échangeront. 

Autorité d’aînée, exception féminine. Elle, les deux garçons. 

C’est dingue ce que ne rien dire peut prendre de mots et  rapidement trop. 

Je ne ferai pas semblant que c’est facile, cela je ne le ferai pas, en effet.  

Je disais donc qu’il était possible que Blanche n’ait alors aucun regard sur elle-même. Il y aura probablement le regard du père, et le regard de la mère, et qu’elle se tienne là, dans leur regard, de l’un ou de l’autre ou de l’un et l’autre confondus, que ce soit là sa consistance principale. Vous ne l’auriez pas vu, si vous aviez été là.   Vous, vous auriez vu le jeune corps long, les cheveux bouclés, on lui dit blond vénitien souvent,  les yeux bleus. C’est  à Sonia qui écrit de le montrer.  Il est possible qu’il y ait son regard à elle, Blanche, son regard sur ses frères, ses frères aussi sous le regard de leurs parents. Il est aussi possible qu’on se situe dans une sorte d’avant, qui serait celui de l’enfance. L’avant de l’enfance de Blanche. Quand Blanche est dans le regard. Le regard qui va se défaire, qui va s’éloigner. S’effilocher. Ce qui se passe pendant les vacances. 

Il est certain qu’il y eut un moment où Blanche l’a vécu ce moment, s’y trouva, y était. Qu’elle tînt un conversation, qu’elle bavarda, qu’elle rit, qu’elle fit rire, qu’elle bouda, qu’elle se tourna tantôt vers son père, tantôt vers sa mère. Qu’elle le fit tout ça, qu’elle inventa des jeux avec ses frères, pour ses frères, qu’elle commandait. Qu’elle ferma les yeux.  

Nous ne vivons pas tous dans le même rapport au temps. Celui de Blanche est difficile à ponctuer.  A préciser, à nommer. Le temps de Blanche a tendance à se superposer. Une tranche se pose sur une autre, une feuille de temps sur l’autre, les feuilles sont fines et ne sont pas numérotées. Les étés se superposent, bientôt ne font qu’un seul été, de plus en plus rapide.

Les parents ce jour-là  conduisent les enfants au château de  Noirtier où ils resteront tout l’été. Cela est sans souvenir, cela a eu lieu. Aussi sûrement que Sonia écrit ceci aujourd’hui, cette quantité excessive pour étoffer le manque, qui n’a d’ailleurs pas plus que ça besoin d’être étoffé, mais pourquoi alors tant dire, broder. S’il arrivait par inadvertance que quelque chose se dise, se dise de cette entité, familiale, de cet amour, de ce qui est sur le point de se défaire, et qui touche à ce que Sonia à pu dire de l’être-dans-le-regard de Blanche, où elle était jusque là sans interrogation.  

L’extraordinaire, c’est que ce moment où Sonia écrit, destiné à l’oubli, est, a été, aussi sûrement que l’est, que ne l’a été ce voyage à cinq vers Noirtier.  

Blanche retournera à Noirtier, au château de Noirtier. Ceci se répétera, avec d’infimes glissements qui lentement, précautionneusement se superposent. Une année venant creuser l’écart de l’autre. Ceci se répète dans le même et dans la différence. Les parents qui les conduisaient, accompagnaient, la mère qui y alla seule, les conduire là-bas, les laisser. Et enfin Blanche seule avec les garçons pour ce long voyage vers les Ardennes belges, qui durait 4 heures, qu’il lui arriva d’ailleurs de faire seule. Avec toutes ces angoisses concernant les changements, les changements de train.  

Une chose ici est inventée : qu’il y ait eu Blanche dans le regard, avant, et puis qu’il y ait eu Blanche après. Un après qui vient lentement dans un corps qui se transforme lentement. Grandir. 

(On peut reprocher Duras à Sonia, on le peut. Les phrases courtes. La solennité. C’est que littéralement Sonia la reçut, cette solennité, nulle part ailleurs existante, de Duras. La solennité par la phrase. La ponctuation par la phrase. Pour celle en passe de perdre ce lieu  de consistance, du regard, la solennité d’une phrase, la certitude qui s’y lie, l’équivoque explosée, peut sortir de l’insigne, de l’indigne. Sonia qui retrace un fragment d’enfance, est rattrapée par ce style si souvent imité, jamais égalé de Duras. Que Blanche découvrira quelques années plus tard. ) 

Blanche est une petite fille normale, jolie, et qui ne remarque pas qu’elle est solitaire, que dès qu’elle sort du giron familial elle est seule. Blanche ne le remarque longtemps pas, tant qu’elle est dans une absence de regard sur elle-même, une inconscience. 

Heureusement à Noirtier, il y a Albane, tante Albane. Qui n’est d’ailleurs pas vraiment une tante. 

Ecrit et publié au matin du samedi 19 août à Donn, publié à la date du 2 juillet, en réponse à la propositions #04 | superposer les temps
Bien sûr, j’ai complètement foiré, puisque je n’ai pas le deuxième temps. Enfin, j’ai rempli la première moitié du contrat. Je pourrais, plus tard, faire le parcours répété.

mercredi 5 juillet 2023 · 06h51

#04bis-00 | l’auteure participe à un atelier d’écriture

l’auteure ma foi ne s’en sort pas. elle participe à un atelier d’écriture et les consignes qu’elle se coltine… cette fois, n’en pouvant plus, elle décide d’en inventer une nouvelle, plutôt elle décide d’adapter l’existante, d’adapter la consigne existante. on n’attend rien d’autre de toi. rien, personne, dit Sonia, n’attend rien de moi, qu’on n’essaye pas de me faire croire. elle est seule à attendre quelque chose d’elle, elle dit. cela dit, la galère de c’t’atelier. en fait, c’est une débutante.

« dans la nuit de samedi à dimanche » sera votre guide, votre mantra, et par sept fois, vous l’écrirez, et par sept fois, quoiqu’il vous passe par la tête, vous l’écrirez, vous voyagerez de nuit de samedi à dimanche en nuit de samedi à dimanche, sans vous soucier d’aucune chronologie, d’aucun passé, d’aucun présent, d’aucun futur. sans vous souciez de votre totale absence de mémoire, si c’était le cas. si c’était le cas, si la mémoire vous manquait, si la mémoire venait à vous manquer, si vous n’aviez jamais eu le sens du temps, eh bien, cette fois, c’est voulu, c’est l’atelier pour vous : la liberté par rapport au temps est totale. non, ça n’est pas nouveau ce que l’on fait, ça a même pris des appellations diverses, c’est historiquement daté, peu importe, on le fait à nouveau, on le refait. la seule contrainte vient de l’antienne, dans la nuit de samedi à dimanche, avec laquelle vous pourriez aussi bien ne chercher, n’entretenir qu’un rapport de rime. vous écrivez avec ce que vous êtes quand le sens du temps vous échappe, depuis l’enfermement où vous êtes dans un temps présent. et vous vous permettrez des sauts dans le temps, ou vous vous obligerez à des sauts, qui appartiennent aux sauts habituels de la conscience quand elle se laisse à dériver, quand elle laisse l’inconscient tenir la barre.  ce n’est pas nouveau ce qu’on fait, simplement on le fait. vous veillerez juste à rester conscients qu’il s’agit seulement  de la tentative de mise au monde d’un objet d’écriture, d’un jeu, de ce qui se fait avec la langue, d’une fiction avouée et donc en  rapport avec la vérité. avec une vérité, la seule qui vaille, la non-universelle et absolument ponctuelle. vous espérerez seulement la présenter d’une façon telle qu’elle puisse, au moins pour un temps, contaminer quelques lecteurs. autrement dit, vous tenez la vérité comme une maladie, vous en vantez les qualités. 

ça ne serait néanmoins pas mal que l’on ressente quelque chose de la grande hache de l’histoire de l’inexorabilité absolue de la flèche vers la fin et de la mélancolie que ça entraîne ou de la terreur (ou de la joie). l’ombre ou le motif. et c’est d’ailleurs de cela qui s’agira dans cet exercice. mais par la bande, de biais. comment on fait pour y faire face.  face à la hache.  

si vous aviez la moindre intuition que pour s’en sortir c’est au cœur de la hache qu’il faut se tenir, vous irez là, sur le fil du rasoir, comme vous savez faire. comme vous savez le faire, j’ai toute confiance en vous.

on attendrait donc de chacun qu’il donne une idée de sa mesure, de son traitement de la mesure. la mesure aussi comme la vérité, une maladie. face à la démesure de la mort, aucune mesure qui ne se conçoive au bout du compte que comme une mesurette, une dérisoire, et pourtant dans cette mesurette, on peut aller s’enfermer, trouver refuge, abri. la mesure est une fiction qui permet de battre le temps, d’en jouer, d’en jouir. enfin là c’est moi qui délire et vous m’en excuserez. 

on le fait aussi pour vous permettre de trouver votre mesure, votre tempo particulier, votre façon particulière de faire battre le temps, votre mesure et vous permettre d’échapper un moment à la mesure des autres, à la commune mesure. de faire vos propres recoupements. parce qu’enfin, l’histoire, même avec un grand H, n’est jamais qu’un traitement de l’oubli, de la perte. cette perte qui nous frappe les uns et les autres diversement, laissant certains plus longtemps sur le carreau. et quand on n’a pas l’histoire, on a la durée. ou quand on n’a plus l’histoire, on a la durée.  

ah oui donc, je disais par sept fois. ça aurait pu être par trois fois. mais par 7 fois c’est bien, c’est un tout petit peu trop long. surtout c’est arbitraire, sept, en même temps, ça n’est pas rien, non plus, comme chiffre, je ne vais pas m’embarquer par là. mais vous pourriez vous y fier, avant envie d’y croire à la magie du chiffre, à la magie du chiffre sept, à la magie tout court d’ ailleurs, comme je l’ai déjà dit. donc vous le faites, vous numérotez, vous écrivez les numéros, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, et puis vous y allez. 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7 à la bicyclette pouèt pouèt, comme disait ma mère du temps qu’elle mourrait lentement.  

à corriger : il faudra dans le futur  tout réécrire et dire qu’il s’agit de la reprise d’un atelier de François Bon, à l’été 2023, un atelier dont simplement on modifie un peu la consigne.  

à corriger 2 : il faudra dans le futur tout ré-écrire de façon à ce que tout soit CLAIR.

atelier François Bon du 2 juillet #04 | superposer les temps, publié ici le 23 août et écrit le 21 matin à Donn

mercredi 5 juillet 2023 · 07h05

#04bis-01 | dans la nuit de samedi à dimanche

Brouillon, les tentatives de Sonia pour répondre aux consignes.

  1. dans la nuit de samedi à dimanche, Sonia se figura qu’elle n’aurait rien à écrire sur aucune nuit jamais d’aucun samedi à aucun dimanche 
  2. dans la nuit de samedi à dimanche, Sonia admire la nuit, songe à la place de l’insomnie dans sa vie, se lève sans bruit, la nuit lui appartient, n’attend rien du matin 
  3. dans cette autre nuit de samedi à dimanche, à Paris, à songer au calvaire de sa mère eut peur de devenir folle, se rapprocha de Félix, eut envie de l’éveiller, que ses bras l’apaisent. se lève, apaisement par les  pieds dès qu’ils se posent au sol, les gestes lents, les gestes ralentis, écrira 
  4. dans une nuit de samedi à dimanche, se questionna une fois de plus sur ce qui en elle était de si mauvaise volonté, s’adressa calmement à l’entité inconnue. 
  5. dans la nuit de s à d, rêva, par 2 fois rêva, dormit. au réveil remercie le ciel des rêves reçus, les écrit.
    comment dire comment ces nuits toujours uniques toujours différentes, toujours tellement uniques, pourtant se ressemblent, s’assemblent, se superposent, se confondent, connaissent cependant une progression. s’apprivoisent. tout en restant chacune tellement une, tellement terriblement une, unique. et dans la perte déjà d’elle-même, une fois passés les somptueux moments d’éternité, ou désespérés, selon, aucune nuit qui ne soit éternelle, sinon. l’ennui, par ailleurs, de ces nuits qu’elle écrit, qu’elle décrit, nuit après nuit. un temps, elle a fait ça, Sonia.
  6. dans la nuit de samedi à dimanche, à Outrée, se prit par l’intérieur du ventre, sortit dans la nuit noire, s’éclaira d’abord de son téléphone, s’habitua, fit les mouvements de tai chi. caresser la nuit. splendeur de l’indifférence et de la vie. Sonia vit au loin le jour arriver, la rejoindre au bord du bassin.  
  7. dans une autre nuit de samedi à dimanche, elle ne comprend rien. elle voit que simplement une nuit se superpose à l’autre et que ça ne fait aucune sens. sa vie comme une longue nuit, qui pourtant lui est précieuse. appartenir à la nuit. cette réciprocité d’appartenance, cette identité, ce temps volé, ce temps reçu, ce temps d’exclusion, d’écriture. de silence. présence de la nuit. sans qu’il faille dormir à la belle étoile, présence perpétuelle du  ciel et son immensité, conscience sourde de la terre, de ses silences et des astres, de l’autre dimension, du hors-mesure. soi entre la gravité et la nuit des temps.

de sam à dim, les nuits de Blanche

  1. Dans la nuit de samedi à dimanche, Blanche dans une chambre avec Yann et Theo, ses frères, le papier peint observé, parcouru au matin des doigts, quelques chambres plus loin, les parents 
  2. Dans la nuit de samedi à dimanche. Blanche au grenier du château avec tous les autres enfants le dortoir, au milieu du dortoir, le trapèze suspendu  
  3. Dans la nuit de s à d, Donat et les autres arrivent en retard les roues sur le gravier, les voix, revenaient d’un pays chaud. Le garçon Donat.
  4. Dans la nuit de sam à di, au dortoir Blanche et quelques autres se sont silencieusement rhabillés, relevés, les marches descendues, le gravier à la queue leu leu vers l’orée du bois, ont décidé de dormir dans la grange. Cela plaît beaucoup  à Blanche, l’odeur, la clandestinité, la nuit. elle dort, ça pique, et au matin, si drôle, de raconte l’escapade à Albane, le petit déjeuner dehors sur la grande table en bois.
  5. Cette année, Blanche a une chambre seule, dans la nuit de samedi à dimanche, vers la salle de bain quand elle se lève, le plancher grince, l’odeur pourtant forte de la cire, l’image aperçue d’elle dans le miroir, quand elle pousse la porte de la sdb. Poignée de porcelaine. Et le dimanche, cette chambre où elle est remontée, qu’elle pénètre en plein jour, grandeur étrange du lit ouvert et blanc, les oreillers, comme une solitude neuve et belle et folle dans la vastitude des fenêtres ouvertes sur la prairie qui descend vers le village, conversations entendues sur la terrasse. On y parle de l’intelligence de ses frères et de l’Allemagne.
  6. Une autre nuit de sam à dim, Blanche s’est trouvée dehors un endroit sous les rhododendrons où elle ira dormir seule 
  7. Dans la nuit de samedi à dimanche, Blanche ne dort toujours pas, redoute la rentrée, ne dort pas 

On ne dit rien ici des inquiétudes de Sonia quant à, pense-t-elle, la multiplication des instances d’énonciation, là où, pense-t-elle, elle n’en voudrait qu’une et une seule. A la limite 2. L’auteur et le personnage. Qu’il n’y en ait qu’une, d’instance, n’empêcherait pas qu’elle ait plusieurs voix, que du contraire. Une à voix multiples. Comment alors les nommer ces voix. On constatera cependant déjà qu’il y a chez Sonia une grande attirance pour l’un et l’un seul, l’un tout seul, c’est qu’elle n’a pas grand chose de plus et que cet un peut facilement contenir le monde, c’est un est la marque une de l’illimité. le monde s’occupe pour elle de la diversité. Et les vaches seront bien gardées.

atelier François Bon du 2 juillet #04 | superposer les temps, publié ici le 23 août et écrit le 22 matin à Donn

mardi 11 juillet 2023 · 12h03

Un objet La pensée glisse
— Atelier Laura L Vazquez (avec François Durif et Gaëlle Obiégly)

Prends un objet au hasard
Je prends mon corps et la nuit et leur mauvaise rencontre
Prends un objet au hasard
Je prends l’œil qui s’ouvre et le désespoir
Fenêtre ouverte sur la nuit et l’absolue nécessité de ne plus penser à rien
 
Fermer l’oeil, vider l’angoisse dans le silence de la nuit, constituer son épaisseur, s’y loger. Penser : lourd, rejoindre la gravité, s’enfoncer dans le matelas. Se couler dans l’étendue du corps qui devient Un et infiniment divisible, extensible en et hors lui. Dedans, à l’intérieur, naviguer d’un lieu à l’autre, d’une cuisse à la hanche, de la hanche à la main proxime, couler dans les tubes du bras, etc. La matière de ton attention circule en toi, une nuée d’attention, une onde t’explore, souple se glisse, se gonfle, te gonfle, se rétracte, soudainement s’amplifie, s’attarde, animale, intime. Par dessus tout taire, n‘entendre que cette volonté de dissolution dans la pesanteur, tu t’appesantis, en toi.
 
Se tourner sur le côté :
– A-t-elle encore sa diarrhée ?
– Lui ont-ils redonné des antidépresseurs ?
– Aurais-je encore des nouvelles d’elle ?
 
S’endormir (couler, disparaître
dimanche 23 juillet 2023 · 14h31

par le geste

Cela faisait longtemps que tu pensais retrouver la sainteté par le geste
La sainteté, le repos
(Or un saint dût-il être tranquille ? Bah, tu lui offrirais ça, un instant)
Or ce geste n’est pas toujours à portée
Ce geste qui entraîne le silence la beauté
C’est à la cuisine que quelquefois il revient
S’offre le plus sûrement
Dans son espace exigu
La proximité d’un fenêtre
En coupant un légume
En faisant la vaisselle
Ton corps alors en résonance avec le silence du monde, s’y étend, s’y entend
L’accord parfait
L’unisson
Le suspens
Tu vibres
Tu souris
Palpites
Ce serait sans cause. Cela naît surgit d’un désir de taire de s’extraire de faire un pas de côté dans une pièce inhabitée. D’une pause. De la joie d’être debout d’entendre ce désir du corps d’être mouvements. De la joie du corps. Muscles et algues. Et l’émerveillement continu du voir, de la lumière.
C’est un état de grâce dans le geste le plus quotidien et où cette quotidienneté même est bénie. Son anonymat. Une danse.
Cela ne cherche même pas ses mots.
dimanche 23 juillet 2023 · 19h27

il y a celle qui ne sait pas
— atelier foule

J’ai mal
Je n’ai pas mal
J’ai mal
Je n’ai pas mal

Il y a celle qui ne sait pas
Qui ne sait plus
Celle qui n’a jamais su
Je ne sais pas
Celle qui dit je sais mais je ne sais pas
Je n’ai jamais su
Écoute je ne sais plus
Tu sais toi
Y a celle qui oublie
Y a celle qui retient
Celle qui retient tous les chiffres
Toutes les dates
Celle qui trébuche
Celle qui retient tous les noms
Y a celle qui se maquille
Celle qui s’habille
L’ autre, celle qui fait tache
Celle qui fait trou
L’absente
Et l’éléphante de tous les magasins de porcelaine
La cochonne
Celle si hors les mots qu’elle espère en les ondes
Y a celle au lit
Y a la séparée
Y a la suspension improbable des phrases
Qui en dénonce l’inanité
Y a celle qui se hait
Celle qui ne se hait pas, qui se lèche
Celle qui se déleste de tout ce qu’elle aime sur le pont du néant
Celle qui te voit la voir
Celle qui n’a rien
Qui court
Qui erre
Qui rue
Y a la rue
Y a celle qui n’a pas de nom
Celle qui perd ses mots
Qui ne finit pas ses phrases
Celle qui pense trop
Y a la lourde
L’évaporée
Celle qui dit
L’histoire s’accroche aux noms propres
L’histoire s’agrippe à la grille et je lâche
Celle qui retombe sur ses pieds
Celle qui crache dans ses mains
Celle qui est seule avec ce qu’elle sait
Celle qui croupit
Celle qui coud
Celle qui vieillit
Et l’autre dans l’insolence de la jeunesse
La solitude, la splendeur
Il y a celle qui dit que fait-on de ce qu’on sait et qui ne trouve pas à rentrer dans le savoir du monde
Il y a celle qui voudrait dé-savoir
Celle qui perd son sac
Dé-savoir le monde
Qui perd son téléphone
Celle qui meurt
Celle qui meurt tout le temps
Celle qui est déjà morte
Celle qui voudrait mieux savoir ce qu’elle sait et qu’elle ne sait pas encore
Celle qui ne pleure plus
L’enfant
Dont les joues s’inondent de larmes
Qui dit c’est rien, c’est de l’eau
Des rivières, des rigoles
Celle qui se cache
Celle qui se montre
Y a la nue
Des nues de nues
Y a l’habillée
Très habillée
La court vêtue
L’énervée
La douce
Y a la muette
La trouée
La débordée
La figée
Celle qui baisse les yeux
De désir
Ou qui rit
Qui parle fort
Héroïque
Pour vaincre le silence
L’absence de sens
La réponse évasive
Y a la peur

dimanche 23 juillet 2023 · 23h06

geste
— Atelier Geste

Cela faisait longtemps que tu pensais retrouver la sainteté par le geste
La sainteté, le repos
(Or un saint dût-il être tranquille ? Bah, tu lui offrirais ça, un instant)
Or ce geste n’est pas toujours à portée
Ce geste qui entraîne le silence la beauté
C’est à la cuisine que quelquefois il revient
S’offre le plus sûrement
Dans son espace exigu
La proximité d’un fenêtre
En coupant un légume
En faisant la vaisselle
Ton corps alors en résonance avec le silence du monde, s’y étend, s’y entend
L’accord parfait
L’unisson
Le suspens
Tu vibres
Tu souris
Palpites

Ce serait sans cause. Cela naît surgit d’un désir de taire de s’extraire de faire un pas de côté dans une pièce inhabitée. D’une pause. De la joie d’être debout d’entendre ce désir du corps d’être mouvement. De la joie du corps. Muscles et algues. Et l’émerveillement continu du voir. De la lumière.

C’est un état de grâce dans le geste le plus quotidien et où cette quotidienneté même est bénie. Son anonymat. Une danse.

Cela ne cherche même pas ses mots.

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