lundi 6 août 2012 · 07h48

Mâchoire tenue en laisse
— ma mère en fils de fer

« Sortant de chez un médecin, je descends, je descends dans la rue, ça descend. Ça descend. Autour de moi, avec moi, une foule éparse descend. Cela pourrait m’évoquer un pèlerinage, une procession. À un tournant, un embranchement, venant d’un chemin sur la droite d’autres personnes passent devant moi. Une dame qui me suit en profite pour passer me dépasser. Fâchée, je m’arrange pour m’interposer entre elle et son mari, les séparant. Descendant des escaliers de pierre, je sens une mâchoire qui me saisit les mollets, me tient, tenue en laisse par le monsieur.
Je dis des choses au monsieur, lui parle de son argent, de son arrogance et d’autres choses plus terribles encore.
Je raconte tout ça à ma mère. Elle remplace ses yeux avec d’autres yeux ridicules, avec lesquels elle ne peut rien voir, qu’elle place sur ses yeux, en protection. Elle les fait tenir par dessus ses yeux avec du fil de fer. Ces gros yeux jaunes en caoutchouc ressemblent à des jouets pour chien.
Elle a toutes sortes de manteaux, de vêtements truqués, fil de ferrés. C’est son « vice », que je lui interdis.
Elle a un endroit à elle, un appartement en sous-sol où elle conserve toutes sortes de vieilles choses à nous, brinquebalantes, parsemées de choses en fil de fer.
Je lui détruis plein de choses. 
Elle invite des amies pour raconter ça dans son appartement secret. Elles sont très nombreuses, je crois qu’elle les initie au fil de fer.
Je détruis tout ce sur quoi je trouve d’objets en fil de fer, des mâchoires, des appendices. »

Mère venait d’avoir un accident au genou, tombant dans les escaliers d’une salle de spectacle, à l’entracte d’un concert organisé par mon frère où elle était avec mon autre frère qu’elle cherchait.  Sa rotule en trois morceaux allait être réparée avec du fil de fer.

Y a bien longtemps, j’ai moi-même eu accident au genou me rendant à une répétition de théâtre. On avait également dû m’opérer en urgence, on ne m’avait pas mis du fil de fer, mais une vis, une longue vis . C’est pendant ma convalescence que j’avais fait la connaissance de Lacan et écrit mon premier roman, « Eugène Traktacus ». Je n’avais pas pu marcher pendant trois mois. Le spectacle avait été annulé. C’est au sortir de ma convalescence que j’ai quitté le domicile de mes parents et  trouvé l’appartement de l’avenue Paul Deschanel.

Fil de fer : Mais quoi donc? Je me souviens que rêvais enfant, jeune fille ou plutôt fillette, d’avoir un appareil dentaire, je rêvais d’avoir les dents trop en avant ou écartées que je doive porter un appareil dentaire en fil de fer. J’essayais d’écarter mes dents, bien en vain. quand je songe qu’aujourd’hui, il m’en faudrait bien, porter, d’appareil dentaire, avec cette maladie que j’ai, aux  gencives, à cause de laquelle mes dents ont bougé. D’où me venait ce désir, ma mère a-t-elle porté un appareil? Avais-je vu je vu ses fausses dents? Ses dents de devant qu’elle avait perdues enfant, une porte lui ayant été claqué au visage pas sa sœur, dans un jeu. ses 4 dents de devant? Ses dents, qui tenaient dans sa bouche, par du fil de fer. lui enviais-je cela? Cet appareil? Venait-il ce râtelier en « métaphore » d’une autre chose que nous aurions elle et moi en commun, de perdu. Il y a une sorte de souvenir-écran où devant la porte d’entrée virée de la rue Tiberghien, ma mère se penche sur moi, m’embrasse, et je ressens cette envie d’avoir comme elle « un appareil ». Être appareillée.

Ai-je travaillé à séparer mes parents? Oedipe ? S’agit-il de mon père et de ma mère dans ce couple du rêve? Au monsieur, je parle d’argent (!!!)

Et cette mâchoire tenue en laisse, par mon père cet homme, me mord elle de rage? mon père cet homme retient-il la pulsion orale de ma mère sa femme?

De quel objet (le jouet à mordre pour chien) ma mère use-t-elle pour s’aveugler? Mixte de pulsion orale et de pulsion de voir.

Je ne sais pas comment articuler tout ça. Il y faudrait du fil de fer. Et ce fer, ce goût de fer dans ma bouche. Le fer qui me manquait (anémie)…

Ma mère n’a jamais montré de rage, de ressentiment, c’est moi. Sauf peut-être quand mon père mourait, puis après, quand mon père était mort.

Je suis un râtelier. Là où le lié rate. Pourquoi je perds l’équilibre dans les ESCaliers.

Ma mère fait tout tenir par des fils de fer. Mais pourquoi pas, pourquoi ma rage? De ce que ça ne tienne pas, de qu’il en faille, du fil de fer, de ce qu’il en ait fallu, de ce fil de fer que je lui ai pourtant envié petite.

Et puis, c’est moi, qui ait habité des années dans un sous-sol… Et qui ait tendance à conserver des souvenirs inutiles que je bricole… Et qui ai ce désir d’enseigner ça aux autres, de le faire passer, ça, mon goût du fil de fer, ce fil qui me manque. Que je suis obligée d’ajouter partout.

j’abricole.

Peut-être pourquoi j’ai été si sensible à Duchamp et à ce qu’il développe de l’impossibilité du fer…

Et mon goût pour cette gravure de Goya, où une fil-de-fériste est au centre d’une arène de regards…

Donn, 6 août 2012.

jeudi 16 août 2012 · 07h26

ma mère, mon père, carla, sarkozy et moi (pouvoir et souplesse)

rêvé de sarkozy (lendemain de notre voyage à bruxelles où étions allés visiter ma mère, hospitalisée).

« il venait,
il disait qu’il aimait beethoven
et l’art classique,
qu’il voulait réinstaurer tout ça,
ou qu’il avait voulu, qu’il n’aimait que ça.

nous, étions plusieurs, comme un groupe de vacances ou d’école. il y avait des enfants. je ne sais pas s’il était encore président. il était séduit par moi, enfin donnait cette impression. à cause du côté allemand, je crois que je pensais. il essayait de s’insérer dans notre groupe. voulait nous insuffler la croyance en un leader.

nous n’osions pas vraiment lui dire que nous n’aimions pas du tout ça. frédéric était là aussi. il voyait cela.

plus tard, carla bruni, elle a eu son enfant. finalement, il la vire. elle s’en va en femme de ménage, toute courbée, à nettoyer le sol, sur fond de nombreuses autres femmes, toutes courbées comme elle (glaneuses, millet). ambiance sombre, elle, silhouette noire, les autres plus grises.

Eugène-Eloi Commessy, dit Charles Commessy (1856-1941), Les Glaneuses, Exposition du Photo club de Paris, 1895

on dit alors que la femme, allemande, d’un ministre a  été « sacrifiée », chargée de le séduire (pour pouvoir le manipuler?), et y avait réussi, qu’il était fou d’elle (j’imagine une espèce d’énorme femme, façon walkyrie (ma tante qui ote sa perruque, me montre son crâne rasé, pour me montrer sa nature sauvage, forte, passionnée, walkyrienne… )) (cela, pensai-je,  pour que je ne doive pas penser que c’est pour moi qu’il chasse carla bruni, car je me pose cette question dans le rêve). »

avant que carla bruni ne soit chassée, nous étions tout de même arrivés à piéger le président en truquant un concert qu’il voulait donner, en jouant autre chose, et avec d’autres instruments, que ce qu’il voulait jouer (beethoven), dans une grande cour devant son palais (versailles).

~~

la veille en m’endormant  lu phrases sur le pouvoir et la souplesse (dans le traité sur le vide parfait).

par après, après le rêve, eu ma tante au téléphone, si germanophile, qui me demande tout de suite si jules est un « muller », s’il est blond, s’il a les yeux clairs… eh bien, non, non, non…

 

je crois que je fais ces rêves pour me rendre compte de ma part, de la part que j’ai eu dans ce que j’ai cru avoir été préférée par mon père à ma mère. ce rêve-ci et celui du fil de fer. je crois que je fais ces rêves pour me rendre compte de ma jalousie vis-à-vis d’elle, de ce que j’ai voulu, moi, m’interposer. je crois que ce fais ces rêves pour me rendre compte de ce que représente la figure, une figure paternelle pour moi, de mon attrait pour une figure du pouvoir.

je suis contente d’avoir fait ce rêve. je veux tellement que mon angoisse en présence de ma mère s’atténue. Je ne sais si s’y révèle une possible culpabilité vis-à-vis d’elle.

c’est vrai que mon corps, ma possible germanitude m’a toujours effrayée, dégoûtée. c’est vrai que ma mère est fine et brune, aussi fine et brune que j’ai été grande, et le suis toujours, grande et forte disait-on, et voluptueuse.

mon père, qui reprochait à ma mère sa maigreur, en tant que modèle de peinture…

[ source de l’image : http://apparences.revues.org/1052?&id=1052 ]

 

jeudi 30 août 2012 · 08h06

carla et la souplesse

comment le dire, ce rêve, et que je ne m’en sois pas étonnée plus tôt ( non, je m’en suis étonnée plus tôt, mais je ne me suis pas encore formulé cet étonnement)…

je revenais de voir ma mère hospitalisée, il y avait eu ce drame des toiles aussi. il me devenait, il est devenu, de plus en plus impératif que je règle ce problème d’angoisse quand je suis avec elle, ce trou où je bascule et cette rage qui me prend, cette rage, colère, haine.

à quoi l’attribuais-je cette angoisse? mais bien plus à un trop grand amour de moi pour ma mère, quelque chose que je voulais rapprocher de ce que lacan avance de l‘angoisse qui surgit quand l’objet cause du désir se rapproche trop, l’objet réel. faut-il que je vérifie les termes de cela, dans le séminaire sur l’angoisse? et je voyais la mère bien plutôt comme le premier objet d’amour, remplacé ensuite par le père (à un moment de « déception »? à quel moment Freud lui situe-t-il cela? ) et donc que mon père réapparaisse et que reviennent des termes (phalliques, de pouvoir) de mon amour pour lui, de mon identification à lui, m’étonnaient et m’intriguaient. comme si cela n’avait pas été analysé de fond en comble. et si cela revenait, les termes de ce retour pouvaient-ils différer?

ce qui s’était auparavant avancé dans le rêve du fil de fer, c’était la part que j’aurais pu prendre dans le fait que mon père m’aie préférée, que je l’aie imaginé ou fantasmé, ou que cela aie été réel – à certains endroits. je l’ai haïe pour ce fil de fer (qui faisait tenir du faux là où ça manquait, des fausses dents, révélant et cachant ce manque, y palliant) que j’ai pourtant désiré dans ma bouche.

[quelle bouche ai-je eue, ai-je pour ma part eue. ]

ce dont j’étais déjà assez convaincue, c’est que fondamentalement, ce qui m’angoissait, en sa présence, n’était rien que je puisse lui imputer, en dehors de ce fait, « naturel », qu’elle était une femme. et c’est bien pour cela que je voulais que cela cesse. cela n’était pas juste. elle m’effrayait et n’y était pour rien, je devais pouvoir cesser de lui reprocher son être de femme, sa « baillance ».

or, à chaque fois que je la revoyais, cela revenait, ce désespoir et cette rage, et cela se reportait sur cette façon qui lui est propre, et je l’espère pas à toutes les mères, autrement je deviendrais à mon fils, moi-même, un jour, insupportable, de vouloir tout donner, donner tout, de me réduire à néant à force de vouloir prévenir mes désirs, comme si elle ne supportait pas mon propre manque et toujours venait à s’offrir pour le combler. et que cela, je le veuille. 

je pensais que cela était effectivement un « défaut » chez elle, un péché, une tare, qu’elle ait ainsi sacrifié son désir à celui de l’autre. et que l’angoisse que je ressentais était le sien en présence de mon propre manque qu’elle s’offrait à combler, qu’elle ne supportait pas. qu’elle ait sacrifié son désir à celui de mon père, sacrifié son désir pour servir le désir de l’autre.

sa haine d’elle -même est immense, il faut que je le dise ici. et cette haine lui vient-elle de faillir à cela, faillir à combler. ou lui vient-il de ce que « l’amour c’est donner ce qu’on n’a pas à celui qui n’en veut pas » – et que non vouloir lui soit trop triste?

nous avions en quelque sorte convenu elle et moi qu’elle ne changerait pas, qu’il fallait que je l’accepte, qu’elle ne cesserait de vouloir s’occuper de l’autre – car j’ai bien souvent essayé de parler avec elle de tout ça, pour justement, que cela change.

et aujourd’hui que ce n’est plus elle qui peut tout nous apporter, mais elle qui est manquante, et nous qui pouvons aller vers elle, lui faire quelque offrande, la situation est devenue supportable.

(mais je ne pourrai ici développer tout ce que j’ai sur le cœur à propos de ma mère.)

bien sûr elle est seule, bien sûr elle a besoin de notre amour, bien sûr, ou moins sûr, est-elle soulagée, maintenant, de n’avoir plus à être l’épouse de son artiste de mari, et à porter cette responsabilité à laquelle elle craint/craindrait d’avoir failli (le spectre éloigné de la perte des toiles).

elle, est la faiblesse même.

qu’est-ce qui donc dans ma lecture du livre sur le vide m’a frappée au point de provoquer ce rêve, et qu’est-ce qui de neuf, d’inédit s’y révèle, viendrait s’avancer?

cette faiblesse de ma mère, faiblesse dite dans ce texte comme « méthode » du pouvoir. faiblesse et souplesse. faiblesse, à laquelle j’ai eu tôt fait moi-même de m’identifier –  cela je l’ai reconnu à cette carla transformée en « femme de ménage » penchée sur le sol, elle que je suis devenue, à quoi je me suis condamnée pour avoir cru ou voulu que mon père me préfère à elle. et alors, hier, me rappelant et complétant le récit de mon rêve de ce terme de « glaneuses« , du nom du tableau auquel je pensais et de son auteur : « Les glaneuses », de Millet, quelque chose d’autre s’est mis à me titiller.

Millet, Miller, cela va presque sans dire, donc Millet aussi du côté du psychanalyste. et les glaneuses et les restes. les glaneuses se contentant des restes, se contentant, c’est-à-dire, en jouissant. aux autres tout, à elles les restes, le meilleur.

et les restes sont également mon objet. ce n’est que des restes que je m’occupe. et les restes sont bien ce qui occupe l’analyste, ce qui l’intéresse.

la faiblesse est là la force, et la souplesse, le corps plié en deux.

 

 

 

 

jeudi 30 août 2012 · 08h53

mon corps d’allemande. la brune et la blonde.

quelle mère suis-je, vais-je devenir, pour mon fils ?  insupportable ? est-il possible d’y échapper, faut-il, à l’avance, l’accepter ?

quel amour ?

c’est pourquoi je dois cultiver le désir, et l’érotisme – car l’érotisme n’est qu’à son père et à moi.

et puis quel corps d’allemande ?  et ma mère oiseau.

est-il, allemand, mon corps ? que cela veut-il dire ?

( j’étais blonde / comme mon père
elle était brune (( je parle au passé, non qu’elle soit morte ni moi, mais car ceci remonte au passé, ce sont des marques du passé, et que je ne suis d’ailleurs plus blonde, et qu’elle est blanche devenue. ))
mes yeux clairs, ses yeux marrons,
nul d’entre-nous, les enfants, ses enfants, n’avons
hérité de ses
caractéristiques
physiques /
sinon, peut-être, mes frères maigres.
alors son corps étrange, et sa langue,

 

 

 

lundi 5 novembre 2012 · 09h48

Ma mère veut se suicider

Lundi 5 novembre 2012

Bruxelles.

Rêvé que mère voulait se suicider.

Père rentrait à la maison, tard le soir, allait se coucher.  Mère vient alors me voir, voulait me donner moitié d’une certaine somme d’argent très importante qu’elle avait été retirer à la banque,  une fortune.  Je ne comprenais pas qu’elle me donne cet argent que je refuse, dont j’aurais pourtant bien eu besoin.  J’insiste pour savoir ce qui se passe, elle me dit les larmes aux yeux qu’elle voulait le faire avant que Jean-François ne revienne, qu’elle voulait se tuer.

Filiation maternelle

Avant ça, m’avait été apporté article d’une femme, d’aspect très bizarre, dont il y avait des photos à la fin de l’article, qui racontait comment la psychanalyse ou la lecture d’un article d’Éric Laurent avait changé sa vie.  Et comment elle allait dorénavant publier avec le nom de sa mère, psychanalyste, sans chercher à camoufler cette filiation.

Ma mère devient une amie, qui veut se suicider. Ce n’est donc plus à ma mère que je parle, mais à cette amie. Je lui dis : « Es-tu prête à…  faire un très gros travail, une très grosse dépense »… Je lui parle de la psychanalyse.  Je lui parle de mon expérience de la psychanalyse.  Je suis justement à ce moment là très sceptique sur la psychanalyse.  Dans un lettre, je viens d’ailleurs de parler de mes doutes à Miller.  Mais en même temps, j’hésite à lui proposer de la prendre moi, elle, en analyse.  Elle est interloquée.

Or je partais justement voir Miller.  Rue « d’Arras ».   Pour lui déposer une lettre.

Arrivées là, au pied d’une porte, une jeune fille voit un sac portant le nom de Miller qu’elle prend en main pour y trouver le numéro de sa rue.  Miller arrive justement les bras plein de livres.  Je lui dis qu’elle ne voulait pas voler le sac, mais trouver son numéro de rue, à cause de la lettre que je venais lui porter.  Il remplit le sac de livres et emporte beaucoup d’autres affaires (lampes, objets).  Il a l’air d’avoir des ennuis. Comme s’il s’en allait, quittait, cet endroit. Je l’aide à porter. Il me sourit.

N’arrive pas à lui parler pour lui dire: « Veux vous voir ne fût-ce qu’une seule fois pour discuter du suicide que veut faire cette jeune femme.« 

Le conduis à arrêt bus ou de tram, qu’il prend.  Là, finis par arriver à  obtenir un rendez-vous,  » lundi à 14h ». Le premier de sa journée vois-je dans son agenda.

Reviens vers la jeune fille,  lui dis.  Elle s’est commandé à manger maintenant.

samedi 1 juin 2013 · 15h40

lettres de jouissance de simon hantaï (autoportrait d’une exposition en jardinière)

Simon Hantai-Ecriture rose-1958-1959-4
Simon Hantaï, Peinture / Écriture rose

« Poperinge. La maison de mes grands parents, du côté de ma mère. Nous allons loger là un moment. Mes cousins – Jo, Dirk et Roos – sont là. Je ne sais pas pourquoi nous sommes là. Nous sommes réfugiés un moment là. Le lieu était inhabité. Nous travaillons à l’arrière du jardin, à un coin du chemin qui courait tout autour. Je veux replanter une fleur reçue en cadeau. Je ne sais pas du tout de quel côté de l’angle du chemin la mettre. Je la mets d’abord contre le mur du fond, à un endroit où elle recevra le soleil toute l’après-midi, sur un petit promontoire où elle se niche parfaitement, telle la Vierge Marie dans sa grotte à Lourdes; mais ensuite, j’hésite à la mettre du côté plus ombragé, là où le chemin refile vers la maison. C’est là qu’oncle Robbe apparaît, probablement sortant de l’un des petits ateliers qui longent le chemin sombre. Il m’explique que si je la mets côté ombre, je pourrai lui faire longer tout le chemin, jusqu’à la faire rentrer dans le maison. Que ça mettra des taches de couleurs. Je rentre à la maison pour expliquer cela aux autres. Et ensemble nous décidons de planter la plante à l’ombre, et nous nous apercevons que nous pouvons déjà l’étirer jusqu’à la maison. Oncle Robbe est très heureux. Moi aussi. Il se met à travailler beaucoup, dans le jardin. Il dit qu’avant aussi, avant que les lieux ne fussent abandonnés, une telle plante remontait depuis le fond du jardin jusqu’à la maison. C’est une sorte de lierre rampant, florifère. Nous sommes tous contents. J’ai de plus en plus envie de rester là, de ne plus quitter cet endroit. Mais la plante est massacrée, coupée en morceaux. Nous ne savons pas par qui. Oncle Robbe dit que la mairie pourrait faire n’importe quoi pour que pour que la maison ne soit pas réinvestie, habitée. Alors, nous nous mettons à un certain endroit du jardin, toujours à l’arrière, tout près de là où nous étions auparavant, pour appeler ceux qui ont fait ça. Nous crions. Dans cette encoignure, le terrain est en creux. A quatre pattes, je grimpe en haut de la cuvette (comme une dune). De là, je les aperçois qui s’approchent, tapis au sol, ce sont des petits gitans. L’un d’entre-eux arrive juste au dessus de ma tête. Il ne me voit pas, je le devine. Après, s’il y a des explications avec eux, je ne sais plus quelles elles sont. Mais ensuite, tout est détruit dans le jardin, par d’énormes coups de cisaille. Nous ne voyons pas qui commet cela, c’est très rapide. À un moment, j’ai en main une sorte de liane, un faisceau de lianes que nous essayons de sauver (comme des câbles), mais elles se coupent alors que je les tiens dans mes bras. J’ai l’impression qu’on pourrait croire que c’est moi qui l’ait fait. Or ce n’est pas moi. Je me réveille. »

Ce rêve, comme l’illustration de la redécouverte de quelque chose, d’un lieu de l’inconscient oublié puis réinvesti avec bonheur, jusqu’à ce que certains « agents » ( la mairie, les petits gitans) interviennent pour l’empêcher ( à un certain endroit, on pourra croire que c’est moi qui suis cet agent).

Et ce rêve, comme une illustration de la rétrospective de Simon Hantaï vue hier au centre Pompidou. Dans un film que j’y voyais (( On peut voir sur les lieux de l’exposition deux films (superbes) réalisés par Jean-Michel Meurice, Simon Hantaï, Des formes et des couleurs, 1974 et Simon Hantaï ou les silences rétiniens, Grand portrait, 1976 dont sont tirés les photos qui illustrent ce texte. )) , Simon Hantaï explique qu’il avait fini par se rendre compte que ce dont il s’était agi dans son travail, ça avait été  de retrouver les couleurs de son enfance, les somptueuses couleurs vues en Hongrie. Il explique que son bonheur, son délice, c’est ça. Retrouver l’éblouissement de ça. Ces jours de fête au village, où les façades étaient repeintes, où chacun s’occupait de nettoyer le pas de sa porte, d’en enlever toute poussière,  de le recouvrir de sable et d’y tracer des motifs au creux desquels étaient posés des pétales de fleur.  Les rues de village étaient alors magnifiques. Dans le film, on le voit déplacer dans son jardin ses énormes toiles, les alignant jusqu’à former une longue allée qu’il contemple alors.  Dans le chemin tracé, sa petite fille s’approche de lui un bouquet rouge à la main qu’elle lui offre, qu’il dépose, petite tache, sur l’une des toiles.  Plus tard dans son parcours,  il se retirera volontairement du monde l’art et n’exposera plus que rarement. Il ne crée plus qu’au départ de ses propres toiles, des toiles qu’il a déjà faites, qu’il reprend, découpe, et nomme ces nouvelles œuvres « Les laissées ».

« Comme on le sait, (…) Simon Hantaï s’est mis en retrait à partir de 1982. Sentant venir un temps où l’art serait l’objet d’une commercialisation spéculative outrancière, où les faits culturels deviendraient l’enjeu d’objectifs politiciens, alors que l’art moderne, longtemps resté dans les marges, prendrait désormais une place stratégique contraire aux objectifs initiaux des artistes, Hantaï aborde cette nouvelle phase par une position critique radicale, celle de l’absence. Prenant à contre-pied et très volontairement l’exaspération médiatique et mercantile de ces nouvelles années folles, Hantaï reste chez lui, ne produit plus, refuse l’exposition et la diffusion de ses œuvres puisque l’art est devenu objet de consommation courante. Il travaille autrement, intellectuellement. Bien sûr, d’aucuns, d’abord incrédules, croiront voir là le reflet d’un doute momentané (ce n’est pas la première fois qu’Hantaï interrompt temporairement sa production), ou encore le sentiment d’un échec, d’un aboutissement peut-être, qui pourra bientôt déboucher sur une phase nouvelle. Une impression qui ira, d’une certaine façon, dans le sens de l’artiste, lequel partage avec certains écrivains ou philosophes cette sorte de nécessité du doute, le choix d’une “écriture du désastre” (Blanchot) ; mais négligera une détermination que rien ne viendra affaiblir. Alors arrivé, en ce début des années 80, à un moment d’assez profonde reconnaissance de ses recherches, Hantaï s’obstine malgré toutes sortes de sollicitations dans cette absence revendiquée, cette “grève” de la peinture qui laisse cependant une large place à la pensée en acte. Car absence n’est pas silence, ou plus exactement mutisme. Dans cette phase de seize années, Simon Hantaï lit des textes philosophiques, revisite son travail antérieur sous différentes formes : découpes avec les Laissées ; distorsions photographiques (autres Laissées traitées cette fois en sérigraphie) ; pliages domestiques à partir des torchons de la maison ; lectures, écritures, classements, tris, destructions, enfouissements… La relation à la peinture, à sa peinture, reste une activité continue au cours de cette longue période où on ne le voit plus, où il n’expose plus. Celui qui parlait déjà de travailler “les bras coupés et les yeux fermés”, poursuit son chemin en dépit des mutilations volontaires qui en ont conditionné jusque-là la nature profonde. […]

Alfred Pacquement, Directeur du Centre Georges Pompidou, Flux et reflux, fragments (pour Simon Hantaï), Westfälisches Landesmuseum für Kunst und Kulturgeschichte, Münster, 8.5-8.8.1999. Trouvé là : http://pedagogie.ac-toulouse.fr/daac/dossierspdf/hantai.pdf.

C’est curieux, n’est-ce pas, comme mon rêve rejoint tout cela, reprend tout cela. Je veux dire que je retrouve dans ces toiles coupées, découpées, le jardin découpé de mon rêve ( pièces détachées). Et comment, je me suis réapproprié, le temps d’une nuit,  le trajet de cet artiste. Des retrouvailles avec les couleurs de l’enfance hongroise aux Laissées, ces toiles (non pas des nouvelles donc, il ne produira plus rien de neuf, mais des anciennes, qu’il reprend) qu’il découpe au ciseau. Comme je retrouve moi-même le jardin oublié de ma grand-mère, jardin qui se retrouve découpé, et peut-être découpé par moi. Le plus énigmatique encore pour moi, ce sont ces découpes. J’attribue leur fait d’abord à la « mairie » puis à de « petits gitans ». Mettons que je mette la « mairie » du côté de la mère. La mère et sa jouissance sont inter-dites. La retrouvaille même du jardin est interdite. C’est le jardin, paradis, interdit. Je le retrouve, je voudrais y rester. Eden.  Dans ma vie, depuis quelques années, certaines jouissances (simples) trouvent un plus-de-prestige à mes yeux et sont par moi reconnues comme telles, de façon repérable, au point que je puisse vouloir les rechercher, consciemment. Que je puisse chercher à en élaborer, formuler le désir. C’est me semble-t-il le travail auquel nous a invité Jacques-Alain Miller ces dernières années, celui de toute analyse : rendre consciente une jouissance inconsciente, et au travers de cette découverte en formuler le désir. Pour ce qui est des « petits gitans« , je ne vois vraiment pas quoi dire. Je pourrais parler de ce que je rêvais, petite, d’être enlevée par des gitans, et d’alors partir avec sur les routes. Mais pourquoi seraient-ils ceux qui viennent découper le jardin. Mais surtout, dans les découpes ne retrouve-t-on pas mon goût pour les recoupements, ceux-là mêmes auxquels je m’exerce ici, dans ce blog ? Mon goût pour l’inconscient et ses recoupements en dépit du bon sens ?

« La toile est un ciseau pour moi »

Est-ce que c’est curieux que cela se passe à Poperinge, dont je ne rêve pas souvent mais qui réapparaît cette fois dans une grande clarté, précision ? Poperinge est la ville de ma mère. Oncle Robbe est son frère de ma mère. Blond et grand dans le rêve, je dirais qu’il ressemble plutôt à Guy du château d’Assenois qu’à lui-même. Mais tous les deux ont un caractère semblable, sont taiseux, taciturnes. Tous les deux, on les croisait autrefois au jardin ou au bois, au travail. Qu’évoque le coin du jardin où je m’arrête et replante la fleur ? Je ne sais pas. J’y suis prise d’un doute qui me ressemble. À l’ombre ou à la lumière? Et qui m’empêche très souvent de passer à l’action, brise les plus purs de mes élans. Ce doute est levé par l’intervention d’oncle Robbe. Si je la plante à l’ombre, à l’endroit de la reprise du chemin vers la maison, je pourrai la faire grimper, remonter jusqu’à la maison et elle parsèmera le chemin de touches de couleurs (le bouquet de sa fille à Simon Hantaï, sur les toiles). C’est là que je reconnais la reconstitution de Simon Hantaï, avec ses tabulas qui retracent les rues du village de son enfance. Au soleil, ajoute oncle Guy/Robbe/Hantaï, la fleur sera bien, mais elle risque de brûler si la température atteint 30 degrés (il faisait hier 30 degrés dans le cercle polaire! avais-je entendu à la radio) et je songe qu’en effet si nous devons partir, la plante, qui aurait besoin d’être arrosée ( Robbe parle d’un arrosage plusieurs fois par jour) crèverait. Tandis qu’elle pourrait survivre, voire même s’épanouir, si elle prenait le côté du chemin à l’ombre. Un chemin d’ombre donc, plutôt qu’une exposition en pleine lumière. Et la fleur pourrait survivre sans soins, s’il nous fallait quitter l’endroit, ce dont j’ai de moins en moins envie Dans le rêve, je m’identifie donc à Simon Hantaï, au jardinier taciturne. J’ai hier été voir cette exposition à cause d’un article lu à propos d’une toile de lui dont le titre comporte le mot « rose », comme le prénom de ma cousine, « Roos », présente dans le rêve, titrée Peinture / Écriture rose. Il s’agit d’une toile qu’il a mis je crois un an à faire, à une époque où il pensait arrêter de peindre. Il a alors écrit et réécrit des textes qui lui étaient chers, jour après jour sur une immense toile, en superposant les textes, les écritures jusqu’à ce qu’elles deviennent illisibles et en utilisant des encres de différentes couleurs dont les superpositions ont créé cette couleur rose qui ressort majoritairement de la toile sans y avoir été pourtant utilisée.

Simon Hantai-Ecriture rose-1958-1959
Simon Hantaï, Peinture / Écriture rose, 1958-1959 (détail)

Je n’arrive pas bien à me poser la question de la forme de ce que j’écris, de la forme à donner, et je suis parfois tentée de lui chercher une forme de ce côté là, d’une écriture manuscrite où la composante visuelle ne compterait pas pour rien. Je me souviens maintenant qu’une des premières choses qui m’ait tentée à la lecture de ces articles qui concernaient Hantaï et Derrida, c’était l’envie de trouver un moyen qui me permettrait d’écrire à la main un texte qui serait alors à la fois montré et camouflé, un texte qui prendrait une place physique dans le monde (à l’opposé d’un texte écrit sur ordinateur), que je pourrais néanmoins écrire (d’une façon discrète – tant il est toujours important pour moi d’agir secrètement). Il était également question d’un livre d’Hantaï, écrit avec Jean-Luc Nancy et Jacques Derrida, où le texte d’une correspondance (de Nancy et d’Hantaï) est repris, recopié par Hantaï jusqu’à l’illisibilité. Et cela s’est encore mêlé pour moi à la lecture d’un autre texte, de Derrida je pense cette fois, sur les plis et les nœuds d’Hantaï. J’essayais d’imaginer comment je pourrais moi-même plier une toile ou autre support, jusqu’à ce qu’il devienne suffisamment petit (nécessité donc de la discrétion du support de sorte que je puisse travailler dans l’ombre) et qu’une fois ouvert, redeplié, il permette de lire sans que le texte soit directement ou complètement lisible, conservant ou reconstituant une part d’ombre. Voilà donc ce qui m’avait donné fortement envie de voir cette exposition. Ce besoin de faire exister un texte matériellement et pas seulement dans la mémoire d’un ordinateur. Et de chercher à le faire exister visuellement.

Le sacrifice du sens

Mais, ce qui m’a frappée également à la vision des films, c’est jusqu’à quel point Hantaï renonçait au sens. Ce qui rapproche son travail de celui de Rothko. Si ce n’est qu’il me semble qu’il y s’agit moins d’une affaire de contemplation que d’éblouissement comme il le dit. D’éblouissement et de joie. Et pour ça, en effet, il faut pouvoir renoncer au sens. Cela m’a paru ce qui était le moins à ma portée. Le plus gros sacrifice. Je ne me suis pas demandée alors ce qui avait pour lui rendu ce sacrifice possible. Est-ce que je me le demande maintenant? Ce serait le dégout du monde et du marché de l’art qui l’aurait conduit à se retirer, à cesser de peindre. Cesser d’ajouter une toile de plus, un produit de plus. Comme si production de sens et production capitaliste participait de la même chose. En tout cas, ce qui fait jointure entre son Hongrie, le tablier de sa mère et ma campagne, mon jardin ( de Donnery ou de Poperinge), c’est ce dont lui a une conscience suffisamment forte que pour pouvoir /devoir/ savoir renoncer au sens. Une jouissance certaine.

Une jouissance liée à « l’avoir un corps ». Pas sans cette matérialité-là,  d’un quotidien corps à corps avec ses toiles qui deviendront immenses, qu’il ne se lasse pas de manipuler, plier, tordre, repasser, nouer, déplier, tendre, déplacer, accrocher, décrocher, regarder – et dans cette idée, qu’il s’agit-là d’un travail, d’un travail très simple, que tout le monde pourrait faire, un travail pas loin de celui de l’usine, un travail proche de celui de la préparation des fêtes du village, travail d’anonymes qui œuvrent pour une communauté, travail dont il nous dit : « Je le fais pour vous ». Une matérialité qui ne va pas non plus sans celle de  la lumière et du vent (ces questions de météo, les 30 degrés), qui ramène la couleur à la nature. Ces choses que l’on éprouve physiquement. Et l’illisibilité que lui ramène au texte, ose, risque, c’est encore la part de jouissance ramenée au visible que comporte tout texte dans le corps de ses lettres.

Simon Hantaï au travail
Simon Hantaï au travail

lundi 4 août 2014 · 11h28

Tandis que tout nous relie à Israël/Palestine.

04/08/2014

Partie remise

Hier, comme je m’avance entre les rayonnages et les présentoirs de livres chez Gibert, soudainement cette évidence, ce sentiment d’évidence, j’écrirai moi aussi une livre et il viendra s’ajouter à tous ceux-là. Du coup, voilà deux heures que je me propose de le commencer et que sur l’écran blanc de mon MacBook Air, il n’apparaît rien. Je ferais donc mieux d’y renoncer, du moins pour l’instant. Partie remise. Partie remise, c’est une bon titre de livre, ça, non?  En ce moment, je voudrais écrire un livre qui ait la qualité des Mots de Jean-Paul Sartre que j’ai lu le mois dernier et prêté ensuite à ma mère qui s’était émue de ce que je lui en avais raconté (« Mais, c’est  terrible! mais, c’est mon histoire!« )  et dont j’achetais un commentaire hier.

bordure protectrice

Voilà maintenant plusieurs jours que je ne fais plus rien d’autre que  m’intéresser à ce qui se passe en ce moment en Israël, l’opération de  « bordure protectrice » , le massacre de Gaza. Je n’en donnerai pas ici un énième commentaire. Si ce n’est que je n’arrive pas à me départir du sentiment que je la consomme, cette guerre, que je ne fais rien de plus que la consommer quand je la traque et la lis, en silence, sur Twitter et sur Facebook.

Et je suis bien d’accord, nous sommes bien plus proches d’Israël et des juifs que nous ne le sommes de ce qui passe ailleurs au Proche Orient ou dans le reste du monde. Nous, enfants de la seconde guerre mondiale (quand on ne cesse, en ce moment, de nous bassiner avec la première) et de son crime génocidaire. Crime dont la responsabilité taraude encore et dont les victimes d’hier sont les coupables d’aujourd’hui. Comment cela se peut-il? Quelle affreuse ironie. Et pourquoi faudrait-il que je sois taxée aujourd’hui d’antisémitisme quand il me semble que rien ne m’est plus étranger, bizarre, lointain que l’antisémitisme. Pourquoi faut-il cela quand j’ai été élevée dans l’effroi des torts faits aux juifs. Non, que m’en suis vue accusée, mais c’est ce que je crains lorsque je diffuse des liens sur des articles qui accusent Israël et qui croisent, silencieusement, des liens qui la défendent et accusent le Hamas. Alors, l’idée m’effleure que je dois cesser de m’intéresser à tout cela, cesser de m’intéresser à l’actualité et m’occuper de ce qui se passe ici, aujourd’hui. Car à ce qui se passe là-bas, et dont regorgent les tuyaux d’internet, je n’y peux rien.

Gaza avant le Congo? La Palestine avant la Syrie?, par @alaingresh http://t.co/tS0pgJWOuE

— Mona Chollet (@monachollet) 31 Juillet 2014

On peut alors, avant de revenir sur la question de l’antisémitisme, reformuler l’interrogation de Serraf et se demander plutôt pourquoi, après une si longue période de discrétion, la Palestine est devenue, comme l’énonçait le philosophe Etienne Balibar, une « cause universelle » ; pourquoi, en janvier 2009, des paysans latino-américains, mais aussi de jeunes Français et des vétérans de la lutte anti-apartheid sud-africains, sont descendus dans la rue pour dénoncer l’agression israélienne contre Gaza. Pour quelle raison une cause mobilise-t-elle, à un moment donné, les opinions de tous les continents ?

On peut alors, avant de revenir sur la question de l’antisémitisme, reformuler l’interrogation de Serraf et se demander plutôt pourquoi, après une si longue période de discrétion, la Palestine est devenue, comme l’énonçait le philosophe Etienne Balibar, une « cause universelle » ; pourquoi, en janvier 2009, des paysans latino-américains, mais aussi de jeunes Français et des vétérans de la lutte anti-apartheid sud-africains, sont descendus dans la rue pour dénoncer l’agression israélienne contre Gaza. Pour quelle raison une cause mobilise-t-elle, à un moment donné, les opinions de tous les continents ?

l’oubli

Sinon, je n’ai fondamentalement d’autre raison d’écrire, de vouloir écrire, de m’attacher à écrire, que ce sentiment, qui me poursuit, de perdre, à force de solitude, la faculté de parler,  dont le premier symptôme est-ce celui de l’oubli, de la perte de mémoire. 

 

 

lundi 29 février 2016 · 14h14

semaine bruxelloise

mercredi‎ ‎24‎ ‎février‎ ‎2016 ‎16‎:‎02
mercredi‎ ‎24‎ ‎février‎ ‎2016 ‎16‎:‎02

mercredi‎ ‎24‎ ‎février‎ ‎2016 ‎16‎:‎03
mercredi‎ ‎24‎ ‎février‎ ‎2016 ‎16‎:‎03

mercredi‎ ‎24‎ ‎février‎ ‎2016 ‎16‎:‎04
mercredi‎ ‎24‎ ‎février‎ ‎2016 ‎16‎:‎04

mercredi‎ ‎24‎ ‎février‎ ‎2016 ‎16‎:‎06
mercredi‎ ‎24‎ ‎février‎ ‎2016 ‎16‎:‎06

mercredi‎ ‎24‎ ‎février‎ ‎2016 ‎16‎:‎09
mercredi‎ ‎24‎ ‎février‎ ‎2016 ‎16‎:‎09

vendredi‎ ‎26‎ ‎février‎ ‎2016 ‎17‎:‎27
vendredi‎ ‎26‎ ‎février‎ ‎2016 ‎17‎:‎27

vendredi‎ ‎26‎ ‎février‎ ‎2016 ‎17‎:‎27
vendredi‎ ‎26‎ ‎février‎ ‎2016 ‎17‎:‎27

samedi‎ ‎27‎ ‎février‎ ‎2016 ‎11‎:‎40
samedi‎ ‎27‎ ‎février‎ ‎2016 ‎11‎:‎40 – Nous partons

samedi‎ ‎27‎ ‎février‎ ‎2016 ‎11‎:‎39
samedi‎ ‎27‎ ‎février‎ ‎2016 ‎11‎:‎39 – Nous sommes partis.

samedi 27 février, 13:18

#bruxMère _ne serai rien arrivée à écrire de ce qui s’est passé à Bruxelles. un peu regrettable. trop d’angoisse (un moment, ai-je  même pensé : peut-être la source de la haine).

dimanche, Paris, 10h47

#bruxMère _non, ne serai arrivée à rien écrire. ne sais comment guérir cela. mère me plonge dans une angoisse noire.

#méditation _cette nuit, j’ai voulu m’asseoir sur le lit pour faire une méditation,
ce que j’avais également essayé la nuit d’avant, à Bruxelles encore, pour tenter d’éloigner mes tristes pensées, mais…
trop froid et… ne suis arrivée à RIEN sentir de mon corps…  bien essayé de me raccrocher aux endroits où j’aurais PU AVOIR MAL, or… rien, nulle part, en dehors du froid, qui ne m’inspirait pas.

(me suis souvenue de cette impression déjà ressentie avec la méditation, qu’elle me donne un corps, mais c’est quand je la pratique avec le groupe et N. or cette nuit, pas de N, pas la voix de N.
essai tout de même de retourner vers le souvenir de ce corps, au départ de la douleur, ainsi que N l’avait indiqué
(elle songeait à la douleur due à l’inconfort de la position, de la posture assise, à nécessairement maintenir pour la méditation).
or, pas même de douleur… peut-être juste reconnu le manque
déjà ressenti la dernière fois, au creux du ventre, du ventre bas, sous le nombril ;
étrange.
cependant, cette tentative seule, cet essai seulement, de pratiquer une méditation, je l’ai senti, déjà m’aidait à renoncer aux pensées, constituait une voie possible _______ces pensées : penser à ce qui s’était passé, chercher le moyen de le saisir, le résumer, voire d’en donner la formule. hélas, il me semble que ne pourrai rien en tirer que d’épars, nul enseignement possible, si ce n’est qu’il le faut, pourtant, passer à travers, aller en sa présence, puisque je l’aime, ma mère, et cette nuit, je songeais, effrayée, à sa mort, qui se rapproche. )

(l’autre nuit, à bruxelles, après la tentative de méditation sur le lit, quand je me suis rallongée, j’ai tenté d’aller vers elle, ma mère, qui dormait dans la chambre à côté, d’aller vers elle en pensée, mais en pensée des ondes, en pensée du chi, en pensée sans mots, comme je l’avais fait lors du dernier atelier de méditation… peut bien paraître… extravagant stupide idiot… mais… finalement, diriger vers elle mes pensées, les vidant justement de leurs pensées, de leurs mots, et cherchant à atteindre, rejoindre, ce qui chez elle, au creux de son corps, aussi, est nu de pensées, de mots, n’est peut-être pas si fou; et je puis dire que la seule imagination, représentation, de cet espace, comporte en soi, déjà, de l’apaisement, offre la possibilité de s’éloigner de la passion des mots, de ces mots passionnés de l’angoisse, si proches de l’horreur pure; raison pour laquelle je ne peux les écrire – au mieux, pourrais-je les dire chez un analyste, mais je sais, je sens, que là, je souffrirais alors du vernis de fiction, de semblant, qui immanquablement reviendrait les enduire, loupant ce dont il est question -, car ils sont ensorcelés.
ces mots, dans l’instant où ils  me viennent en pensées (pire: où ils remontent à ma bouche), s’articulent, ces mots agissent, physiquement sur moi, expriment réellement ce qu’ils disent, sans la distance d’ordinaire déplorée, qui sépare un mot de sa signification, dans une cruauté inouïe, que je ne connais heureusement qu’en sa présence, à ma mère. et que je n’écris alors pas, d’une part parce que les écrire serait en ressentir encore la violence, mais également parce que les écrire comporterait une forme d’impudeur, dans la mesure où je les vis d’une façon réelle, dans un en-deçà de la communication (et qu’il me faut pour les communiquer leur trouver le traitement adéquat). cela tient à la cruauté du réel de la présence, une cruauté qui ne trouve que de trop cruels mots pour s’exprimer. (la cruauté (je ne trouve que ce mot, influencée par la lecture encore du Pommereule de Gouzon F), à préciser. à quoi tiendrait la cruauté du réel?)

(( – tu peux me voler ce livre
– pourquoi dis-tu voler, je ne dois pas te le voler. ah mais, tu m’as toujours vécue comme cela, comme une voleuse. tu te souviens, déjà : ces propos que tu rapportais en riant, affolée de ce qui devait t’apparaître comme leur justesse : ma fille est une voleuse, ma fille est une voleuse…
– mais, mais, non, je n’ai pas
– mais si. ah c’est terrible, nous, c’est l’inconscient à ciel ouvert
– mais non, c’est de la comédie
– non, ce n’est pas de la comédie. et si c’est de la comédie, pour toi, alors, arrête, parce que pour moi  ) (or, peut-être qu’elle joue peut-être et que je manque totalement du sens de son humour) (bon sang, c’est moi, qui dois paraître folle, je m’en rends compte…)

cette nuit donc, j’ai pensé tenter une relaxation, couchée, mais chester prenait toute la place dans le lit, à cause de quoi, j’étais toute tordue, ce qui n’est pas ce qu’on cherche, ce qu’on veut. je l’ai soulevé et mis sur ma poitrine, où il a bien voulu rester, où il a même eu l’air content de rester, de s’étendre, et j’ai ainsi profité de sa « douce chaleur » pour me relaxer. il ronronnait, c’était très agréable. nous en avons bien profité. j’ai pu me rendormir, toutes mauvaises pensées disparues.

Partons à Donn, dans le froid, vers le froid. Brux la semaine dernière, glaciale également.

11h17 avons la valise à faire. mais j’ai vraiment envie d’écrire. or, nous avons décidé de partir, donc. ce que je peux (écrire)

#bruxMère
11h23 mère et moi: inconscient à ciel ouvert
acier l’Ouvert (disait Jam)

11h34 excessivement envie de l’accuser
me sur-veille et puis la haine qu’elle a d’elle-même

15h20 me met en fureur

mardi 1 mars 2016 · 15h26

un peu plus vite, peut-être ( et l’objet cruel de l’angoisse)

Donn, au lit, une Q suffisante de degrés, lundi 29 février, 23:16

Je lis.

Daniel Pommereulle Objet Hors saisie (1964) Boite de peinture, lame de rasoir 10X8,5 cm
Daniel Pommereulle
Objet Hors saisie (1964)
Boite de peinture, lame de rasoir
10X8,5 cm

« Le ciel nous tombant sur la tête serait un bonheur. Caractère incompréhensible de Ia superstition gauloise. Quand ça arrive, c’est là, et sans doute n’y a-t-il rien dans tout ce qui arrive ou peut arriver qui soit aussi près de vite ou de rien. Savoir l’éclair garder serait la vraie, l’impossible devise. Art de vivre ennemi de la fiction, du rêve, du vague (rien est à l’opposé de vague).»

« DP ; ou le Dictionnaire Portatif de Daniel Pommereulle » de Jean-Christophe Bailly  IN Ferdinand Gouzon, Daniel Pommereulle –  Huitièmement, qu’est-ce que la cruauté ? Editions Multiple, Paris, 2016,  p. 160.

1er mars, mardi, Donn, 11h00

DP : … vie, vite, vide … l’éclair, le vite, le rien

à quoi je songeais cette nuit, moi qui  suis toujours dans la lenteur (dont l’âme est la lenteur).

… et la cruauté … mais la cruauté et le vite  ….or la cruauté et le vite

et la semaine dernière, avec ma mère, c’était bien ça : la cruauté, le vite. le trop vite. le trop cruel.

je songeais à cet objet de Pommereulle que décrit Ferdinand, cet objet insaisissable (parce que bardé lardé de lames de rasoir)

quel est-il cet objet, que m’apprend-il sur ce que je vis avec elle, ma mère. que me dit-il de l’angoisse,  de l’objet au cœur de l’angoisse, nommé par moi « cruel » (aussi cruel que son nom) (dans la suite probablement de ma lecture du l.  de Ferdinand.)

car je ne sais de quel côté chercher, ou s’il faut laisser tomber. analyser encore,  expliquer encore,  chercher à décrire encore. ou trouver autre chose. trouver à cette angoisse,  à cet insaisissable, une autre assomption, un autre destin,  un autre arrangement que celui des mots.

Pommereulle et sa vitesse : ce n’est pas une tension que je puisse soutenir cependant (moi qui suis lenteur et puissance toujours au bord de la défaillance).

et je songeais cette nuit aux tourments qui étaient les miens quand je suis arrivée à Paris, il y a une quinzaine d’années. qu’un analyste d’ailleurs avait  diagnostiqués, interprétés, nommés, baptisés : « angoisses », me soulageant au moins dans la mesure où je disposais enfin d’un angle, d’un coin par où saisir l’état pitoyable dans lequel j’étais. l’analyste convint également du traitement aux AD (on y revient, on les retrouve), malgré mon désagrément : car,  on le sent,  qu’il y a quelque chose, dans l’angoisse, quelque chose qui détient, qui attient à ce à quoi l’on tient plus qu’à n’importe quoi d’autre. (MY PRECIOUS,  murmure-t-on d’une voix assoiffée.) enfin, l’analyste sut me convaincre que c’était ce qu’il y avait de mieux à faire. qu’il serait encore possible de travailler là-dessus malgré l’apaisement apporté par les antidépresseurs.

je ne dirais pas cependant qu’aujourd’hui je retrouve l’angoisse, maintenant que j’ai cessé les AD, non, je ne dirais pas cela, car cette angoisse est toujours revenue quand je revoyais ma mère. et je m’en suis cette fois d’ailleurs plutôt honorablement sortie et plus vite.

11:50 plongeon rapide dans la baignoire  puis préparer à manger (sa salade de kasha, kale et patates douces). vite.

il y a bien une urgence qu’il faut rejoindre. :-)

mardi 8 mars 2016 · 13h13

où l’on touchera un mot de la jouissance afférente à la honte et à la culpabilité (avec du Dostoïevski dedans)

MARDI MATIN, huit mars 2016, 10 h 53 minutes. F bureau, J école.

Malheur de malheur, j’ai craqué avant-hier et j’ai acheté un paquet de cigarettes.

Venions de rentrer de Donn, c’était le début de soirée déjà avancé, nous n’allions pas déballer les valises plus avant, elles resteraient probablement ouvertes au sol jusqu’à jeudi. Assis dans le canapé, Jules jouait à Portal 2. Dans son fauteuil, F faisait ses trucs sur ordi.

J’errais.

Soudain, j’ai vu sur la table du salon ce livre qui y traîne depuis un certain temps, probablement par moi sorti de la bibliothèque pour des raisons oubliées, Le sous-sol de Dostoïevski ! J’ai dit alors à J. que j’allais me servir un verre de vin, m’installer à côté de lui et le lui lire pendant qu’il jouait.

Faire la lecture à Jules, ça n’arrive bien sûr plus qu’à de rares occasions. Là, c’était autre chose. Énervée par l’ennui, j’avais eu cette idée de lire à autre hautre haute voix un livre que j’avais aimé, qui avait compté, dont j’avais partagé l’amour avec ma mère qui me l’avait fait découvrir. Et qui parle de sujets qui me sont chers, auxquels il m’avait d’ailleurs fastueusement initiée : la honte et la joie qui s’y lie, l’aveu et sa brûlure, la culpabilité et son triomphe sirupeux, épais. Autant de matières qui ne s’abordent pas nécessairement de front.  Qu’elles parviennent aux oreilles de Jules sans qu’il aie à les  écouter, distraitement, me paraissait –  pour moi lectrice également -,  finalement particulièrement adéquat. Approprié également à mon état nerveux, mon envie d’autre chose, d’un plus quelconque, oserais-je dire « cruel » – Comme une envie de mordre.

Donc, je me suis mise à lire… Ce livre est d’une force… Ah ! Je m’y suis pas mal laissé prendre. Il me manquait même, rétrospectivement, de n’y être pas retournée plus souvent, à ce livre, cet auteur, sa matière, sa grandeur, son humour, sa bonté, mais aussi au jeu et à l’interprétation. Donc, mon degré d’hypersensibilité a augmenté d’un cran et j’ai embrayé dans le mode susceptible, comme à chaque fois que j’aborde, que je fais état de ce à quoi je tiens.

Aussi, lorsque F. a mis de la musique sur son petit ordi, de son petit Facebook, grogniasse, bitch, j’ai pris la mouche, me suis trouvée heurtée, cognée. J’ai bien essayé de me retenir, mais il a fallu que j’arrête. Calmement, j’ai annoncé que je sortais, que j’allais boire un verre, qu’ils pouvaient manger sans moi.

C’est donc ainsi que je me suis retrouvée au tabac du coin, une bière buvant et… fumant une cigarette. Celle qui me faisait envie depuis que nous étions rentrés, qu’exigeait mon état de nerfs.

Mots-clés : honte, culpabilité, jouissance.

que c’est au plus intime que se lie la honte,  à la jointure du corps et de l’être.

Ma mère. Il faut et il suffit que je la laisse jouir tranquillement. Pour elle, son attitude, c’est jeu, c’est comédie. Pour moi, c’est drame. Peut-être parce que je ne peux m’empêcher d’y considérer le désir sacrifié (et que je sacrifierais à sa suite).

Et si j’avais tort.

D’une part parce qu’à ne pas supporter l’acharnement qu’elle met à se dénigrer, que je ressens dans ma propre chair, ce n’est en fait que sa jouissance que je ne supporte pas (et ça, Lacan nous l’a enseigné à tous : c’est NORMAL : que l’Autre jouisse, ce sera toujours à nos dépens, ce sera toujours menaçant (voir Télévision sur le racisme) ) ; ensuite, parce que le désir… paraît bien peu fiable par rapport à la jouissance (et ce serait là son moindre défaut)… à bien des égards n’apparaît guère comme un moyen compliqué, industrieux, de se défendre de la jouissance quand elle s’avère par trop létale.

lundi 21 mai 2018 · 09h09

Lundi, 21 mai 2018 – 9h9

Bonjour Madame,

Je me permets de vous écrire encore, parce que je viens de recevoir la réponse à ce mail, que je vous transmets, de mon amie, qui m’a entendue, ce qui me fait plaisir. S’il vous paraissait que je ne dois pas vous écrire, vous me le direz, comme l’avait fait Berger en son temps.

Le film dont il est question, est un film de Chantal Ackerman, Jeanne Dilman, quai du commerce 1080 Bruxelles. Il passe en ce moment sur Mubi, c’est une merveille. Je crois qu’il y a moyen de s’inscrire à Mubi et de faire une semaine d’essai gratuite, ça en vaut la peine.

Il me semble que ce film m’a montré la racine de mon mal, cette identification à une mère ménagère dont je n’arrive pas à m’extraire.
Dans ce que je lui ai dit, France a entendu le rien et j’en suis heureuse, je ne pensais pas qu’il percerait si bien dans ce que je lui écrivais.

Veuillez croire que ce rien m’étouffe, que j’ai maintes fois essayé de décliner sans succès opérant, conséquent.

Il m’est arrivé de n’y lire qu’un nom du vide, sa face symbolique – dont les gestes ménagers feraient l’alphabet, ainsi que ce film me l’a découvert. Le rien ne serait qu’un nom, mais quel nom, qui n’a d’autre répondant que le tout et quel tout. Car ce tout doit contenir l’infini. Sous l’empire du monde le plus cruel, l’emprise des choses à faire, l’enfer, une liste, la prescription, l’infinitude du devoir.

Elle le fait, Jeanne Dilman, elle accomplit les gestes, ce qui ne cessait de m’étonner, car enfin, me disais-je, son mari mort, elle seule avec son fils, où est encore l’obligation.

L’obligation tient à se confiner dans un rôle, à faire taire ce qui a cloché, ce qui a été méprisé, les choses dont il ne faut pas parler avec le fils, sa cruauté envers lui, elle devenue forteresse imprenable, son désir de femme, sa jouissance (qui finit par la surprendre avec un de ses clients, la pousse au crime (la jouissance est interdite ?) ).

Ma mère m’a servie autant qu’elle a servi mon père. Elle n’espérait pas que je devienne comme elle. Que du contraire. Elle se réservaient les basses tâches afin que nous puissions, nous, nous consacrer aux plus hautes œuvres. Et comme elle l’a toujours dit, elle n’a jamais fait de différence entre nous. Elle incarnait la seule différence. J’ai cherché à la rejoindre en sa différence. Mais, elle ne le veut pas. La seule, être la seule est quelque chose à quoi elle tient. Et le mépris où elle est d’elle-même, cette haine, l’empêcherait bien de vouloir pour moi ce qui l’a fait, aujourd’hui encore, tant souffrir.

Nathan : pour tout vous dire, la tentation pour moi de l’aimer, c’est celle de l’aimer en dehors de la mère, dans l’oubli, dans l’abandon de mon fils, sans compter celui d’Édouard. Il en serait fort marri, s’il l’apprenait (car je lui connais cette faiblesse de m’aimer mère).

Ah, j’ajoute que je crois personnellement à la sainteté des tâches ménagères. Elles ont leur part de sainteté que je rejoins pas suffisamment souvent. Leur sainteté, leur bonheur. Quand elles sont les gestes de ce dieu oublié, le corps, dont le silence ne dit pas rien et qui recèle la plus haute sagesse, à connaître (par rejet, par pure et simple exclusion) l’inanité de tout dit qui ne tiendrait de lui.

Et si je ne parviens pas à rejoindre cette sainteté, c’est que je ne parviens pas à m’extraire, à ôter ma tête de l’encolure de cet habit de la mère que je ne cesse de vouloir enfiler, sans y parvenir, car en vérité, de mère il n’y a qu’une : la mienne. Elle est l’impossible incarnation adorée et haie, aimée. L’angoisse est de ne pas devenir elle.

Et il m’a parfois semblé, j’ai cru, quand je me retrouvais dans cette grande maison, à faire les lits, que son angoisse à elle, à ma mère, était du même tenant, tonneau, que celui de sa mère aux 7 enfants, au mari, qui se levait tous les jours à 4 heures et qui avait eu tant de lits à faire, tous les jours. Et qui avait cette expression, quand elle n’avait pas-tout fini, qu’il en restait : c’est le levain pour le nouveau pain, le pain de demain. On n’échappe pas au reste à faire. Un enfer.

Donc, je crois à la grandeur des tâches ménagères, qui sont celles des moines zen d’ailleurs de et bien d’autres moines et moniales de part le monde, mais je pense qu’elles devraient être (pour le coup) plus universellement partagées, et leur grandeur reconnue (seulement ça ce serait parfaitement anti-social, sous sociétal).

Car enfin bon, les hautes sphères, les grandes œuvres intellectuelles, si il est quelque chose à quoi la psychanalyse m’a amenée, qui m’a soulagée sans pour autant me rendre la vie facile, c’est bien à ne jamais me les tenir pour dites, et à ne croire, à ne vouloir que de l’instant où elles me transpercent (jusques au fond du cœur), où elles me touchent intimement… là se tient ma responsabilité. I s’avère que couper des oignons pourrait, semblablement, m’émouvoir.

Je m’arrête là.
Merci.
Bonne fin de week-end,
Jeanne Janssens


Envoyé depuis mon smartphone. 


——– Message d’origine ——–De : jeanne Date : 20/05/2018  12:11  (GMT+01:00)À : France Courtois Objet : Re: « Signer »

Si chère France,
Hier, je t’écrivais ce qui suit que je pensais corriger compléter raccourcir, mais je n’en ai plus le courage. Je suis désolée, impossible de me relire. Édouard m’a hier soir poussée à avouer que j’étais amoureuse de quelqu’un d’autre. Et la situation est devenue vraiment difficile. Bon courage ma belle,
Je t’embrasse,
Jeanne

Je n’ai pas vu Signer finalement. C’était hier une de ces journées où je tombe dans une sorte de trou, d’oubli, où je n’arrive à rien faire, et qui peut devenir angoissant, mais que j’apprends à laisser passer, à neutraliser. Aussi en ai-je profité pour regarder Jeanne Dilman qui passait sur MUBI, je me suis dit que je n’en aurais peut-être plus jamais l’occasion. Je ne regrette pas du tout ce choix, ce film, je voudrais le voir encore et encore,  je pense l’avoir vu dans les meilleures conditions, prise moi-même dans cette énigmatique torpeur, ma séparation. Ce film ! Ah, il me semble qu’il contient ( je me suis embarquée dans cette phrase ne sachant pas vers quoi elle allait, me fiant à l’écriture et voilà que le mot ne vient pas, que je cherche)… l’alpha sans l’oméga ? Qu’il me montre ma mère, et peut-être la mère de ma mère et encore la mère de la mère de ma mère, etc., etc., etc. Une généalogie maternelle. Jusqu’à quand remonterait-elle? Et aujourd’hui, elle se serait cassée, elle commencerait à casser. Cette généalogie d’angoisse. Ou pas ? Ne meurt-elle de sa mère, Chantal Akerman, n’est-ce pas de sa mère qu’elle a souffert ? Une Genèse, peut-être est-ce ce mot que je cherchais, une Genèse dont la suite resterait à écrire, si l’on veut pouvoir échapper à la damnation. C’est une interprétation. J’y ai vu l’amorce de ce que je me suppose devoir écrire, pouvoir écrire pour échapper à ça, ce qu’elle montre, où il n’y a rien d’apaisant, pas un instant de soulagement.

Cela je me le dis à moi-même, parce que j’aurais pu croire, ou vouloir, j’aurais pu croire ma mère qui me disait, qui nous disait, le vouloir, l’avoir voulu, ce qu’elle appelait son sacrifice. Dont il n’y aurait rien d’autre à entendre que la jouissance? Je devrais croire ma mère, mariée à un homme qu’elle aimait et qu’elle voulait servir, je devrais la croire, mais, cette angoisse qu’elle m’a filée, dont je suis à mon tour responsable, je ne dois pas l’oublier, elle existe, existait, a existé et continuera de m’étouffer si je ne trouve pas le moyen d’y mettre un terme. Donc, pas de soulagement, dans cet état, une seule contrainte.

Tout au long du film, je me demandais mais pourquoi le fait-elle, elle qui n’y est même plus contrainte, mari mort, pourquoi le fait-elle, est-ce que son fils l’incarne encore pour elle, son mort de mari, la mâlitude ? Lui, qui pose toutes les bonnes questions et elle si complètement fermée à son appel, à son amour, même si le seul (ou le premier d’une paire) sourire, esquisse de sourire, est celui qui se peint sur ces lèvres lorsqu’elle l’entend rentrer à la maison, le premier jour, le premier soir (et le second, sourire, celui qu’elle a à l’avant-dernière image du film, assise à la table de sa salle-à-manger, une main ensanglantée, qui nait sur son visage, léger, de toute beauté, au souvenir peut être de la jouissance qu’elle vient de connaître, qui l’a surprise, que son corps recèle). Alors, pourquoi le fait-elle, ces gestes, ce ménage. Je me disais, je la voyais, je me disais Cette femme est folle, folle, parce que je ne la comprenais absolument pas, absolument pas ce qui lui permet ou ce qui la contraint à faire ces gestes et aussi impeccablement. Ces gestes que moi-même j’essaye de reproduire sans y parvenir et jour après jour. Et je n’ai pas trouvé dans ma petite tête d’explication. La seule chose que me sois dite c’était qu’elle n’avait dû avoir d’autre modèle, aucun autre, et/ou que ce modèle-là, de la mère, était le plus fort. Que c’était celui auquel moi aussi je cédais, comme ma mère avait cédé avant moi, avait cédé à sa mère, au modèle de sa mère, qui elle-même, etc. Que ce modèle était plus fort que tout, où la mère s’enferme, ou une mère s’enferme. Où une femme en vérité est enfermée. Et, je pensais qu’on était là à la racine du féminisme, non ? Que face à ça, il n’y avait rien d’autre, plus aucune autre issue, solution, que celle du féminisme. Mais, peut-être est-ce secondaire. Maintenant, il y a eu le féminisme, est-ce que la question est réglée. Pas pour moi. Mais la génération suivante, peut-être, la jeunesse actuelle comment s’en sort-elle? Pour moi, la question n’est pas réglée du tout. Si Jeanne Dielman les fait, les gestes du ménage, moi, je me suis toujours empêchée de les faire tout en m’y forçant, je n’y ai jamais pris le moindre plaisir, j’y ai cherché le plaisir, j’ai cherché à le rendre supportable, et je me suis toujours comparée à ma mère, malgré moi, ce modèle auquel je ne voulais ressembler à aucun prix, je m’y suis toujours comparée, et me suis toujours trouvée tellement moins bonne qu’elle. Et je m’en veux tellement de n’être pas arrivée à donner tout ce qu’elle m’a donné à mon fils. N’avoir pas rangé sa chambre fait son lit préparé ses bons repas ses bonnes collations à heures fixes, ne l’avoir pas toujours fait réciter autant qu’il le fallait. Enfin, je lui ai parlé, un peu plus qu’elle. J ai essayé. Et je sais que mon échec cuisant, souffrant, est en fait une victoire,  victoire du désir sur la jouissance du silence de la mère. Et ce que je lui reproche, son tout donner que je lui reproche, qu’elle nous ait tout donné, ce sacrifice, que j’attends encore, malgré moi, ce tout donner, ne s’embrasse finalement, ne se contient que dans ces gestes de ménage, cette vie silencieuse uniquement consacrée au service de l’autre, à son service ménager, à ses besoins. C’est un travail comme un autre, dira-t-on. Alors, peut être ont-elles raison, les féministes, et faut-il qu’il soit rémunéré, ce travail, rejetons cette gratuité qui nous oblige, qui en oblige tous les bénéficiaires, et, insidieusement autorise celui, celle qui l’accomplit ce travail, qui prodigue ses soins, aux pires abus. (Celui qui vous donne tout n’attend rien en retour. C’est de ce rien qu’il faut revenir, car vous êtes ce rien. Quel rien êtes-vous. Vous êtes le rien du sacrifice. Là où le désir est renié, le sujet est renié, et l’absence de sujet, objet de sa propre jouissance, ne saurait reconnaître aucun sujet. L’objet ne connaît d’Autre que dévorant. ) Et quel est cet amour, ce modèle d’amour, que j’attends encore. Et que je me reproche de ne pas apporter à mon tour. Tient-il dans ce silence (qui rejoint d’ailleurs le silence de la pulsion ?) Il tient à ma mère. Ah, je me suis interrompue. Ne sais plus bien où en étais. Qu’est-ce qui la fait céder à ce point sur son désir ? Tu vois, mon idée, c’est que nous souffrons de nos mères, nous souffrons d’une généalogie de femmes, de la lignée de femmes qui ont souffert de leur mère, de cette identification-là. Qui passe, ne passe par rien d’autre que l’énoncé discret, éventuellement uniquement au travers de gestes, qu’elle ne nous auront même pas communiqués verbalement, que nous aurons observés, et dont la répétition aura suffit pour imprimer en nos corps un corpus de règles, assez restreints mais immuable. L’enfant :  On a mangé si tard. Pour une fois, peut-on rester à la maison ? La réponse : Non. simple net et définitif. Donc, revenons-y, qu’est-ce qui la fait céder sur son désir ? Enfin, nous le savons. du moins, le sais-je.

lundi 28 juin 2021 · 13h45

être le jardin, être la maison

Paris, lundi 28 juin, matin, rentrés hier, dimanche, de Donn, découvert inondation dans le dressing (important dégât des eaux).

de la nuit de vendredi, si importante, je ne sais si j’arriverai à écrire encore quelque chose.

nuit de vendredi 25 à samedi 26

m’étais réveillée très tôt. 3 heures, je crois. mal aux dents, aux oreilles. (avais mangé beaucoup de sucre, je ne peux pas.)

j’écris ce qui me revient, peu : ce sentiment d’être dans les limites du jardin, d’être le jardin.

et alors, au sortir de la nuit, cette impression de savoir.
de savoir quelque chose, d’avoir compris, de mon fonctionnement.

je ne me suis pas écoutée, pas pris le temps d’écrire. en partant seulement pris photo d’un coin du jardin qu’il me semblait que nous avions massacré et dont j’avais souffert la nuit.
comment peut-on souffrir d’un jardin, d’une maison.
jusqu’à quel point était-ce souffrance, je ne le sais plus vraiment. si. littéralement souffert dans ma chair, comme une blessure.

j’ai le lendemain fait un rêve qui continuait de penser tout cela.

la maison, je l’ai aimée, tant qu’elle était la maison des grands-parents, de mes beaux-parents. je l’ai aimée beaucoup. je la savais tenue par ma belle-mère. chaque chose me paraissait être à sa place, avoir trouvé sa place. depuis que nous l’avons reprise, soit que nous ayons fait certains mauvais choix, soit par négligence, par ignorance, par manque de rigueur, elle se transforme, se détériore. il faut dire que nous n’avons plus les jardiniers qui s’en occupaient depuis toujours. l’un a pris sa retraite, l’autre ne faisait plus son boulot et augmentait ses prix. ces dégradations de la maison, je ne le supporte pas. je peux dire que j’en souffre, oui. j’en enrage contre moi-même.

vous enragez?

une maison, un jardin peut-être encore davantage, a ses exigences. je dirais : ce sont les exigences du réel. il y a le moment de couper le lierre. et si cela n’est pas fait à temps, il n’attend pas, il grimpe sur le toit et le détériore. alors, le toit est détérioré. c’est un autre aspect de ce que je vis à Donn. sauvée par le réel, sauvée de la virtualité. et que ma belle-mère ait été à la hauteur de ça. est-ce l’abri que je vais chercher? alors, je pourrais apprendre, comprendre. Donn : aussi y aimer retrouver l’usage de nos mains. mes beaux-parents payaient des ouvriers. n’y allaient pas d’eux mêmes. sinon, pour ce qui est de l’ordre et du rangement, ma chère belle-mère. il faudrait parler du Japon. et de l’Occident. et de la France.

Donn, ça a été l’un des rares endroits au monde où je me sois sentie bien. Et la maison de ma mère.

Quand nous sommes arrivés là, jeudi, Jules nous a annoncé qu’il était décidé à tout changer dans la maison. et qu’il fallait commencer par un rangement pièce par pièce, une à une. hall d’entrée, cuisine, chambre, etc.
F le soutient.
je le soutiens, je veux le soutenir.
il veut pouvoir y inviter ses amis.
je veux pouvoir soutenir son vouloir, son désir, l’aider à le réaliser.
tandis que j’étais saisie par la crainte qu’il ne rentre dans un projet irréalisable. un projet à ma façon : irréalisable. puisque c’est devenu le destin de chacun de mes projets : irréalisable, impossible.
c’est ce qui m’a motivée à faire tout mon possible pour ne pas constituer d’obstacle à ce projet, pour le soutenir.

nous avons commencé par le hall d’entrée.
or tous ces bougés, dans ce qui était si magnifiquement figé, m’insupportent.
j’aimais être dans leur maison, je ne supporte absolument pas d’en faire ma ou notre maison. (je ne pourrais aimer ma ou notre, j’étais dans un donné. je songe parfois que ce sont des sentiments comme les miens qui font le conservatisme. c’est bien en deçà de l’intelligence que ça se passe. je ne m’aime pas, c’est une des expressions de cela, je ne peux croire en ce que je construirais, rien ne peut modifier cela. il faut que je me haïsse. cela ne s’exprime pas partout, mais cela s’exprime là. il faut écrire tout ceci au conditionnel. mais c’est un des coeurs du symptôme. j’aime à être dans un lieu de l’Autre, un donné, où je ne sois pour rien, où rien ne transparaisse de ce que je suis. est-ce que cela peut bouger? tout ceci est grossier.)

j’ai dit à Frédéric : depuis que nous nous connaissons, nous essayons de faire en sorte que je puisse me sentir chez moi, que je puisse m’approprier un lieu d’habitation, sans succès.
je dois donc renoncer à maintenir Donn telle qu’elle était. je l’accepte. pour Jules.

bon, je n’ai pas maintenant le temps d’écrire davantage.

Envoyé le 30 à HP

mercredi 28 juillet 2021 · 15h55

timidité – comment je suis devenue seule – qu’est-ce que tu fais dans la vie?

on a été invités. 
j’espère qu’on répondra oui. bien sûr, j’y suis pour quelque chose, dans cette réponse. je puis y être pour quelque chose. or je ne sais ce qui de moi n’ira pas dans le sens de cette invitation, voire travaillera contre. 
je ne pense d’ailleurs  pas qu’il y ait moyen d’en savoir plus. 
d’en savoir plus sur ce qui  veut et ce qui ne veut pas. sur tout l’en même temps. 
« Points de fixation, ce titre est emprunté à Freud. C’est ainsi, en effet, qu’il désignait un arrêt de la pulsion en un ou plusieurs points du développement de la libido. Jacques-Alain Miller – dans son cours du 30 mars 2011 – fait équivaloir ce point de fixation freudien à la conjonction lacanienne du Un et de la jouissanceYad’lun, du Un de la jouissance qui ne laisse pas aller à la métamorphose, au déplacement, qui revient toujours à la même place, reste fixé en un point. » 
https://www.ecf-echoppe.com/produit/points-de-fixation/
point de fixation : je suis toute seule à la cour de récréation. 

ces derniers temps, je contemple ça, je suis fascinée par ça, j’interroge muettement ça, comment je suis seule, et surtout comment je suis seule depuis longtemps, comme si c’était depuis toujours, et sans que je m’en sois même nécessairement rendu compte.

comment ça a commencé, je me suis dit, comment ça s’est fait. comment une petite fille jolie, gentille, qui réussit bien à l’école, ne se fait pas vraiment d’ami, n’appartient jamais à aucun groupe d’ami.e.s. sans en souffrir beaucoup, d’ailleurs, d’abord. la voila qui grandit. adolescente. jeune adulte, il n’y aura jamais que l’une ou l’autre meilleure amie, plus tard l’un ou l’autre ami, amant, amoureux. qui toustes finissent toujours par disparaître.

alors, la cause ? timidité. d’accord, mettons ça sur le dos de la timidité. testons ça un instant. #timidité

ce serait quoi cette timidité. un autre nom de la maladie ? un mot trop vite mis sur certains comportements, qui empêche de voir ce qu’il en est ? #maladie

elle est timide.  je suis timide. combien au monde sommes-nous à être timides ?

comment as-tu été timide, chérie, raconte.

la vérité, c’est que tu ne sais pas.

d’abord, tu ne te sens pas bien dans les groupes, c’est là que tu te sens timide. tu ne supportes que les relations à deux, duelles. une à un.e. un homme ou une femme. et dès que 2 + 1, ça fait trop. tu n’appartiens à aucun club, de sport ou de loisir, tu ne vas à aucune fête, aucun dîner, aucun vernissage, à moins que tu ne sois accompagnée/protégée par une meilleure amie ou un ami/petit ami/amant protecteur. ton double. tu avances dans sa doublure. silencieuse. #double #doublure

(tant et si bien que) tu ne poursuis pas tes études. tu ne poursuis pas tes études. d’abord tu ne sais pas quelles études faire, et ça dure, ce temps, sans savoir. ça te semble durer. puis tu te lances au hasard. tu te trompes. puis tu tentes des écoles qu’enfin tu as choisies et qui ne veulent pas de toi. tu fais alors des métiers, alimentaires comme on dit, dont tu n’es pas fière. tu n‘as pas de métier dont tu sois fière. tu t’enfermes dans les invitations déclinées, dans les évitements. tu fuis ces situations où tu n’arrives pas à faire face. les situations où tu ne parviens pas à répondre de ce que tu fais, qu’est-ce que tu fais ? dans la vie ? où tu esquives, tu ris, tu t’enfonces sous terre. où tu as honte de ce que tu es, de ce que tu n’es pas, où tu n’as plus rien à dire. où une chape de silence fond sur toi. où tu ne peux absolument pas être au même titre que les autres. où ta différence est malêtre de tous les instants. #honte

où ta seule issue, ça aura été la séduction, non pas celle que tu agis, mais celle que tu constates agir sur les autres, sur certains autres, celle que tu connais depuis longtemps, celle qui te donnerait presqu’une identité, de femme, plutôt que rien, où ça te dit femme, elle seule qui te soutient, devient dès lors impérative, pas d’autre être (para être). ce qui te met tout à fait à la merci du regard (de l’autre : tu es vue femme).  #femme

tu t’isoles.

cet isolement passe relativement inaperçu. tu as du travail, travail alimentaire s’il en est, le même travail que ta mère. tu as encore l’une ou l’autre ami.e que tu vois de temps en temps. qui de temps en temps te convoque, pardon, t’invite. souvent, avec l’âge, ce sera plutôt un homme. un homme que tu accompagnes, à l’ombre de qui tu choisis de marcher, où tu t’abrites. tu t’en sors à être la femme de, comme beaucoup plus tard tu t’en sortiras à être la mère de. tu iras t’abriter là. #mère

tu auras beau avoir été informée du féminisme.

et qu’y a-t-il encore qui tienne la main de la timidité et de son rien à dire: le rien à mettre. de tout temps le rien à mettre tient la main du rien à dire, se cache derrière ses jupes, ses longues jupes. le rien à dire a des jupes : nul doute à cela. #rien

rien. n’est-ce toi fille, incomplète, faite à demi ? pas une sans un autre. un représentant, un tenant-lieu. #demi

ta dépendance à cet autre accroît la haine où tu es de toi. tu lis les livres de psychanalyse, tu te forces, tu t’efforces, tu tends vers ça : sortir de l’aliénation, opérer la séparation. aliénation à un autre, séparation d’avec lui. à quoi tu t’acharnes. to stay alone, rester seule, allein bleiben, écris-tu dans une sorte de profession de foi. tu ne tends plus qu’à cela, te construire, séparée, achevée, complétée.

en as-tu souffert plus qu’aujourd’hui, de la solitude ? tu as grandi en elle. tu as fait face à toutes sortes de monstres, aujourd’hui assagis, voire disparus, et c’est maintenant que tu regardes les choses depuis cet angle, jusque-là délaissé, de ton isolement. #isolement

(isolement vs solitude)

depuis qu’on a donné un nouveau nom à ta maladie, tu regardes partout, tu regardes autour, tu regardes en arrière, bientôt tu regarderas en avant et toutes les questions te paraissent posées différemment. #maladie

avoir été seule, avoir été timide, de toujours, aurait été déjà un symptôme de la maladie. toi, tu pensais jusque-là que c’était un symptôme de femme, de l’être à moitié faite. pas tout à fait, il semblerait. la frontière est trouble. ça se chevauche.  #féminisme #êtrefemme

que tu te sois haïe, ne tient pas seulement à la haine (inconsciente) que tu vouerais à ton sexe. ce n’est seulement la femme que tu as haïe en toi. pas à elle seulement que tu ferais porter ton incomplétude. ou dont tu endosserais le rôle, secondaire, socialement imposé. il y a autre chose. de pire. il te semble. #hainedesoi

dont tu portes la faute, la responsabilité inconsciente. #faute

donc, tu voudrais en savoir plus sur la maladie, tu as envie de ce qui se sait de la maladie, dans les livres, et tu as envie de ce que toi tu pourrais en dire de plus, de ce que tu pourrais y ajouter. ça te motive. dire quelque chose de la maladie, dire de toi.  à la fois tu voudrais dire la grandeur de la maladie, à la fois tu voudrais n’en plus pâtir ni faire pâtir les autres. tu voudrais faire aimer la maladie. la maladie plus que toi-même. et tu veux la nouer à ton être de femme, auquel tu as toujours tenu. haï et tenu. tenu énormément. en quoi tu te reconnais. qu’il faut maintenant, vu l’âge, maintenir en vie hors la séduction, la séduction perdue et sans pleurer dessus. il faut lui donner mot, prendre voix. #êtrefemme #maladie

que sont ces riens à dire, riens à mettre de ton isolement, quels sont ces facteurs de la maladie. que tu n’ignorais pas, ces riens, tu les savais au cœur de ton fonctionnement, de tes dysfonctionnements, sans arriver à t’en soustraire, à en tirer ton épingle du jeu.

du rien, tu voyais le lien à la mystique, à la jouissance, sans trouver le moyen de l’approfondir –

pourtant tu seras bientôt seule avec le rien. année après année, tu le vois faire le vide autour de toi, sans que tu y puisses mais, tu le vois manigancer, ignorante de ses secrètes fins : bientôt il n’y a plus rien entre le rien et toi, rien qui vous sépare, on pourrait presque vous confondre, n’était-ce peut-être chez toi le désir perpétué, rené, d’analyse, d’écriture de ce rien.

aujourd’hui, tu n’as plus de travail, plus d’astreinte, plus aucune contrainte, l’angoisse et celle liée à la vie de ta petite famille, s’en sont atténuées largement, tu as recommencé à dormir. une forme d’équilibre est atteint.

tu te sais mue par l’amour du réel. #réel

le réel du symptôme. #symptôme

et tu entrevois qu’il ne s’éteindra pas, que sa source ne s’épuisera pas, que tu trouveras à t’y abreuver sans fin. il y aura toujours quelque chose à écrire.

tu penses que tu es privilégiée. tu penses que tu as fait de ta condamnation un privilège. tu sais que c’est une question de vie ou de mort. qu’il y a d’autres questions. comme celle du temps, que l’on n’arrête pas. mais que celle-là, quoi qu’il en soit, tu ne peux pas y renoncer. ce sera toujours dans la balance. ça n’est pas nécessairement confortable. c’est un choix malgré toi. que tu n’as pas élucidé. dont la maladie est un nom. tu as avancé jusque-là entre les murs formés des vagues relevées de l’angoisse, toujours prêtes à t’engloutir. avancé dans la mer morte.

du rien, tu voyais le lien à la mort, au suicide, à l’échec, au ratage, à l’anonymat obligés. du rien tu craignais les ravages sur ton fils.

du rien, tu voyais l’oubli perpétuellement avançant, grignotant, la perte inéluctable de la langue, de la raison. #oubli

tu as considéré les mots qu’il te restait, et l’estime où tu tiens ce qui avance ne s’ignorant pas seulement mu par la jouissance du parler en dépit du moindre sens.

du rien tu as vu les bouchées qu’il fait de la vie des uns, de la vie des autres. et du peu de poids qu’il accorde jamais à l’opinion où il n’en pèse d’ailleurs aucun, sinon celui-ci : par l’opinion tu trahis ton intelligence, non pas celle de l’Autre, celle de l’Un qui ne s’y laissera pas réduire. aucune opinion ne détermine, ne résout une identité, toutes te mèneront à te trahir, à trahir le flot, le non-identifié. je me dis alors : parle pour toi, c’est bien assez. #opinion

du rien donc, et ça en sera assez pour aujourd’hui, il te reste à trouver le moyen d’entrer dans la grande joie, et si ce n’est pas la grande porte, ce sera par la petite, l’étroite, et trouveras à l’enseigner de sorte qu’à ceux dont il est comme à toi le mot de damnation, tu

… rien

est-ce que j’ai seulement dit quelque chose ?

dimanche 24 octobre 2021 · 19h20

ma mère l’oiseau

ma mère l’oiseau
ta jolie tête penchée ton petit bec piquant
la moire de tes yeux
tes plumes toutes de soie
tu veilles sur nous
tu nous dis

entends-tu la couleur du tu, comme la terre
d’où tout revient
c’est l’envers de la grammaire
qui tire son teint des beaux oiseaux
tu nous dis

de la syllabe murmurée
bulle
entends-tu
le vert l’émeraude du secret de tes rêves

nous dit-elle de sa langue oiseau, qui tapote tricote faufile faucille
ses pattes nous laissent tranquilles signes
comme des baisers de cils

oct 21/nov 22 – atelier Laura Vazquez (Christine Lavant)

samedi 28 janvier 2023 · 09h24

samedi 28 janvier, 9h25

9:25 Hier, 3 gouttes + hhc (trop fort)

Dans le noir de la chambre

Étranges pensées cette nuit. Et sentiment de corps délocalisé. Je ne m’en suis pas rendue compte tout de suite, seulement quand j’ai décidé de m’éloigner de mes pensées en me concentrant sur le corps. J’ai découvert que mon corps n’était pas là où je m’attendais qu’il soit. Je l’attribue au HHC.

Je voulais faire l’exercice « lourd ». C’est un exercice qui consiste à penser « lourd », le mot seulement, la mot vide, et à envoyer cette pensée dans le corps, partie par partie, une à une, en essayant de n’en oublier aucune. De le remonter par exemple, depuis les pieds jusqu’à la tête –  les orteils, les pieds, les mollets, les genoux, les cuisses, etc.  Je me suis rendue que je devais « chercher » chacune des parties de corps visées. J’avais en fait voulu commencer par « fesses » et j’ai découvert une sensation très étrange (très ample, très écrasé, d’ores et déjà, étalé, bassine, bassin plutôt débordant). Ce que je faisais était probablement utile, mais je devais déjà me trouver dans un  état de relaxation passablement avancé. Je me suis alors concentrée sur les parties du corps qui touchaient le matelas,  mais quand j’ai voulu trouver le dessus du corps, je ne le trouvais pas, ça ne correspondais pas. Le dessus de la cuisse n’était pas en face de son dessous. Et c’est sans parler de l’intérieur. J’ai continué cependant. En me raccrochant au « tantien », au centre du corps, que je sentais précisément. J’ai essayé soit de retrouver sensation « normale », soit de me laisser aller dans la sensation anormale. Je me suis alors retrouvée avec des pensées assez raisonnables, il me semble.

Je pensais à la solitude, à ma solitude, et je me demandais ce que je pouvais faire. Sans trouver. Je me suis vue, perpétuellementassise dans mon fauteuil, dans mon canapé, mon coin de canapé, et n’en sortant pas. Je me suis demandée ce que je pouvais trouver pour en sortir.
J’ai eu des pensées inquiétantes quant à l’avenir et à la pension, et au fait sur je pourrais me retrouver seule et sans argent et à la rue.
En temps normal, je ne peux penser qu’au suicide comme recours.
J’essayais d’envisager autre chose.

Je pensais à ce qu’il m’est impossible de faire, tout ce qu’il m’est impossible de faire.
Je pensais à ce qu’il m’est impossible de faire parce que j’attendrais de ma mère qu’elle le fasse pour moi (le maintien nécessaire de cette dépendance) et l’angoisse qui me prend dès que je prends son rôle (d’elle qui m’aide). Et la peur de rater.
Cette relation de dépendance est désangoissante pour moi.
Sortir de ce rôle, de ce schéma, c’est l’angoisse.
Il arrive pourtant que j’y arrive.
Mais c’est peut-être plutôt quand F n’est pas là.
Comme lorsqu’il était à la clinique.
Je pensais à l’inhibition, à ce que j’avais lu hier sur la nature inconnue de ce qui mobilise tellement le mélancolique dans son « travail de deuil », travail qui évoque la façon que j’ai de me consacrer à ma maladie. Je me consacre à quelque chose, mais  à quoi ? Qui paraît vital. Or dès que je m’éloigne d’un certain effort, de construction peut-être, comme lors des voyages, alors l’angoisse me prend. La certitude est que je ne dois pas me lâcher, que je dois me maintenir dans un effort, dans l’analyse. Comme ce que  je fais maintenant, en écrivant le matin, ou ce que j’aurais fait si j’avais été artiste.

Être artiste m’aurait offert une identité, et cette identité est inacceptable.
Il s’agirait de trouver son identité à l’intérieur de cette identité manquante, absente, de trouver son identité dans cette quête là. Et dès que je sors de la quête, angoisse.

Mais quel rapport avec ma mère. Et l’identité trouvée dans ma dépendance à elle.
Cette identité la maintient à distance, nous met dans un rapport. Qui vaut mieux que l’absence de rapport, que l’identique, que le même.
Donc, le maintien de ce rapport, de cette dépendance, évoque encore le travail que je dois accomplir, celui décrit plus haut.

Maintenir cette dépendance, afin de n’être pas engloutie par l’identité à elle, l’être elle, qui serait un trou. Puisque la dépendance nous donne un rôle à elle et à moi.
Tout en cherchant à trouver une identité viable qui me permette de sortir de son sillage.

J’élucubre ça maintenant. Mais cette nuit, par rapport au fait que je ne pouvais pas être ma mère et donc faire ce qu’elle faisait, et par rapport au fait qu’elle avait toujours agi  dans le service à l’autre, dans le sacrifice, dans le  mépris de sa propre personne, je pensais que je pouvais sortir de là, peut-être, puisque telle est ma volonté, en poursuivant et consacrant mon travail de restitution de valeur et de dignité aux tâches à raz du réel auxquelles elle se consacrait. C’est-à-dire d’en consacrer la grandeur au contraire de ces tâches.

Et donc d’abandonner l’idée de dés-identification d’une mère, pour se maintenir uniquement à la hauteur du réel.

(Or, ce réel et ses exigences ne vous engloura-t-il tôt ou tard ?)

J’ai déjà écrit ça.
J’ai déjà trouvé cette solution.
L’idée, cette nuit, était de trouver à me dégager de l’angoisse où me plonge n’importe quel faire.
Je n’ai de solution que par ce que j’appelle le réel. De toutes façons. Je n’ai que le raz du réel.
C’est ma limite possible à moi. Ce serait.

Je ne suis pas, jamais, sortie d’une certaine famille. Je n’ai pas grandi. Je suis toujours ramenée en arrière.

Me lever, saluer Jules.

 

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