« Les ruses de l’intelligence : La mètis des Grecs « 
— Extrait d'une interview de J.-P. Vernant par Georges Charbonnier

« Les ruses de l’intelligence : La mètis des Grecs », Marcel Detienne & Jean-Pierre Vernant, Ed. Flammarion, collection Champs, 7 janvier 1993, Poche : 316 pages, ISBN-10 : 2080810367, ISBN-13 : 978-2080810366

Notion centrale et notion très complexe, puisque le mot métis est d’abord un nom commun, qui signifie non pas l’intelligence mais une forme particulière d’intelligence qui est faite de ruses, d’astuces, de stratagèmes, et même de dissimulation, voire purement et simplement de mensonges. On peut dire que le héros humain de la métis, pour les Grecs, c’est Ulysse.

[…] de là aussi, dans le domaine du monde animal où certaines bêtes sont en quelque sorte aux yeux des Grecs, les symboles de ce type particulier d’intelligence et spécialement deux animaux : le renard, parce que le renard c’est l’animal à métis, c’est le fourbe, le rusé fait animal comme Ulysse est le rusé fait homme, et aussi le poulpe. Le poulpe, la seiche parce que ce sont des animaux d’une souplesse incomparable, qui peuvent prendre toutes les formes, qui peuvent se modeler sur toutes les situations, prendre la couleur du rocher, se confondre avec le sable, et dans la mer, sécréter une espèce d’encre qui crée l’obscurité au sein des flots et qui leur permet d’être à la fois l’animal qui échappe à toute les prises et qui surgit à l’improviste pour s’emparer de ce qu’ils convoitent.

Pour les Grecs, […] il s’agit véritablement, pour l’intelligence si elle veut comprendre les choses, les maîtriser, de se rendre non seulement semblables à elles mais plus souple, plus ambiguë que les choses elles-mêmes à quoi elles s’appliquent. C’est ça le point. C’est-à-dire que nous n’avons pas encore dans ce type d’opération intellectuelle, que nous avons essayées d’analyser, l’idée qu’il y ait un sujet humain qui est défini par sa subjectivité, par sa conscience, par sa raison, par ses cadres intellectuels, et en face de lui quelque chose de tout différent qui serait la réalité. En réalité, en fait plutôt, nous avons une puissance qui est la même dans le cas de l’intelligence humaine et dans le cas de ce qui en est l’adversaire, c’est-à-dire le devenir ou l’animal qu’il pêcher ou dans le cas de la mythologie, -dont je n’ai pas encore parlé mais dont je voudrais bien dire un mot parce que je crois que ça éclaire les choses- de deux puissances qui sont à la fois opposées et complices, qui sont de mêmes nature. Les Grecs pensent que seul le même peut agir sur le même.

[…] parce qu’il se produit dans la culture grecque, à un certain moment, peut-être pas une coupure, le mot est trop fort me semble-t-il, cependant un tournant, une version, un détachement par rapport au passé. C’est, en gros à la fin du Ve, au début du VIe siècle, lorsqu’une culture qui était fondamentalement orale, et où la communication du savoir se faisait à travers des formes poétiques, qui en quelques sortes s’imposaient par le rythme, par la danse, par la musique, à la mémorisation au moment où avec l’écriture, avec les mathématiques on invente des formes de pensée qui sont nouvelles. Et alors, c’est à ce moment-là que la pensée grecque prend la forme que nous lui connaissons. Et cette forme suppose une opposition nette entre le monde des apparences, c’est-à-dire le monde sensible du devenir dans lequel nous vivons et auquel nous sommes confrontés dans nos besoins matériels, physiques et un autre monde, complètement différent qui est le monde que les Grecs appellent la vérité, ou la réalité. Et ce monde, lui, ce n’est plus un monde changeant, mouvant et que par conséquent on ne peut connaître que par les ruses de l’intelligence. C’est un monde de notions stables. C’est le monde de l’intelligible. C’est le monde de l’identité, de la permanence, de la constance. Alors, c’est sur ce plan que la science grecque va faire les progrès décisifs que nous connaissons. Elle va instituer une mathématique, va instituer une philosophie de l’être s’opposant au monde du paraître.

Mais auparavant, et c’est ce que nous essayons de montrer, il n’y a pas cette opposition de l’être et du paraître. Entre l’être et le paraître il y a toute sorte de liens. Par exemple, quand Ulysse fait semblant d’être ce qu’il n’est pas, c’est-à-dire quand la métis, quand la ruse consiste à pendre une apparence qui n’est pas la sienne, cette apparence n’est pas une illusion. Cette apparence, c’est un moyen bien efficace d’obtenir le résultat qui est attendu. Et en ce sens, le mensonge n’est pas du tout la même chose que l’ignorance. Le mensonge c’est la conduite de celui qui connaît la vérité mais qui connaissant la vérité a en même temps quelque chose en plus qui lui permet d’obtenir devant un adversaire un résultat que l’énonciation pure et simple de la vérité ne lui aurait pas permis d’obtenir. Le mensonge est plus que la véracité. C’est une véracité qui a su en même temps tromper l’adversaire en prenant, par la ruse de l’intelligence, une forme qui déconcerte l’adversaire et permet de le maîtriser.

[…]

On raconte que le renard est un animal qui a la capacité de tromper l’adversaire en se retournant, en faisant que l’avant devienne l’arrière, c’est-à-dire en prenant une position circulaire et il existe même un poisson qui est appelé, poisson-renard dont les naturalistes nous racontent qu’il a cette capacité, lorsqu’on l’a pêché de se retourner comme un gant et c’est pour ça qu’on l’appelle renard, de faire en sorte que l’intérieur de son organisme, en se retournant, devienne l’extérieur et ainsi l’hameçon va tomber de lui-même. Alors, nous voyons très bien ici qu’il y a un modèle de l’opération rusée, qui consiste à retourner, à se retourner soi-même pour retourner contre l’adversaire l’argument ou la puissance que l’adversaire a dirigée contre vous. 

[…]

http://www.fabriquedesens.net/Les-ruses-de-l-intelligence-La

 

Faire couple, avec la Métis, par Monique Variéras

08/11/2015

Légende illustration : Ulysse et Pénélope, vers 1545, Le Primatice, (Toledo, Ohio, Toledo Museum of Art)

Ulysse et Pénélope, un couple étrange et séparé qui tient pourtant le récit jusqu’au temps retrouvé. Dans l’éloignement spatial et temporel se répond ce qu’ils ont en commun : la métis. La métis, ruse du non rapport sexuel, fil ténu mais solide qui retient sur la rive du désir l’irrésistible dérive que commande la pulsion de mort. Dans cette longue et périlleuse Odyssée, Ulysse, le prométhéen, arrime son désir à sa ruse qui conduira son retour. Pénélope met en écho sa propre ruse par son activité tisserande qui ne connait pas de produit fini. Son pré-texte à l’assaut insistant des prétendants est le tissage d’un linceul pour Laërte. Rivés sur son retrait, sa navette, ses mêmes fils qu’elle tisse et détisse, certains commentateurs ont pu la dire inutile au récit. Mais son impopularité est le signe d’une intimité menacée. Elle s’inscrit comme symptôme dans la cité qui promeut un bonheur illusoire assurant à tous une jouissance dont les débordements gardent leur actualité.
C’est dans une texture toute particulière que prend place la toile de Pénélope. Homère en a défini les limites, elle ne sort pas de son rôle. Évitant le péril en sa demeure, à cause des séductions intéressées, elle transmet l’image d’Ithaque en pleine crise. Garante du texte à s’écrire, Pénélope dérationalise le discours justifiant la double avidité des prétendants, du pouvoir et du sexe, par le prétexte d’un nouvel ordre. La position est inversée lorsque qu’Ulysse se fait attacher au mât de son navire pour résister au chant des sirènes. C’est une rationalité indirecte ou secondaire qui met en lumière la stratégie du héros lorsqu’il reconnait sa faiblesse.
Leur Métis convoque l’endurance et la résistance. Ulysse, l’avisé, résiste aux chants des sirènes car il refuse une immortalité qui le jetterait dans l’oubli. Il tient à sa condition d’humain et préfère souffrir, vieillir, plutôt que de renoncer à sa gloire. Pénélope résiste aux prétendants et au désordre d’Ithaque. C’est le même Kléos (réputation maintenue), qui fera dire à Homère « qu’il existe entre eux une identité de pensée, rare entre un homme et une femme. »
La boucle se ferme sur un présent épais, accentué pour Ulysse par « La descente aux enfers ». L’Odyssée homérique, qui, entre autres, a pu inspirer l’écriture proustienne, donne sa pleine actualité au fait que nous portons tous le poids de nos tourments et de nos épreuves. Le tissage de Pénélope, délesté du pré-texte, enroule la toile jusqu’au temps retrouvé. La chair fait place à l’écriture tenue par les épithètes homériques qui insistent au long du périple. La lecture peut se faire alors non pas sur le fil de la signification mais par le signifiant et le mode de jouissance. Les exploits héroïques d’Ulysse, son errance dans les eaux piégées de nymphes et de sirènes qui le retiennent, indiquent le rapport à sa jouissance. Fidélité, attente, hésitation, dont Pénélope serait l’antonomase, livrent une figure fade et pâle du récit. C’est de fait un réveil de la mémoire. L’arc, les flèches, le lit, la blessure d’Ulysse, traits reconnaissables de leur alliance, font le motif de la toile. Mais son attente trace un bord au-delà duquel les frontières se brouillent, où il n’y a ni temps et espace, ni jour et nuit, mais un lieu indéfini, sans loi. Ce réel aspire le sujet dans une jouissance indicible débordant le référent phallique : la jouissance féminine.
Grande ruse, astuces, ou petits arrangements, la Métis est empreinte d’une pointe d’humour et d’ironie. En résonance chez Pénélope et Ulysse, elle relie leurs solitudes. Si les modes de jouissance sont inconciliables, la rencontre se joue dans une intermittence qui peut faire consistance. N’est-ce pas le pari du couple ? Hier comme aujourd’hui, que l’amour dure trois ans ou jusqu’au terme de la vie, en-deçà de l’illusion ou de l’idéalisation, un bel amour pourrait se concevoir et se moduler dans une poétique d’accords provisoires.

Article original

A Hélène Parker :: Des meubles comme liant

Madame,

Je voudrais essayer de vous raconter quelque chose qui s’est passé hier, quelque chose dans quoi je suis embourbée, dont je ne parviens pas à sortir, et qui ne se laisse pas facilement saisir, relater, même en analyse. Cela a trait à ma relation avec Edouard.

Avant cela, un bout de rêve, fait cette nuit :

J’ouvre une porte, c’est la chambre d’un homme mourant. Je le découvre allongé, son visage et son corps en partie dénudés, ses bras maigres. Il ouvre les yeux, me voit. Je suis dans l’entrebâillement de la porte. Il est possible que nous nous parlions. Nous nous parlons, même si cela a quelque chose de répugnant pour moi. Je sais qu’il ne va pas tarder à mourir. Je suis beaucoup plus jeune qu’aujourd’hui. Il est très vieux. Sa figure a quelque chose de biblique, évoque celle de Job, son image en peinture, son corps osseux, la peau flasque et éclairée, lumineuse.

Je me réveille. Je pense que c’est de l’oncle Vincent qu’il s’agit, qui est déjà mort. Je me dis que c’est « l’oncle Vint sans », « vint sans » qu’il faut entendre, « celui qui vint sans, privé ». J’avais écrit un livre, il y a 20 ans, intitulé « Vincent ». C’est à ce livre que je pense. Il n’y s’agissait pas de mon oncle, du moins pas de mon oncle Vincent, mais d’un Vincent avec lequel j’avais vécu. Un livre moins sur sa personne que sur ce qui m’avait liée à lui, écrit au départ d’un rêve dont j’avais méthodiquement analysé chacun des termes : Suspendue nue à un barre au milieu d’un grenier, je criais son nom, Vincent; j’ajoute que ma mère s’appelle Granger, qui pour moi s’apparente à Grange, à Grenier.

La chambre du rêve d’hier est mansardée, sombre, que le corps nu de l’homme mourant nu illumine. Un Saint Job par Rembrandt.

J’ai immédiatement pensé que ce rêve avait trait à une situation de la veille, dont j’avais pensé devoir faire l’effort de vous parler, dont il m’avait effleuré qu’on pouvait la catégoriser sous le syntagme « JOUISSANCE D’ETRE PRIVEE». J’ai pensé alors que ce rêve c’était… l’adieu à cette jouissance, à cette jouissance qui mourait… 

La situation.
Hier matin, Edouard et moi pénétrons la chambre, près du lit il me touche rapidement les fesses, le sexe, je proteste aussi rapidement – choquée.
J’étais allée le chercher, l’avais emprunté à son jeu vidéo pour l’amener devant la cheminée de la chambre, lui demander son avis sur les objets qui y sont posés : deux statuettes chinoises – un homme et une femme, l’homme plus vieux que la femme -, des livres, un petit paquet  de photos. C’est à propos des photos que je voulais son avis, elles ne me paraissaient pas avoir leur place là. L’idée, c’était de retourner à des actions que nous avions pu faire ensemble autrefois, en complicité, où nous disposions des objets à notre goût sur différentes surfaces de l’appartement. La question des photos a été très vite réglée, il s’agissait des photos d’un livre qu’il avait voulu faire, il les a rangées ailleurs.
Ce problème clos, puisque je ne souhaitais pas ajouter d’autres objets à la cheminée, j’ai malheureusement – parce que ce n’était pas le moment, plus le moment -, évoqué un meuble de l’appartement de Chartres, celui des parents d’Edouard que nous devons vider, un meuble dont j’avais pensé qu’il pourrait avantageusement remplacer la commode IKEA où je range mes vêtements.
J’avais songé, il y a quelque temps et avec un plaisir qui m’avait étonnée, que ce meuble pourrait venir là, dans la chambre, à droite du lit. Un grand plaisir. Je n’avais pas parlé de ce sentiment à Edouard, mais j’avais parlé du meuble. Nous étions tombés d’accord.
Un même plaisir – réjouissance secrète, étonnée -, m’était venu à l’idée de ramener la deuxième table de nuit de Chartres, Edouard ayant récemment ramené la première pour son propre usage.
Ces deux tables, ce meuble en bois foncé, ouvragé, en provenance de l’un de leurs voyages, aux grands-parents, voyage en Asie, le couple de longues statuettes en ivoire qui vient de chez eux également, arrivé récemment, sont liés. Ils me paraissent ouvrir pour moi, curieusement, la possibilité de me sentir un jour ici chez moi. A me sentir chez eux, dans leurs meubles, leurs marques, je me sentirais davantage chez moi. Rassurée profondément. De même qu’Outrée me rassurait avant que nous ne nous mettions à tout chambouler.
Ce meuble que je verrais dans la chambre, pourrait évoquer le grand meuble, le très grand meuble marqué 1862, qui ne date probablement pas de 1862, qui se trouve dans le salon de ma mère et que j’ai toujours connu, également en bois ouvragé, avec ses têtes de lions sculptées, un large anneau doré leur passant dans la bouche.

Je suis toujours poursuivie par le passé, un passé que je n’arrive pas à reconstituer, à réactualiser, qui me parait plus grand que moi, auquel je ne peux renoncer; peut-être simplement la présence réelle, effective, de ces éléments du passé me rassurerait-elle, me soulagerait-elle. Ce qui pour moi avait été la famille, dans la perfection de mes parents, dans la PERFECTION DE L’OEUVRE DE MA MÈRE, la maison tenue, le ménage fait, l’entretien, comme si par ces meubles d’un ménage dont je ne savais rien mais qui m’avait de l’extérieur paru tenir, j’en récupérerais quelque liant, quelque glu, quelque glu sainte, que je puisse à mon tour transmettre à mon enfant, à Anton, comme si nous ne vivions pas déjà dans une sacrée colle, pour lui, certainement, alors que maintenant que je m’y trouvais, maintenant qu’il fallait que ce soit de mon fait, de jouer à papa et maman, le sentiment était pour moi que cela s’écoulait de toutes parts, que rien ne tenait qui ressemble à ce qu’il m’avait paru, de l’extérieur, de mes parents, de leurs édifications, de ce qu’ils avaient pu me donner, de grand, d’amour, et que tout cela ne cessait de se perdre. De se perdre avec ce que moi-même, je ne cessais de refuser d’accomplir, cette  façon de me dérober, absolument impérative, de faire trou dans l’édifice, de ne pas reproduire. Ce double mouvement, ces tensions contraires, épuisantes. La famille, l’infamille, l’affamille. La sainte, l’infâme. 

Enfin. 

Hier donc, je parlais de ce meuble qu’on pourrait ramener et Edouard a demandé : « Et on fait quoi du meuble qui est là ? »
Je l’ai mal pris.
Ou j’ai voulu mal le prendre.
J’ai parlé d’ironie.
D’ironie entendue dans le ton de sa voix.

(Douleur à cause de l’impossible évoqué, l’impossible de remplacer ce neuf meuble par de l’ancien, l’IKEA par la massif asiatique, toutes les actions que cela implique, les déplacements réels, physiques, matériels, les muscles que nous n’avons pas, les jambes, les bras, la camionnette, les escaliers, notre paresse, et la nouvelle place à trouver au meuble rejeté. )

J’ai été vexée qu’il ne souvienne plus que je lui en avais déjà parlé. 

Qu’il n’aie pas entendu que c’était important.

Et j’ai tout de suite senti que je ne reviendrais pas là-dessus, que c’était trop tard, que je ne pourrais pas sortir de là, que je m’enferrerais. Que je préférerais l’absence de solution à la solution, que je préférerais rester fâchée sur Edouard, que je me refuserais à lui expliquer, à reparler de ce meuble, de ces meubles, qu’une fois de plus l’angoisse m’empêcherait d’avancer dans la voie du changement, que quelque chose de la situation actuelle était trop satisfaisant malgré moi. Quelque chose de notre discord. Quelque chose de mes accusations, de ma séparation.

Je n’écouterais pas ses explications. 

L’angoisse était là. J’étais fâchée.

Et je me suis demandée comment je m’en sortirais, comment j’allais m’en sortir. 

Il y a une grande jouissance à accuser l’autre d’être l’agent de sa frustration et une grande nécessité à rester privée, à rester sans. Essayais-je de théoriser.

Enfin, il faut que je dise un mot sur ce qui m’a fait penser que je ne pourrais pas revenir en arrière. Qu’il n’y aurait pas d’apaisement de l’angoisse. C’est que j’étais toujours dans l’arrière-goût de ce moment où Edouard m’avait touché le sexe, où j’avais pensé qu’une fois de plus il le faisait sans « transition », d’une façon qui pour moi ne peut être que choquante. Je ne supporte pas ce que je sens alors, la façon dont cela surgit de nulle part. Je le lui ai dit mille fois, que je ne supportais pas sa façon d’aller « droit au but ». Qu’il n’y mette pas de formes. Qu’il ne tienne pas compte du fait que nous sommes en période de construction ou de reconstruction. Que rien n’est gagné, au contraire, tout perdu. Qu’il ne peut me considérer comme « acquise », qu’il faut un contexte, que nous l’élaborions ce contexte, ce nouveau contexte. Peut-être un contexte où se dépasse la famille, où elle se troue, se sépare d’elle-même, où nous soyons à deux.

Oui, il manque quelque chose entre Edouard et moi qui me permette de supporter la violence de ce que je ressens quand il met sa main sur mon sexe. Il manque un terrain d’entente. Avec N, il y avait les lettres, comme champ pour le désir (il y avait ce si beau champ nu de l’in-famille). 

Je ne devrais rien dire de plus.

Voilà, j’arrête là,

Bien  à vous,

Blanche

Sans titre

p. 38 « Marc Aurèle entrevoit ici, semble-t-il, que la douceur est chose si délicate, que même vouloir être doux serait cesser d’être doux, parce que toute affectation détruit la douceur. D’ailleurs, on n’agit efficacement sur les autres que lorsqu’on ne cherche pas à agir sur eux […] Et, de même, lorsqu’on voudra faire du bien à autrui, l’intention de bien faire ne sera véritablement pure que si elle est spontanée et inconsciente d’elle-même. Le parfait bienfaiteur est celui qui ne sait pas ce qu’il a fait : « Il faut être de ceux qui font le bien inconsciemment. » On arrive ici au suprême paradoxe : un vouloir tellement fort qu’il se supprime comme vouloir, une habitude qui devient nature et spontanéité. »(( Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique? Gallimard, Folio essais, 1995, p. 333. ))

p. 39 Il s’agit donc d’états qui ne sauraient être produits de façon calculée ou concertée puisque la moindre tentative de les induire assure la manifestation de l’étqt opposé. Un tel mécanicisme est à l’œuvre dans la transmission pédagogique déroutante de Confucius, qui réduit à néant la bonne volonté de ses disciples.

p. 41 … Le mystère de cette efficience silencieuse qui dépasse les ressources conscientes…

Romain Graziani, L’Usage du vide

 

#lesétatsoptimaux #L‘usageduvide #RomainGraziani
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A la recherche du nom perdu

« p. 41 … Le mystère de cette efficience silencieuse qui dépasse les ressources conscientes…

p. 42 Montaigne écrit à propos de l’effort pour se remémorer un rêve : « Plus j’ahane à le trouver, plus je l’enfonce en oubliance »

p. 43 Pourquoi dans certains cas, la volonté de se rappeler quelque chose constitue-t-elle un obstacle? Est-ce là un obstacle inhérent à l’effort ou est-ce simplement que ma volonté s’exerce au mauvais moment, dans une mauvaise occasion? Et quand le nom me vient soudain aux lèvres, comme par un don des Muses , que s’est-il passé? Puis-je toujours dire sincèrement que c’est parce que j’avais renoncé à me souvenir, parce que j’avais supprimé toute intention? N’y a-t-il pas quelque chose en moi qui continue secrètement à chercher alors même que je pense avoir renoncé?1 Tout se passe comme si l’on déléguait la tâche à quelqu’un en sous-main, lequel surgit à l’improviste après des recherches personnelles et lance en vous interrompant : j’ai trouvé ! Ne devrait-on pas parler d’un régime différent d’intentionnalité? En passant à un autre sujet de conversation après mon effort infructueux, il semble qu’une ressource inconnue ou mal aperçue en moi continue d’oeuvrer, et qu’au fond je ne fais que transférer le tôle de tête chercheuse, dévolu ordinairement à la conscience intentionnelle, à mes forces d’inconnaissance. En décidant de remettre la quête de ce nom à plus tard, j’ai libéré sans le vouloir les moyens de le retrouver, sans savoir ce qui se passe ou comment les choses se passent exactement. J’ai momentanément accepté de rester dans un état d’ignorance et d’obscurité. »

Romain Graziani, L’Usage du vide

Cela dit, il faut préciser ceci, c’est qu’en note en bas de page, R. Graziani précise :

« A moins bien sûr d’un cas pathologique d’oubli comme ceux que Freud a analysés avec tant de sagacité en les expliquant par les phénomènes de censure propres à l’économie psychique, comme dans la Psychopathologie de la vie quotidienne. Les raisons de l’oubli d’un mot ou d’un nom ainsi que les mécanismes propres à l’inconscient analysé n’entrent pas dans le cadre de  cet essai. « 

Il veut donc faire fi de l’inconscient que je ne peux cependant m’empêcher de voir à l’œuvre dans tout ce qui est décrit ici de l’oubli du nom : pourquoi faut-il qu’on oublie et qu’on oublie pour se remémorer. Quel manque-là cherche à nous faire signe ? Ne sont-ce précisément ces si joliment appelées « forces d’inconnaissance » qui sont à l’œuvre, qui nous ont capturé le mot, arraché au contexte du discours courant, de la conscience, dont il ne relève pas du registre, pas entièrement du registre, et que l’autre registre auquel il appartient se fasse ainsi entendre en nous l’enlevant (se faisant là connaître, reconnaître comme manque ; le mot n’appartient pas tout au savoir, à la science, à l’histoire, à la conscience).

Je souffre phénoménalement d’oubli des noms, en particulier de celui des noms propres, et une réflexion de longue date, qui trouva un solide appui dans la lecture justement de Freud sur l’oubli du nom, ne m’a pas restitué la mémoire, loin de là, mais n’a cessé de me dire et redire, jusqu’à ce que je l’entende, que je n’appartenais pas, pas toute, au seul registre du nom, du symbolique, mais que bien au contraire, mon être même se fondait de cette dichotomie fondamentale entre le nom et la chose, laquelle chose en ce qui me concerne se joue de bien des limites (et qui a fondé bien des raisons de ma colère, une colère insigne face à ce qui se révélait d’indigne en regard de ce qui manque pour sa part totalement de reconnaissance), qu’en bonne hystérique cependant il m’incombait de continuer à défendre et toujours plus  subtilement, la cause de ce qui manque au nom, la cause du vide.

Notes:
  1. et si cela n’avait pas à chercher parce que cela s’y trouve, est attendu seulement le moment où quelque chose à l’intérieur acceptera que cela remonte à la surface? []

Il n’y a que la nuit que j’ai les idées claires

Il n’y a que la nuit que j’ai les idées claires. 
Il n’y a que la nuit que j’ai des idées tout court. 
Certaines idées ne me viennent que la nuit. Et je le regrette. Ce sont des idées sur lesquelles j’aimerais bien travailler. Non pas sur les idées mêmes, mais sur les réalités qu’elles cherchent à saisir. Des réalités de ma vie quotidienne. 
Ainsi, crois-je que toutes les nuits je m’effraie du temps qui passe. De l’oubli. Et de ce que je ne parviens pas à faire pour le contrer. 
Voilà, à tout le moins, ce dont je me souviens concernant les pensées de cette nuit.
Le pressentiment effleuré que ce n’était peut-être pas la réalité qu’il conviendrait de changer mais ces nocturnes pensées qui la juge. 
Mais quoi alors du temps qui passe. 
Il se passa bien d’autres choses. 
Ainsi, me passai-je des gouttes de Ravintsara un peu partout sur le corps. 
D’abord, très peu, une trace, appliqué sous les narines. Ensuite, à peine plus, sous les oreilles. Puis, sur la plante des pieds, qui réagirent fortement (c’est M qui conseille de le faire ainsi, pour combattre le rhume). Je respirais le plus doucement possible, jouissant des rondes effluves  qui grimper le long de mes parois nasales. C’était extrêmement doux. Je me ramollissais. J’eus envie d’en appliquer sur le plexus solaire. L’impression était que le plexus solaire, la poitrine, demandaient, aspiraient à recevoir leur onction de Ravintsara. Je le fis et cela me fit beaucoup de bien. J’en eu envie au poignet droit. J’ y frottai ma paume de main, ce qu’il restait de mes précédentes applications. Il me semblait que tous les endroits que j’avais oints vibraient d’une douce chaleur, qu’ils communiquaient entre eux, se réjouissaient véritablement. J’assistais à cela, c’était doux, prenant, étonnant. J’eus envie de me couler contre F, que nous coulions ensemble dans ce bien-être. Puis, j’en eu terriblement envie sur le gorge, dans le creux de la gorge. À quoi je résistai un moment (crainte de reprendre le flacon, l’ouvrir, tous ces gestes, l’odeur forte de cette huile essentielle, risquer à nouveau de réveiller F). Enfin, je ne résistai plus. Et je ne sais pas ce qui se passa alors. J’en fis couler un peu trop (j’étais dans le noir). J’en appliquai le surplus sur la poitrine, les poignets je crois. Je me sentais extrêmement bien. Je me couchai sur le côté. Je ne me souviens plus bien. 
Il y eu l’apparition d’un bébé sur une étagère, que je voulais absolument récupérer, que je retrouvais avec joie. 
J’ai beaucoup oublié. Cela ne fait pas partie des idées que j’ai habituellement la nuit, cela les chassa, remplaça agréablement. 
Au réveil, mon nez était encore légèrement bouché. 
Je me referai un massage des pieds dès que je me serai levée.

livre de cuisine
— n'être pas à la hauteur du réel

Je ne sais pas très bien à quelle place je mets les livres, une place idéale. Même la cuisine pour moi devrait sortir des livres. Je ne sais pas du tout cuisiner. Je me garde bien de savoir cuisiner. Et régulièrement, j’achète des livres de cuisine. Dont je dois croire à chaque fois qu’ils me changeront la vie. Ce qu’on est en droit d’attendre de tout livre. Quand je lis un livre, et que j’ai le sentiment qu’il pourrait me changer la vie, changer ma vie, je suis un peu triste. Car je sais bien, à force, non que ça arrive si souvent, que je ne serai pas à la hauteur du changement que le livre convoque. Du coup, un bon livre me rend un peu triste. Ce que j’appelle un bon livre. De n’être pas à la hauteur de la grandeur ressentie d’un livre. De la façon qu’il aura eue de cerner un réel.  (Tout comme on peut se sentir triste de n’être pas à la hauteur du réel tout court). Comme le Beckett lu hier.Ce même Beckett, cette pièce vue avant-hier, au théâtre, La dernière bande.
 
Rien ne se retient que par bribes. Rien ne retiens-je que par bribes. Bribes et morceaux, brimborions, trahisons. Les choses en moi ne se modifient que par sédimentations successives. Rencontre. Explosions intérieures, émotions, envolées de poussières, retombées, dépôts, épars. Par sa clarté un beau livre m’explose. Mais ne me recompose pas. Je déteste oublier un livre. Comment se résoudre à l’oubli? Et qu’est-ce que j’oublie ? Tout. Et avant toutes autres choses le nom de l’auteur et le nom du livre, le titre, les premiers trous, ensuite tout le reste suit, tombe à son tour dans le trou. 1
 
Qui avait-il à retenir de cette Dernière bande ? Toute une vie exposée. Un théâtre de pensées, comme l’intérieur d’un crâne ou d’une nuit d’insomnie, de regrets ressassés, d’amertume, d’effrois, de vains enregistrements, de vaines résolutions, ce qui reste. Le goût sublime d’un mot, son mâchonnement. Comme celui d’une banane. Le souvenir de la petite balle dure rendue au chien qui délicatement s’en empare, vous en défait, le passage de l’un à l’autre. De la boule la balade de la main à la bouche, l’infinie délicatesse, l’infinie sensation, éternelle. Le sacrifice de l’a-mour. L’échec de l’écriture. 
 
« Resté assis devant le feu, les yeux fermés, à séparer le grain de la balle. […] Le grain, voyons, je me demande ce que j’entends par là, j’entends… (il hésite)… je suppose que j’entends ces choses qui en vaudront encore la peine quand toute la poussière sera – quand toute ma poussière sera retombée. Je ferme les yeux et je m’efforce de les imaginer.
 
[…]
 
(C’est le moment de la mort de sa mère. Lui est assis sur un banc, face à « la maison du canal où maman s’éteignait ».)
 
J’étais là quand – (Krapp débranche l’appareil, rêvasse, rebranche l’appareil) – le store s’est baissé, un de ces machins marron sale qui s’enroulent, là en train de jeter une balle pour un petit chien blanc, ça c’est trouvé comme ça. J’ai levé la tête, Dieu sait pourquoi, et voilà, ça y était. Une affaire finie, enfin. Je suis resté là quelques instants encore, assis sur le banc, avec la balle dans la main et le chien qui jappait après et la mendiait de la patte. (Pause.) Instants. (Pause.) Ses instants à elle, mes instants à moi. (Pause) Les instants du chien. (Pause.) A la fin je la lui ai donnée et il l’a prise dans sa gueule, doucement, doucement. Une petite balle de caoutchouc, vieille, noire, plein, dure. (Pause) Je la sentira, dans ma main, jusqu’au jour de ma mort. (Pause). J’aurais pu la garder. (Pause.) Mais je l’ai donnée au chien.
Pause. »
 
Mais, le livre de cuisine lui. Me donnerait ce que je n’ai pas reçu de ma mère. Qui s’obstine à cuisiner seule, à vouloir mal cuisiner (rater) (à ne rien demander, à tout donner). Je fais comme elle. Tout demander, rien donner.  Pas mieux. (= Réussi). 
Un livre qui me changerait la vie m’apprendrait à cuisiner. Qui me changerait la vie pour de bon.
Notes:
  1. Est-ce qu’être à la hauteur d’un livre ce serait arriver à se recomposer en fonction de livre, arriver à l’intégrer dans son discours, sa vie, empêcher qu’il s’é-chappe-vapore-vanouisse, ne pas se contenter des traces inconscientes. Pourquoi cette exigence en moi? Pourquoi cette impossibilité?  Parce que ma jouissance procède de la déconstruction. Et que cela trouve difficilement à passer la barre du discours commun, à échafauder quoi que ce soit. []

vendredi 20 décembre 2019

Hier. Commencé journée trop tôt matin par écrire lettre à l’analyste pour lui dire qu’arrête l’analyse. Ensuite, bonne partie de la matinée passée au lit à ressasser. Quand finalement levée, amère discussion avec F, à ce propos, la lettre, la séance d’hier, passée lui-dis-je à essayer de nous sauver. Il me dit qu’il ne veut pas être comme mon père ou mon frère ou son père et nous écraser de paroles, nous voler la parole. Je lui dis que pour autant, il ne peut pas se taire, ne rien dire. Il dit qu’il n’aime que les artistes contemporains. Qu’il peut aller voir Le Greco, mais que cela ne le touche pas. Je lui demande si ce n’est pas une raison suffisante de se quitter.

Ensuite , à vélo pour MCH (fasciathérapeute), et là, formidable, enfin, tellement étonnant, je ne sais pas comment témoigner de ça, ni pourquoi cela est si rétif au témoignage, je me disais il faut que j’en parle à Jules et à Frédéric, ou que je leur écrive, je voulais l’interroger elle, je pensais, c’est comme un cadeau de Noël, le meilleur des cadeaux de Noël. Je ne sais pas comment elle fait, si elle pense qu’elle travaille avec le Chi, si elle sait ce qu’elle fait, comment elle l’a appris si je pourrais l’apprendre, j’essayais de tout prendre, accueillir, ce qu’elle me donnait, de l’inclure dans le « bonheur » qu’elle me procurait. Je ne sais même pas ce qu’elle fait. Elle a commencé par la nuque, puisque je recommence à avoir des problèmes lié à la hernie cervicale, frissons jusques aux pieds… (surtout aux mollets à vrai dire, face antérieure des jambes.) Et puis, tout à l’avenant. Tout mon corps se met à réagir, en ébullition, instantanément. En particulier jambe droite. Jambe gauche moins participante, plus difficile à réveiller, il faut que je m’y concentre, que j’y mette quelque volonté. Jusqu’à ce qu’elle trouve, point, zone qui réveille toute la jambe, dans la hanche gauche.  Les mots me manquent et c’est dommage. À la fin, elle m’a dit Voilà, cadeau de Noël, je lui ai dit c’est exactement ce que je pensais !

Après, rentrée à la maison en vélo. Pas mal de stress. Jour tombait, gens fous, si nombreux, les cyclistes, avec cette grève. Tant de voitures aussi. 

Retour, cette tension en moi, et cette envie de cigarette, si désagréable, je pensais que j’allais en acheter que j’allais craquer. À la place, j’ai fait des courses. Puis Dirk arrivé. Mangé quantité phénoménale de chips, bu, une bière et demi, à l’apéro, toujours tenaillée par envie de cigarette. Lui, mangeait, buvait très peu mais parlait beaucoup, en anglais. Moi surprise, à nouveau, d’avoir de telles difficultés à parler en anglais. Il parlait, de toutes sortes de choses, je pensais au reproches faits à F au matin, de ne plus chercher à parler, à dire. Les mots comme une main tendue. Il n’en peut plus de l’endroit où il vit, Dortrecht. On a fait le tour des villes du monde pour trouver où ils pourraient s’installer… Beaucoup mangé, repris du dessert, cette bûche légère au Blanc-Manger.

Miller, l’être et l’Un, Extraits

j’ai été formé par l’enseignement de Lacan à concevoir le sujet comme un manque-à-être, c’est-à-dire non-substantiel.
 
dans le dernier enseignement de Lacan, le manque-à-être, la visée du sujet comme manque-à-être, s’évanouit, disparaît.
Et, à la place de cette catégorie ontologique à proprement parler vient celle du trou.
 
 
Au fond, ma première  pratique s’est réglée sur le désir, entendu comme ce qu’il s’agit d’interpréter – et sans méconnaître, instruit que j’étais par Lacan, qu’interpréter le désir c’est aussi bien le faire être – l’interprétation, en cela, est créationniste. Et si ma pratique a évolué, ce n’est pas d’avoir abandonné l’interprétation du désir, mais c’est de ne pas s’y régler, de se régler sur un terme que l’on ne peut pas se prévaloir de faire être.
Ce terme, c’est celui de la jouissance. Là, vous devez vous désister de toute intention créationniste, et vous faire plus humble.
« Interpréter »,  le terme ici défaille. Il faudrait lui substituer quelque chose comme « cerner », « constater ».
Je n’en suis pas satisfait, de ce vocabulaire, je voudrais parvenir à trouver le vocabulaire qui dirait mieux ce dont il s’agit pour l’analyste, au regard de ce terme qui outre-passe l’ontologie.
 
 
Le premier enseignement de Lacan, je veux dire celui qui commence avec « Fonction et champ de la parole et du langage », celui qui a marqué les esprits, qui a marqué l’opinion,  culmine sur un enseignement qui porte sur le désir, comme constituant l’être du sujet. Et j’essaie précisément d’ébranler cette ontologie lacanienne, comme Lacan lui-même l’a fait, a été conduit à l’outrepasser. J’irais à extraire de ces considérations une définition ontologique selon laquelle l’être c’est le désir.
Mais il y a un autre régime de l’interprétation qui porte non sur le désir mais sur la cause du désir, et ça, c’est une interprétation qui traite le désir comme une défense. Qui traite le manque-à-être comme une défense contre ce qui existe.
Et ce qui existe, au contraire du désir qui est manque-à-être, ce qui existe, c’est ce que Freud a abordé par les pulsions et à quoi Lacan a donné le nom de jouissance. 
 
Cette cassure, Lacan lui a donné une formule que j’avais jadis soulignée : « le désir vient de l’Autre, la jouissance est du côté de la Chose » [2], avec un grand C.
Ça veut dire : le désir tient au langage, et à ce qui, dans le champ du langage, là où ce qui est communication fait appel à l’autre.
Et la Chose dont il est question, ça n’est pas la vérité première, celle qui dit « Moi, la vérité je parle », c’est le réel à quoi on donne sens. Et ce à quoi, Lacan au-delà de son premier enseignement est venu c’est que le premier réel qui se distingue de la donation de sens, et sur lequel s’exerce la donation de sens, c’est la jouissance, ce côté de la Chose où s’inscrit la jouissance, c’est le symptôme, c’est-à-dire ce qui reste quand l’analyse finit au sens de Freud, et c’est aussi ce qui reste après la passe de Lacan, c’est-à-dire après le dénouement du sens.
 
 
Alors c’est énorme, parce que tout ce que nous avons appris avec Lacan à reconstituer comme l’histoire du sujet, c’était précisément les aventures du sens de son être. Et, on n’y coupe pas, je ne dis pas qu’il y a un court-circuit, je ne dis pas qu’on peut s’en abstenir dans la pratique, mais que à l’horizon des avatars du sens de l’être, il y a un « Y a », il y a le primat de l’Un. Alors que ce qu’on croit avoir appris de Lacan, c’est le primat de l’Autre, de l’Autre de la parole, qui est si nécessaire pour la reconnaissance du sens, l’Autre, celui qui entérine le sens de ce qui est dit et du désir, eh bien, ici le désir passe au second plan, car le désir c’est le désir de l’Autre. Et au fond, la vérité qui se déprend de la passe de Lacan, c’est celle-là, qui donne la clé de la déflation qui s’y produit du désir, que le désir n’a jamais été que le désir de l’Autre. Et c’est par là que cet Autre, qui n’a jamais été que supposé, qui n’a jamais été qu’imaginé, s’évacue avec la consistance du désir.
Simplement, il y a un après. On a été forcé de constater qu’il y avait un après, et que l’après, c’était précisément que le sujet se trouvait au prise avec le Y a de l’Un : une fois qu’il avait la solution de son désir, c’est-à-dire qu’il ne s’y intéressait plus, qu’il l’avait désinvesti, néanmoins persiste le Y a de l’Un. Et ce Y a de l’Un, comme je le prends ici, c’est précisément le nom de ce que Freud nous donnait comme des restes symptomatiques.
Avec le primat de l’Un, c’est la jouissance qui vient au premier plan, celle du corps qu’on appelle le corps propre et qui est le corps de l’Un. Il s’agit d’une jouissance qui est primaire, au sens où il n’est que secondaire qu’elle soit l’objet d’un interdit.
 
La position de l’analyste quand il se confronte au Y a de l’Un dans l’outre-passe, n’est plus marquée par le désir de l’analyste, mais par une autre fonction qu’il nous faudra élaborer par la suite, et nous nous y attacherons plus tard.

travail de désengagement – doutes

Je n’ai plus envie de faire du tai chi .

Aller au cours me fait du bien, quand je suis sur place j’apprécie mais ça s’arrête là. Je sais que ça me fait du bien d’avoir ces RV fixes, de sortir de l’agenda indéterminé de ma vie, de devoir me lever laver habiller sortir rouler à vélo ou prendre le RER me dépêcher puis ces heures de cours, mais, ça s’arrête là. Le tai chi ne m’ accompagne pas dans le reste de ma vie. Pas ou peu. Si parfois la nuit, c’est la seule réponse, opposition que je peux faire à mes mauvaises pensées, insomnies. 
 
Peut-être qu’il y a une part de déni dans ce que j’écris ici. Je ne sais pas. Un part d’oubli. 
 
Le tai chi n’existe pas en moi en dehors du cours. Il a peut être existé davantage mais pris dans la relation ou le désir de relation avec Nicole. Quand je me suis aperçue que je ne serais pas aimée d’elle, aimée vraiment, non pas amoureusement, mais que je ne deviendrais pas pour elle quelqu’un d’important, qu’elle serait contente d’avoir dans sa vie, que nous ne deviendrons pas amies, voilà, simplement, ma relation au tai chi, mon rapport au tai chi s’en est fortement ressenti. Le tai chi existe pour moi dans la relation. Bien sûr, il y a des perceptions du chi qui sont fortes quand je suis seule, mais. 
 
J’ai pensé ce matin que les hommes pouvaient mieux que les femmes faire exister le tai chi indépendamment de la relation, de la relation à l’enseignant, de ce que la psychanalyse serait tentée d’appeler le transfert. Les hommes se mesurent au tai chi, les femmes à cette relation. Mais, c’est probablement une sottise. Cela traduit sans doute quelque chose de ce que je pense « réellement », « inconsciemment » des hommes et des femmes. Une possibilité pour les hommes de maîtrise de l’objet tai chi, une nécessaire dépendance pour les femmes. 
 
Se le donner à soi-même, le tai chi : possible. Quand je dis ça, je pense aux exercices de chi. Le donner aux autres : je n’y arrive pas. Le recevoir : oui. 
 
Mémoire. Je perds la mémoire. Il faudrait que je note après chaque cours ce qui s’est fait : je ne le fais pas. 
 
Pourquoi faut-il que j’en passe par ça pour le moment : cette envie de dire que je veux arrêter, que je veux laisser tomber, que je veux sortir de la formation enseignant, que je ne m’en sens pas le courage. Pourquoi ? Je n’oserai pas le faire, le dire, tout cela. Peut-être que je vais aller vers une situation qui me permettra de le faire, peut-être. Je n’oserai pas le faire, mais je n’ai envie que de ça. Je voudrais sortir de cette formation. 
 
Je n’arrive pas à travailler seule. 
 
Je crois que pour faire sérieusement cette formation il faudrait ne faire plus que ça. Y croire, et ne plus faire que ça. Jour après jour. Il faudrait y croire suffisamment, et s’y consacrer. C’est cela que j’attendrais de moi-même et c’est ce que je ne peux pas. Me donner. 
 
 
Ces jours ci tout le temps envie de cigarette. C’est extraordinaire, je ne le comprends pas du tout. 

la valise

Tâche : recopier ici tout ce que j’ai pu écrire autour des valises, principalement des rêves.
Toute cette angoisse, ce type d’angoisse-là, la résumer, la chapeauter de ce seul terme : valise.
Écrire : l’avalise. Ou : l’avalyse.

Peut-être écrire à propos du train du livre d’Hélène Bonnaud récemment lu. Le corps, le meuble, le train. Non, ce n’est pas ça qu’elle disait, dont elle parlait, dans son livre, comment s’appelle-t-il, sur l’oubli, non sur l’attente. Moments d’attente ?

Qui se passe dans des salles d’attentes de psy. Le train des pensées dans les salles d’attente de psy. Dans les gares aussi il y avait des salles d’attente, autrefois. Aujourd’hui, ce sont des halls. Transformés en espaces commerciaux. Plus de place pour l’attente nue.
Elle se souvient, Hélène Bonnaud, non pas elle, son personnage, dans une salle d’attente, de transit, d’une réflexion de Lacan sur les corps comme des meubles. Des meubles dans des trains, si je me souviens bien, dans des wagons, quelque chose qui évoque les trains de la mort, les trains des camps de la mort. Elle note ça, Bonnaud, comment cette phrase de Lacan évoque les camps. Enfin, ce n’ est pas elle qui dit ça, mais son personnage. Et elle dit : heureusement que les corps c’est comme des meubles, sinon c’est trop de vie, sinon, c’est la peur. Ce qui est très curieux comme réflexion pour moi. Entassés dans des wagons, pour elles, les corps ne sont plus que corps, trop corps, trop en vie, trop en peur. Enfin, elle dit plus ou moins : vie =corps=peur. Ou corps=peur=vie. Et quand elle rentre dans le cabinet de celui qu’elle a choisi comme nouvel analyste, elle dit : il sera mon anti-corps. Alors, on lui souhaite quand même, qu’au contraire il lui fasse connaître un autre corps, un corps en vie qui soit de bienfaits, non de peur.

Aussi, elle a cette expression : je me trimballe mon corps. Train-balle.
Moi, je ne me train-balle pas mon corps. Mais je ne supporte pas qu’il le soit, train-ballé.
Quand les vacances arrivent, du déplacement, ce qui m’insupporte, c’est l’impression de le subir. Quelque chose se « métaphorise réellement » d’un insupportable, que je n’arrive pas à cerner.
Et qui résonne avec ce dont il est question dans ce livre, les camps, la mort. L’attente sur les quais. La valise.

La valise posée au sol. Soulevée. Transportée, changée de main. D’une main à l’autre. Lourde, trop lourde. Aujourd’hui, la valise à roulette, tirée. Étiquetée ou pas, qui devrait l’être. Qui pourrait être volée. Égarée, oubliée, perdue. À laquelle de nombreux objets pourraient manquer. As-tu bien fait tes valises. N’as-tu rien oublié ? Que ne contient-elle pas ? La soute à bagage, le compartiment à valise. Le temps de suspens du voyage. Les bagages.
Ce qui se métaphorise ? Quoi, de soi ? De sa vie ? De son être ? De son corps ? Du suspens? Oh temps suspens ton vol. Du déplacement ? De la vacance ? Vacance à soi ? Arrachement à sa quotidienneté ?
Voyager léger. On voudrait voyager léger. Se voit-on rappelé à son propre poids ? Rappelé à ses propres manques ? Oubli ?
Qu’est-ce qui se dé-fixe ?
S’agit il de souvenirs de vacances enfantines où l’on était subitement transporté ailleurs, dans l’inconnu, l’étranger.
Si c’est cela, précisément, qui m’insupporte, comment, à l’âge que j’ai, ne puis-je le surmonter ?
Transport dans l’inconnu. L’étranger.
Cet étranger, que métaphorise-t-il ?
Oui, mais quand on sait où on va, très bien, quand c’est un lieu où on ne cesse de retourner, pourquoi faut-il que l’angoisse subsiste ?

Qu’est-ce qui veut continuer à se réitérer. S’itérer à nouveau : une nouvelle fois avoir lieu comme si ça n’avait jamais eu lieu, à chaque fois neuf. Itération de l’oubli, de l’oubli de soi.
Alors l’étranger, le transport en wagon, comme un nom de la perte de soi, de grand oubli, de jouissance.
Jouissance, absence, d’autant plus grande si le train est train de la mort.
Tous les trains sont-ils (devenus) de la mort ?
(Une situation de la réalité recoupe quelque chose d’autre écrit à l’intérieur, quelque chose qui appartient au vocabulaire de l »inconscient. Tous les trains pour la mort. Pour toujours et à jamais. Toutes les valises ce qui s’ emporte en ces contrées. Comme disait mon père (sur son lit de mort), Tous juifs. Pardon à eux. De m’être emparée de leur malheur. Je ne l’ai pas choisi. C’est lui qui m’a prise. Et les étoiles sont jaunes de la nativité.)
Légende. Nos légendes.

La jouissance est un arrachement. Dès qu’il y a valise, y a arrachement. Ça s’arrache de ce qui fait l’ordinaire substantifique moëlle : les pensées quotidiennes. La jouissance est une séparation. La séparation veut la plus grande séparation.
En tai chi, j’apprends à m’arracher doucement. J’apprends le détachement lent.

 

[envoyé le 8 janvier à HB]

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