samedi 17 juillet 2021 · 08h20

sam 17 juillet :: une invitation facebookienne (I)

Bruxelles, 17 juillet, 8h20
Bonjour T.
Vous m’envoyez une invitation, je vous en remercie, vous ne savez pas qui je suis. J’ai bien peine à m’intéresser au monde tel qu’il s’exhibe dans les médias et je n’en recueille que très rarement d’autres échos. À peine je sais où est la Colombie. Tant de coordonnées m’échappent. Il me semble que le temps et  l’espace errent en moi entre zéro et l’infini sans transition.  Tous les jours, je perds un peu la parole et me bats pour trouver les moyens de construire un monde à ma taille où je ne finisse pas de perdre la raison : repérer, chérir, accorder, relier, tenter, de relier, entre eux, l’un ou l’autre propos qui garde à l’extérieur (entendez de votre côté, du côté des autres) quelques résonances. Je teste des formules, des formulations.
Là je séjourne depuis deux jours dans ma famille, à Bruxelles, où ils sont nombreux à être assez malades, je suis dans la joie soucieuse de faire pour eux ce qu’il faut, dans le même sentiment de nécessité que celui qui me pousse à chercher, à trouver les moyens de  soutenir mon jeune fils, grandissant, 16 ans, qui pleure parfois, qui a la vie devant lui, qui lui aussi cherche ses mots, sa parole, l’amour.
Contrainte dans les limites de l’instant, en marge de l’histoire, souvent condamnée au ressassement de mon passé pour échapper à ce qui se refuse au monde, je l’ai bien mal armé. Il y a les mesures anti Covid, les restrictions, la Bac, les incendies, les inondations. Telles sont les limites de mon monde qui requiert tant de mon attention (maintenir les bras ouverts) afin qu’il ne me retombe pas dessus. De plus en plus rarement, ses frontières coïncident avec celles des mondes facebookiens.
Je lis un peu aussi. Mais ce sont des auteurs comme Clarice Lispector qui me parlent, intimement.
Voilà à qui vous proposez une amitié facebookienne. Je ne pense pas pouvoir grand chose pour vous en ce moment. Vous faites certainement un travail de journaliste remarquable. Mais la Colombie est trop loin. S’agit-il des propos d’une bourgeoise blanche et individualiste et pas trop saine d’esprit. Oui. Or, j’ai longtemps essayé de m’y faire : vos mondes sont trop étendus et je ne peux rester liée à toutes les causes (perdues), aussi chrétiennement m’a-t-on élevée – j’en suis déjà toute sombrée.  Il y a ce qui nous dépasse. Peut être se rejoint on là-bas.
Amicalement,
Blanche

Je viens d’envoyer ceci. Quelle fatuité, je sais. Quelle vanité aussi.

dimanche 18 juillet 2021 · 09h41

dim 18 juillet :: une invitation facebookienne (II)

tours, dimanche, 9h41

cher monsieur, vous voudrez bien m’excuser j’espère pour ce que je vous écrivais hier. je sortais d’heures d’insomnies, stériles, l’angoisse s’épaississait que j’aurai tenté de dissiper en m’adressant, par écrit, à l’un ou à l’autre, c’est tombé sur vous.

pour autant que je m’en souvienne, c’est cette phrase de vous qui m’a fait réagir : qu’est-ce que vivre : participer au fait de la cité ( et non pas « simplement vivre »- Walter Benjamin).
je m’en serai sentie exclue, de par l’impossibilité où je suis de participer d’aucune façon à la vie de la Cité.

et puis… je sortais d’un mois de d’abstinence FB… et me sentais glisser à nouveau dans son étang de consommation – de jouissance – effrénée à la lecture de malheurs variés auxquels on ne peut rien mais à propos desquels on donne son avis. il y va aussi de la participation, ou du désir de participation, à un grand blabla, à la mise en place d’un discours commun qui vous fasse sentir, justement, comme partie prenante de la Cité, alors que le plus souvent il n’en n’est rien. et tandis que l’effort de participation à ce discours se fait… d’autres efforts se voient négligés qui ne relèvent que de la solitude. on se distrait. on quête un like, une approbation, une reconnaissance. alors que ce qui me pèse tellement, me handicape, c’est ce qui justement au monde n’est pas approuvé. réprouvé. non pas dans un désir de pardon, mais d’élucidation, d’apaisement. (car les voix de ce qui manque à l’entendement, sont les plus fortes et sourdes et incorruptibles).

blanche

mardi 20 juillet 2021 · 07h28

mar. 20 juillet – à HP, non-envoyé :: des nouvelles

Bonjour,

De nouveau là car hier frère écrit qu’ils testés négatifs, mais qu’Elena malade « genre rhume-grippe très fort ». Je dis symptômes Delta. Il oui dit.

Sommes à Outrée pour terminer de vider l’appartement de C, vendu. Vider, jeter, ramener à Outrée ou à Tours. Il y a des meubles auxquels je suis très attachée. Je vous ai parlé de cet attachement. Demain vient un commissaire-priseur pour O et C. Il notera l’incommensurable.

Édouard fait le fou depuis quelques jours, crispant. Il ne va pas bien. Il ne parle plus que sur un ton impossible à croire. Un ton normal. Cela équivaut chez lui à de l’ironie. Je crois qu’il râle parce qu’il a pris congé et ne partira pas en vacances. Ça lui pèse. De ne pouvoir sortir de France aussi. Pour lui, les vacances, c’est à l’étranger.

J’ai arrêté de faire du tai chi. Sans en avoir vraiment fait état. C’est pourtant un fait important. Inattendu. Qui me donne à penser à toutes ces dernières années. J’ai arrêté (cela s’est arrêté) lorsque je me suis rendue compte que je n’irais pas au stage de Lise-Anne W, ici en France. Pas le courage de remettre ça. De revivre ça. J’ai écrit en ce sens à Pierre, une lettre restée sans réponse, ce qui a achevé d’emporter ma conviction.

Du coup, je ne sais plus très bien ce que je vais faire de mon corps.

(Sortie de la lecture de Catherine Millot, je suis passée à celle de La passion selon G. H. de Clarice Lispector qui à son tour me passionne, mais très différemment.)

Hier, après vous en avoir communiqué l’adresse et songeant à ce que j’avais publié dans la journée, cet impossible cauchemar, j’ai pensé que je ne continuerais pas longtemps ce site. Je ne vois pas comment le rendre « lisible ». Je suis stupidement attachée à tout ce que j’écris, sans distinction. Et tentée d’écrire toujours davantage. À l’époque, je pensais cela en terme de translation : translater, reporter sa vie dans le blog. Avez-vous eu, petite, un « translateur »? Cette règle roulante qui permet de tracer des parallèles (mais aussi des perpendiculaires, des carrés, des cercles, etc.)? C’est à ça que je pense. J’aimais beaucoup cet instrument.

Je ne sais pas si je peux continuer à vous écrire. Je l’ai fait ce matin (faux, je ne l’ai pas fait, pas envoyé ce mail), à cause du sentiment de devoir faire quelque chose pour mon frère. Et la crainte de ne pas le faire, d’être prise par les impératifs ici.

Édouard n’a pas beaucoup d’affection pour mon frère Pierre Louis. Un peu plus peut-être pour ma mère. Mais ça lui pèse d’être dans sa maison (ambiance trop maternelle, plombante, chaleur effroyable).

Il faut que je retourne à Bruxelles, régulièrement. Il faut que je le fasse. Il y a beaucoup à faire, pour ma mère, mon frère aussi.

Merci de m’avoir lue,

Blanche Demy

vendredi 13 août 2021 · 09h16

13 août – passera

Outrée,
jamais je ne sais
trop bien
ce qui me décidera
à
faire une chose
plutôt qu’une autre

(je ne tiens à
rien
en parti
cu
lier.)

(aussi bien : j’aime tout)

et la nécessité toujours de se dégager de la contrainte de ce dont il faudrait profiter (l’été).

l’été : et ce réel : l’été passera

jeudi 2 septembre 2021 · 07h31

Paris, jeudi 2 septembre – F devient fou

chère,

m’endormant, je m’étais dit que : j’avais du sentiment pour vous.

le rêve de cette nuit – Frédéric devient fou
c’est la nuit. nous sommes F et moi dans la même chambre, pas dans le même lit. une chambre qui m’évoque quelque chose de celle de ma cousine Sylvie, dans l’enfance. nous dormons mal. il se réveille souvent. il me parle. il me propose une cigarette. il sort de la chambre. le couloir éclairé où il va est bien celui de l’appartement de ma tante Rose. il revient. s’approche de mon lit, est au pied de mon lit. me parle. c’est là que j’ai oublié : je crois que je peux dire qu’il est agressif, d’une façon telle que je pense qu’il est « devenu fou ». il y a autre chose, de plus précis, flagrant, mais je ne m’en souviens pas, ça vient de m’échapper (un triangle, une pyramide, qui lui sort du crâne ?).
– il y a chez moi, au moins au réveil, le sentiment que voilà, vous mon analyste n’êtes plus là, moi qui avais du sentiment pour vous, et Frédéric devient fou. –
il s’éloigne de moi, retourne à son lit. et tout d’un coup, je veux cette cigarette dont il m’a parlé, impérativement. je vais vers son lit, il est tout emmêlé dans sa couverture, je m’approche, le réveille, il cherche la cigarette, elle est, à moitié allumée, à moitié écrasée, à moitié fumée, contient-elle du shit, dans les draps, il me la donne, est-ce que je tire un coup dessus. il y a toujours dans la pièce la lumière allumée du couloir, tamisant sa pénombre.
couchée à nouveau, un enfant vient vers moi (figure spectrale qui évoque le « Père ne vois-tu pas que je brûle? » de Freud), se tient à la même place que celle de Frédéric auparavant, au pied de mon lit, plaintif et muet, un piteux bandage en oblique lui barre la bouche, qu’il aura lui-même mis, voulant camoufler quelque chose, est-ce une tache noire, des taches noires, c’est la lèpre. il y a cette question : où a-t-il attrapé ça, qui prévaut à : comment le guérir. est-ce la cigarette sur laquelle j’ai tiré. il y a un soupçon qui tombe sur F. il y a la consultation par Frédéric d’un médecin-guérisseur qui lui dit d’une grosse voix, alarmé : mais oui, souviens-toi, tu as eu la lèpre (en des temps anciens, sombres – les colonies ? ), et cela pouvait revenir à tout moment, tu pouvais redevenir contagieux du moment que tu te mettrais en colère. il y a le souvenir de son agressivité.
tout le vocabulaire du rêve est plus fin que celui-là.
alors, le bon médicament est donné à l’enfant (Jules ?), qui va guérir.

Je pars maintenant à Bruxelles. Avant cela, test antigénique à 9heures. il est 8h30.

Non-envoyé.

La suite, les éléments d’interprétation, sont là : ven. 3 sept. : Ne vois-tu pas que je brûle ?

samedi 4 septembre 2021 · 15h19

Brux-3/4 sept. :: bruxelles lez bains

ce que ça me fait, d’être là. à bxl. chez ma mère.

matin

nuit

après soirée arrosée, enfumée avec un ami, à la veille du départ, non sûre d’arriver à dormir, il fait bon, dans la chambre qui fut l’atelier de mon père, ma mère dans la pièce à côté, en face de moi son grand portrait enceinte, à ma gauche, une toile New York, corps est champagne, je ne sais à qui l’adresser, c’est pour Hélène, mystérieusement, je donne…que je n’enverrai pas

Chère Hélène, Vous êtes Hélène Je vous tiens un moment dans mon eau dans cette nuit si heureuse. Vous êtes dans la chair battante de mes doigts de mes mains que vous ne connaîtrez jamais, c’est pour vous, dans mon abattement profond, somptueux, sous mes côtes la respiration, dans ma gorge, je voudrais vous retenir là, dans la chair de mes lèvres qui sourient à vous, la bouche qui s’entrouvre, l’air prudent pétillant dans les narines, la cuisse lourde et aux aguets, respirons, dans la chaleur des paupières, une douleur à l’aine accueillie, le ventre, doux, je vous donne tout cela, la chaleur du pyjama, ma lourde reconnaissance. un moment dans mon eau, mon bonheur. je m’endors vers vous. bonnuit.  battement délocalisé et comme à contretemps. l’étendue, la complicité de tous les sons. Mais surtout dans mes mains, Hélène.

sam 4 sept, 10h29, train du retour.
par la fenêtre. est-ce que tu le sens ce bonheur absolu. mais qu’est ce que c’est. est-ce la vue, le défilé, le suspens du voyage, les suites de ce si doux voyage, ma mère. la vue du ciel. la joie est blancheur.

bienvenue en france :))

dimanche 8 juin 2025 · 07h22

mercredi 4 juin , 7h45 – envoyé

Bonjour,

Je suppose que vous n’allez pas me répondre.

Je ne sais pas ce que vous aurez trouvé le plus ennuyeux. L’expression de ma suspicion vis-à-vis de la supposée vôtre, ou ce que je bafouille à propos d’IsraëlPalestine.

Que pourrais-je jamais faire d’autre que bafouiller.

Le doigt finira toujours par se rzpointer sur moi, n’est-ce pas?

J’aurai beau dire : « Ils ont sauvé des juifs »,  la culpabilité de mon père, j’imagine, me poursuivra. La mienne, aujourd’hui. La mienne quand je dénonce ce qui se passe à Gaza.

Il faut trouver un lieu où ces jugements n’existe plus.

Ce lieu existe dans mon cœur.

Il faut trouver le moyen de l’étendre.

Vous ne me lisez pas, je le sais bien.

Vous auriez lu, ici,

https://jacquesmuller.com/trafic/trafic-jacques-tati-muller

Ce que j’ai écrit à propos de mon père :

« Lui riait, il riait volontiers. Il y avait pourtant chez lui une volonté de ne pas se moquer, d’interroger ce qui fait rire, et il se méfiait de la critique. Parler d’un regard au ras du réel, c’est cela. Un regard « réaliste », ce serait ça. Un regard qui sorte du jugement. Que le regard offre une délivrance du jugement. D’où aussi, la possibilité de la désesthétisation chez lui. Voir en peintre, c’est assumer de voir autrement, c’est assumer la particularité de son regard. Dire qu’il se méfiait de la critique ne veut pas dire bien sûr qu’il ait été insensible aux injustices sociales. Il en était profondément affecté. Et il a dessiné les hommes à terre, la chute. Il s’est soucié de l’homme à la rue, dans les marges. Son trafic incorporait cette dimension sociale, s’affrontait à la détresse. »

Nous comprenons que ce procès fait à l’accusation ne tient pas (seulement) au drame d’Auschwitz, mais à la nature du langage à la condition de l’être parlant.

Kafka ne parle de rien d’autre.

Enfin, c’est comme ça que je le lis.

C’est rare qu’on rejoigne cette vérité, qui est comme un volcan dont on ne fait que subir les retombées et dont la lave nous fige en statues épouvantées. Rien ne sert de courir, il faut se tenir au cœur du volcan. Et cracher.

Ha ha. Cette fille est folle.

J’ai une amie sur FB, juive, qui dit que seul.e.s les juif.ve.s sont autorisé.e.s selon elle à parler de ce ce qui se passe à Gaza.

Allons !

Je ne sais pas s’il y eut jamais de société p’us paranoïsante que la nôtre.

Je suis seule, triste et honteuse.

Mais ce sont les Palestiniens qui souffrent beaucoup trop. Et si nous ne pouvons pas l’empêcher, nous devons le penser. Ça, ce qui arrive.

Moi, je parle toute seule, vraiment toute seule.

Un cinéaste de Jénine disait : Nous les Palestiniens, on va se débrouiller, on va s’en sortir, il disait ça il y a 6 mois, mais vous, vous qui voyez, qui êtes ici, qui voyez et n’y pouvez rien, vous, faites en sorte d’apprendre à vos enfants ce qu’il faut pour que ça ne se reproduise plus.

Que pouvons-nous dire ?

Chacun est condamné à soliloquer dans son coin, sa barbe.

Et nous ne pouvons pas nous entendre parce que vous pensez que la menace est islamiste et que je veux jeter tous les juif.ve.s à la mer. Alors que ce que je veux, et je l’ai déjà dit, c’est que juif.ve.s et musulman.e.s vivent ensemble dans un pays où ils aient tous les mêmes droits, où ils soient tous égaux devant la loi.

date d’écriture : mercredi 4 juin

date de publication :

date de modification :

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