Kafka parle de lui dans lettre à Felice Bauer après sa demande en mariage

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C’est dans sa correspondance avec Felice Bauer qu’il déploie de façon précise le plus grand pan de son mal-être. En effet, après avoir formulé sa première demande en mariage explicite dans sa lettre du 16 juin 1913, il enchaîne en dévoilant à sa destinataire une profonde déhiscence en lui :

« Car je ne suis rien, rien du tout […]. Porter un jugement sur les gens et m’identifier à eux, cela je m’y entends un peu […]. Je n’ai aucune mémoire, je ne me rappelle ni ce que j’apprends, ni ce que je lis, ni ce que je vis, ni ce que j’entends, je n’ai de mémoire ni pour les êtres ni pour les événements, je me fais l’effet de rien avoir vécu, de n’avoir rien appris […]. Je ne peux pas penser, en pensant je me heurte continuellement à des limites, je peux encore saisir certaines choses isolées au vol, mais une pensée cohérente et susceptible de développement m’est absolument impossible. En fait, je ne sais pas non plus raconter ; bien plus, je ne sais même pas parler ; quand je raconte quelque chose, j’ai le plus souvent un sentiment analogue à celui que pourraient avoir de petits enfants qui s’essaient à faire leurs premiers pas. »

SOURCE : La détresse de Kafka, Jean-Marie Jadin

J’avais publié ce texte sur Facebook, où j’y répondis ceic à un commentaire étonné :

C’est ce qu’il vit. Et se dont il tente de se protéger en écrivant sans discontinuer. Dès qu’il cesse d’écrire, l’angoisse l’envahit et les pensées suicidaires apparaissent. La rencontre avec Felice Bauer lui offrira un ancrage / encrage dans les lettres qu’il lui envoie non stop et qu’il exige d’elle en retour. Dans ses lettres, c’est comme ça, dans sa déhiscence, qu’il se présente (non sans l’effrayer), lui parlant alors de son vital recours à l’écriture. Mais c’est à dater de la première lettre qu’il adresse à Felice Bauer qu’il se met à écrire ce qui va constituer l’œuvre qu’on lui connaît. Il écrit alors en une nuit Le Verdict et trouve alors ce qu’il avait jusque là cherché dans l’écriture : la certitude.

À partir du moment où il se met à écrire à Felice, où il fait tenir sa vie au fil de cette correspondance, il peut se lancer dans sin grand œuvre, une écriture sous dictée, d’une traite, en transe et qui n’offre plus aucune place au doute. Et il se débarrasse alors de tout ce qu’il a écrit jusque là, 15 ans d’écriture.

Mais il aura fallu qu’il entame cette correspondance où tout de suite il se livre à nu, exigeant de cette femme qu’il connaît à peine la contrepartie : qu’elle ne cesse de lui écrire, qu’elle lui dise tout, qu’elle l’inonder de tous les détails les plus triviaux de son existence. Elle y consentera.

Je me réfère ici au tome 1 du Kafka de Reiner Stach, dans lequel je n’avance que lentement tant il est passionnant. Je découvre en même temps le journal de Kafka et bien sûr sa correspondance avec Felice Bauer.

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