mercredi 27 juin 2018 · 09h13

interlude 2 : s’en sortir en sautant par la fenêtre

Dans un panier de voyage en osier que j’ouvre, découvre chatte, petite chatte réduite, complètement réduite, devenue toute petite, les entrailles à l’air, ouvertes, sans plus de membres, semble-t-il, c’est une vraie torture. 

C’est une mère, elle a ses petits, trois, très petits, des fœtus pratiquement, alignés.

C’est un énorme chat, qui est aussi dans le panier, qui lui a fait ça, c’est un monstre, il occupe tout l’espace du panier. il fait peur. 

Je referme le panier.

D’autres animaux subissent un sort analogue.

Je pense qu’on ne peut laisser cette petite chatte dans cet état. Je crois qu’il est question qu’elle pourrait s’en sortir en sautant par la fenêtre. Je ne sais pas quoi faire, en réalité je suis effrayée, j’ai peur du monstre chat. J’arrive à sensibiliser Frédéric au problème, lui qui au départ s’en fout. Il dit qu’on va ouvrir la cage, prendre le gros chat et le jeter par la fenêtre, par dessus le balcon. Je crois qu’il le fait.  Je pense que les petits vont mourir. Et je ne sais pas ce qu’il advient de la mère, de la petite chatte. Peut-être que c’était elle le monstre. Peut-être qu’elle est morte. 

Quand je raconte ça en séance à mon analyste, elle me dit que cela lui dit que je suis très angoissée. Je réponds qu’en effet. D’autant plus que les vacances approchent.  Elle me donne un RV plus rapproché pour préparer ça. je lui en suis reconnaissante. 

mercredi 18 juillet 2018 · 17h00

Le Sambuc, mardi 18 juillet, 5h du mat.

Mais, ce que je voudrais, c’est parler, abondamment. Puis que dans l’espace des voix résonnent, s’exclament, sonnent. Et disent ce qu’elles veulent.

Rêve 

I. Suis montée trop haut sur échelle qui va trop haut. F aussi, en a assez, veut redescendre. Je lui demande d’attendre que je descende moi-même, je n’y arrive pas, j’ai le vertige. 

II. F fait une activité avec Dotta. Elle, essaye de faire quelque chose,  n’y arrive pas, voudrait de l’aide sans vraiment l’exprimer, est de mauvaise humeur. F doit choisir un brin de houblon, un épi de houblon,  parmi plusieurs, tous un peu différents, qu’elle transformera en bière. Il n’arrive pas à choisir. Je suis toujours fâchée avec Dotta, dans le rêve. J’ai peine à croire qu’un seul épi puisse faire une quantité de bière suffisante à boire, un verre. Dotta essaie de lancer d’autres activités (à caractère artistique).

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Dotta, c’est Dotta Syron-Kraft. Pendant des années ma meilleure amie, artiste, allemande. Très créative, me semble-t-il, toujours joyeuse. A été mon idéal, de femme. Aurait changé de caractère, d’après ce que j’ai pu entendre de la part de proches, se fâche plus facilement. A l’âge de quatre ou cinq ans, sa fille a eu un cancer, à l’œil, qu’elle a perdu. Elle doit en avoir 15, aujourd’hui, 15 ans.  L’autre œil est toujours en danger.

Dotta et moi nous étions fâchées juste après les fêtes, cette année. Par mail. La tension était montée très  fort, très vite. Elle me hurlait dessus (écrivait en majuscules), me disait des choses injustes. Et tout d’un coup en moi j’ai senti que je ne lui pardonnerais pas, jamais. Plus tard, quelques mois plus tard, elle a donné des signes qu’elle n’était plus fâchée, un mail de remerciement pour le livre offert à sa fille, des likes dans Instagram, je n’ai pas répondu à ces signes.

Ça s’était passé en janvier, la dispute. Elle n’était pas venue avec sa fille à l’anniversaire de Anton (à Bruxelles) (malentendu foireux), et quand je lui avais envoyé un message, lui disant l’urgence pour moi de la voir, de lui parler de trucs,  de ma rencontre avec Nathan, avant que nous rentrions à Paris, elle m’avait dit qu’elle était fatiguée, qu’elle pouvait juste me dire que je jouais avec le feu. Ça m’avait fait un choc.  Qu’elle me dise ça.  Mais, c’est quelques jours plus tard, de retour à Paris, comme nous discutions par mail, comme je lui avais, incidemment, dit que c’était dommage qu’elle ne soit pas  venue pour l’anniversaire de Anton, que tout était parti en vrille, qu’elle avait explosé.

Elle m’avait dit qu’elle considérait que les gens devaient savoir. Qu’elle n’était pas toujours là à se plaindre, mais qu’il fallait savoir, que ça n’allait pas. Qu’il lui arrivait toutes sortes de trucs abominables, que c’était affreux, et que moi, je venais avec ce reproche. J’avais tenté de m’excuser, de lui expliquer que ce n’était pas possible à deviner, mais elle était hors d’elle. Et, elle avait fini par me faire le reproche  de n’avoir pas été là quand sa fille avait été malade, avait dû être opérée à nouveau.  C’était faux, j’avais proposé d’y aller, elle n’avait pas voulu, nous nous étions parlées, beaucoup, par téléphone, écrit aussi, et elle ne s’en souvenait pas. C’est alors que j’ai senti quelque chose de cassé en moi. Je lui ai dit que j’aurais fait n’importe quoi pour elle. Et c’était vrai. Je ressentais une profonde injustice. Et finalement, je lui ai dit qu’elle non plus n’avait pas été là quand je lui avais écrit que j’allais très mal. Qu’elle n’avait pas du tout répondu. Et là, elle s’est tue, n’a plus rien dit. Moi, j’ai alors jeté cet échange de mails. J’ai pensé que c’était terminé. Que je ne lui pardonnerais pas.

Elle n’allait pas bien. Et moi, mal.

Possiblement, je me suis simplement rendue compte qu’elle ne m’aimait pas autant que je l’aimais.

Dernièrement, j’aurais pu avoir eu envie de la voir. Elle est vraiment la seule personne à qui j’aurais aimé rendre visite pendant ces vacances, c’est la personne que j’ai le plus admiré au monde. Un modèle inatteignable. Quelque part dans Lacan, il est dit qu’on trouverait toujours dans l’entourage d’un.e névrosé.e obessionnel.le une personne amie qui joue un tel rôle d’idéal. Enfin, moi, lisant cela je m’étais dit, Tiens, voilà Dotta.

Elle est la femme idéale. Ma femme idéale. Celle que je ne serai pas. Que j’ai la chance de connaître. J’aimais sa simplicité, son art, ce qu’elle m’a fait comprendre de l’art. Avec qui j’ai senti la plus grande familiarité. Mais, on on aurait dit qu’elle avait oublié nos conversations, notre amitié, de vingt ans, que dis-je, de trente ans. C’était aussi une des premières amies de mon frère Jean Pierre. (Elle a été très très belle, c’était fascinant, la longueur de ses jambes, sa finesse, la perfection du choix de ses vêtements. Maintenant, elle a un peu épaissi, n’est plus aussi éblouissante, mais c’est pas grave). Elle a habité un temps avec ma mère. C’est là que sa fille était tombée malade. Elle fait partie de la famille. Si ce n’est, qu’effectivement, pour une fois, elle n’est pas venue à l’anniversaire de Anton. Et moi, avec tout ce qui se passait, ce qui se défaisait, j’avais vraiment eu envie d’offrir une belle fête à Anton, donc, sa présence m’avait vraiment manqué.

Que je rêve d’elle en ce moment ? Elle, est dans les projets artistiques. Elle, fait un projet artistique au départ de ses problèmes divers et variés. Elle, demande de l’aide à Édouard, qui n’arrive pas à se décider, à l’aider. Elle demande sans demander, ce qui me ressemble un peu, elle demande à contre coeur. A ce qu’il choisisse entre divers épis. Cette indécision aussi me ressemble. Elle lui demande de trancher.  Et cet épi de houblon elle le transformera en bière.

(Elle, toujours de bonne humeur, elle, rit, rit tout le temps, nous nous rencontrons, voyons, rions, c’est un peu la même chose avec Nathan, on se voit, on rit, elle, habite  à la campagne, sans homme, elle cuisine, bien, facilement, simplement, abondamment, etc. Enfin, la personne que je connaissais, puisque apparemment ces dernières années l’ont un peu fatiguée, changée, modifiée.)

Le houblon : mes grands-parents, les parents de ma mère, étaient cultivateurs de houblon (hop en flamand), en Flandres

Ma mère racontait toujours qu’elle faisait, quand elle était petite, la tournée des acheteurs de houblon (?) avec son père, dans la voiture (noire ? DS ?) 

Rachel, ma prof de tai chi, au stage avait cueilli une tige de blé pendant qu’elle donnait cours, qu’elle avait mise en bouche. Elle était en hauteur, sur un petit muret, son geste avait été charmant, drôle. Elle avait subitement interrompu ses explications, s’était penchée en arrière, dans le pré dont le muret nous séparait,  avait cueilli ce brin de blé, porté à sa bouche, éclaté de rire.

Nathan, blond.

Les épis entre lesquels il faut choisir : il y en a plusieurs, tous différents, certains colorés, tressés. Depuis quelques temps, je ne sais plus jamais choisir et suis obligée de demander à Édouard de trancher. (c’est parce que je ne sais pas choisir qu’il n’y a pas d’art).

Le premier rêve

Les échelles. Suis-je « montée trop haut » avec P ? que j’aie le vertige ? que je ne puisse redescendre ?

Les échelles : très, très hautes.

Avais lu un livre quand j’étais petite, trouvé je ne sais où, volé peut-être, lu sans comprendre, « pas de mon âge », lu en cachette peut-être, intitulé L’échelle de soie. Il n’est pas sûr que je l’aie vraiment lu. Il est possible que je l’aie relu, à plusieurs reprises. Sans vraiment le lire. J’aurai essayé de le lire. J’y tenais pour d’obscures raisons. Je n’en ai aucun souvenir. Il devait y être question d’un homme et d’une femme, d’un couple.

Très haute échelle – L’incident à Assenois. Non, non, rien à voir.

Échelles s’élevaient dans les airs, appuyées sur rien.

Le vertige (dans les escaliers larges, or ici, les montants de l’échelle se rétrécissent, deviennent très étroits.) Non, non, rien à voir.

Je suis montée trop haut, j’ai le vertige, j’ai peur, je suis paralysée.

Un épi, lequel, doit se transformer en bière, il faut faire de l’art, Dotta le ferait (comme moi, elle ne sait pas choisir, demande à F, qui ne sait pas non plus. Comme moi, est de mauvaise humeur, n’arrive pas à demander de l’aide).

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Parler : Donc, je me réveille à 5 h du mat, et me dis ça, que ce que je veux, c’est parler, et que des  voix résonnent, à travers l’espace, qui s’interpellent. Or parler, c’est précisément ce que je n’arrive plus à faire ou veux plus faire. Ou ne sais plus faire ou n’ai jamais su faire. En particulier avec Édouard. En particulier ce qui m’angoisse avec Édouard. Depuis longtemps, plus parlé. Et les mots que je perds. Pour ça que j’ai tant aimé écrire à P. Besoin d’écrire, dire. Lui aussi, je crois. En manque de dire ce qui se passe dans nos vies. Et comme par la parole, ça ne va pas, par écrit, c’est bien. Écriture vivante. 

Après donc, que je me sois dit cela, que je voulais de la parole, des voix, je me suis souvenue du rêve, que j’ai noté.

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Tandis qu’avant que de faire ce rêve, la veille au soir, ultra crise, ultra d’angoisse, sombre, effrayante. Passée finalement avec un cachet de Lysanxia. Anton, qui dort dans notre chambre, resté longtemps éveillé.

samedi 21 juillet 2018 · 20h45

Le Sambuc, 21 juillet

Dernier jour à Arles, partons demain, aujourd’hui journée à Nîmes prévue.

Rêve d’il y a deux nuits : il pourrait y avoir une fontaine jaillissante qui sorte de me tête mais la structure environnante ne convient pas.

La fontaine jaillissante : c’est un point au milieu du pied, « très important », qu’on peut travailler en accupression.

Rêves de cette nuit. Trop nombreux.

Consultation médecin, c’est Simone du tai chi. Je veux la payer, mais je n’ai que du cash, elle ne veut pas, elle se fâche, elle dit, mais tu sais ça, enfin quand même. Là, maintenant, je ne sais pas comment il aurait fallu que je la paie, peut-être que dans le rêve je le sais. Je cherche ce qui pourrait la payer. J’ai beaucoup d’argent sur moi, je lui avais ouvert mon portefeuille, elle avait vu, ça l’avait énervée. Je ne sais pas comment la payer, je cherche. 

À un moment, je croise Rachel (tai chi), elle me  serre très fort dans ses bras, c’est comme si nos bustes se pénétraient, je ne sais pas ce qui se passe, je pense que quelque chose se passe (sentiment).

J’ai un paquet d’argent, c’est ma mère qui me l’a donné, au matin, comme une part de sa paye, rien que j’aie demandé, mais elle a absolument voulu. 

Puis, j’ai un parapluie, je crois. Des parapluies se croisent, je crois. Je suis frôlée aux mains par un morceau de cellophane. Je me rends compte que ce n’est plus un  parapluie que j’ai en main, mais un rouleau de cellophane, qui s’ouvre légèrement, qui colle. Je sais alors qu’on m’a volé l’argent (l’argent était peut-être dans le parapluie). Je n’ai plus rien, j’alerte tout le monde. Je suis très triste, désespérée, il s’agit de l’argent de ma mère. Tout le monde s’en va.

Je reste, je veux porter plainte. La tenancière du bistrot me dit où trouver la police, où je trouverai une permanence. Il n’y a personne, peut être un mot écrit est-il affiché, assez moqueur, pour dire qu’ils sont « momentanément absents ». Ils reviennent. Ils sont moqueurs. Je ne pense pas que j’arrive à m’expliquer. Je cherche l’argent. Je suis la police, je l’accompagne. Je dois voir Martine (tai chi, femme de Rachel) qui m’a envoyé un mot. Je vais chez Rachel et Martine. La police aussi. Elles ne sont pas là. Enfin, je ne les vois pas. On a découvert quelque chose chez elles, un objet volé, magique, très ancien, qu’on ressort de la maison, comme on le ressortirait d’une cave. La personne qui l’avait cherché est très émue. Il n’est pas dit que ce soient Martine et Rachel qui l’aient volé, mais elles le recèlent, peut-être à leur insu.

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Comment payer le « médecin » si l’argent de ma mère ne convient pas

Parapluie / argent de ma mère 

Parapluie / rouleau de cellophane / argent / vol

Chez Rachel et Martine : objet magique volé retrouvé

Hier, ai ramené parapluie de l’hôtel qui était dans la voiture à la chambre, pensant qu’on finirait par l’oublier.  Avais pensé aussi que nous aurions pu nous en servir pour nous protéger du soleil.

mercredi 25 juillet 2018 · 08h37

Paris, 25 juillet

Madame, 

Hélène Parker, 

J’ai peu joui dans ma vie, cela se compte sur les doigts d’une main et encore trois peuvent-ils y manquer. Je parle de la jouissance sexuelle, physique, je pourrais dire la prescrite, l’idéale, celle qu’il faut (à l’inverse de toutes les autres, celles-là je les ai connues). 

Figurez-vous que je réalise à quel point c’est ce qui a fait que je ne me sois jamais autorisée à être analyste. 

Les deux fois donc, il y avait eu ceci : n’avoir eu plus rien à perdre. Être surprise dans ce moment-là. Un désespoir aussi. Avoir  quitté les zones de l’espoir. Été, par les circonstances, amenée là.

Nathan : nous avons cru, et je le ressens encore, parfois, abondamment, être liés, physiquement, dans la distance même, étendus par elle, l’un vers l’autre, l’un en l’autre. Je parle ici de quelque chose de tout à fait différent de ce dont je vous parlais d’abord. Son absence m’est palpable, son absence m’est douceur. Et la folie, c’est ce sentiment qu’il y est, là, dans cet espace de notre séparation, que nous y soyons ensemble. Ce dont mon corps répond, et son effervescence, sa transe. 

Cette jouissance-là, est à ma disposition, pour peu que je m’y laisse aller, pour peu que je l’écrive, pour peu que je la lui écrive, et qu’il en réponde (à quoi il ne manque jamais). De son presque rien, sa douceur infinie et si particulière. 

La raison (laquelle ? la vôtre ? celle de Édouard ? la mienne ? celle à laquelle vous m’avez ramenée ?) m’a amenée à combattre ces certitudes qui me comblaient (de joie, littéralement). 

Vous m’avez invitée à vous écrire. Et j’ai une responsabilité par rapport à quelque chose que je ne suis pas loin de savoir maintenant, que je m’efforce d’oublier et de retenir.  

La raison : celle d’un autre amour, d’un amour parié. Celle d’un homme qui se veut mon mari, empêtré de sa présence, de son amour, peu enclin à se laisser prendre la place, décidé farouchement. D’un enfant, d’une famille. De la longueur du temps et d’un appartement en désordre. Où je n’ai cessé de chercher mon absence. 

Il existe une voix, celle que j’entends quand j’écris, parfois, qui a trouvé sa vérité, une, avec Nathan, le réel sans prix (excusez-moi du peu), qui est mon seul espoir, auquel peut-être, il faudrait renoncer. Cette voix, ma solitude, je ne lui trouve pas d’abri. Je lui suis pourtant due, tue. 

Et j’ai pu espérer, sans oser y croire, la terrer en Auvergne, à Saint-Donat, à Pallut, à l’abri des montagnes et d’un homme au sexe long et doux (et qui communique avec la lune; croyez que ce détail n’a pas été pour rien dans mon enchantement). 

Alors, donc. Paris. Paris DIX. Paris d’ici. Macron, les réfugiés, les ponts.

À Paris, dans ma famille, « ce que j’ai construit », il y a ce rôle de ma mère, la jouissance de son sacrifice, il y a ce rôle de mon père, qui d’elle exigea ce sacrifice, dont je ne veux ré-endosser l’habit (qui me colle aux fesses). Y eut-il ce sacrifice? Elle, voulait être sous son regard. 

Et moi ? 

Littérature : À Pallut tout explose (et ma mère s’appelle Lut). ( Il y a l’air, la roche, lui qui me baise, moi qui m’écoule, les cieux qu’il nomme, les terres dont il me raconte l’histoire, nos marches sacrées, nos danses, l’eau glaciale des lacs où je risque mes pieds, où je le vois s’enfoncer. Tiens, figurez-vous cela: cela me touche, son courage physique, Narcisse, la peau juste sur les muscles. ) 

Or cette voix je n’arrive (plus) à la sortir de la correspondance. Cette correspondance maintenant avec lui. Un destin.

dimanche 29 juillet 2018 · 10h56

la toute petite bébée

Donn, 29 juillet 2018

Nous sommes près d’une piscine extérieure. Un tout petit bébé s’en approche, il est dans l’herbe, c’est une petite fille. Je m’en inquiète. Je fais signe à d’autres enfants, au loin, que j’aperçois, de sa présence, là, qu’ils viennent le chercher. Pas de réaction, je la prends en main, elle est toute petite, tient dans une main ( comme Mélusine, une petite chatte, quand je l’ai eue). Je n’ai pas de réelle affection, attirance pour elle, elle me répugne un tout petit peu. Je la mets dans une sorte d’œuf fermé en plastique transparent, comme les Kinder Surprise ou plutot les cadeaux surprise qu’on peut gagner dans des distributeurs à l’ancienne, qui n’existent plus beaucoup.

Je vais vers les enfants que j’ai vus, puis les dépasse, ils ne sont pas vraiment concernés, ce sont des enfants, je vais voir leur mère. Elle sort de sa maison, vient vers moi, elle est furieuse, je me suis mêlée de ce qui ne me regardait pas, elle ne veut pas du tout s’occuper de cette enfant, elle veut que je la ramène où je l’ai trouvée, près de la piscine (eau très bleue, herbe très verte). Je retourne là. Je la mets là. Puis, je la reprends, et fais différentes choses avec elle, elle devient un peu plus un bébé, un enfant, elle peut même parler, je crois. Il y a des choses qu’elle veut, d’autres qu’elle ne veut pas. Je la laisse un petit moment.

Elle est prise en charge par mon frère Jean Pierre et un ami à lui, qui travaillent à la/une/sa maison. Je m’en vais, pas loin, je ne sais pas si je dois continuer à m’en occuper, la laisser à Jean Pierre qui le fait peut-être mieux que moi. S’en occupe avec ses deux filles, plus grandes. Mais plus particulièrement d’elle, comme il convient puis qu’elle est toute petite et abandonnée. Je reviens.

La maison s’est comme agrandie. Je ne sais où est l’enfant. S’est comme agrandie parce que JP a construit des toilettes dans la pièce d’entrée dont l’usage du coup semble perdu. Mais, il ne pouvait pas se passer de ces toilettes (pour garder un usage privatif des autres toilettes, les premières, qui se trouvent peut-être dans son atelier, pour n’être pas dérangé).  Enfant quelque part là. Le copain de Jean Pierre, c’est peut-être Lumer (dont j’ai oublié le prénom, dont JP disait que c’était son double.). L’enfant réapparaît. Ils ont préparé, à trois, un petit numéro, un petit spectacle chanté et dansé, court, drôle, comme une petite pub. Je pense qu’ils s’occupent bien d’elle, je n’aurais pas pu faire ça. L’enfant toute petite parle bien, chante, roule d’une épaule de l’un à l’épaule de l’autre. Évoque un peu image de Saint Christophe, transportant enfant Jésus  (le géant christophore et sa joie de porter dans un livre de Tournier, Le roi des Aulnes).

Face à quelque chose, une image ou un objet exposé au mur,  apparaît une femme, venue pour cet objet, qui intervient auprès de l’enfant, la prend près d’elle, lui dit toutes sortes de choses que je n’entends pas, l’enfant est toujours toute petite. Lui dit de se masturber. L’enfant commence à se toucher, au travers de ses vêtements, puis les ouvre, ses boutons, par le haut, pour se déshabiller. Je suis fascinée, étranglée, horrifiée. J’essaie de deviner ce qu’elle ressent, elle me paraît aussi détachée d’elle-même, de ses actes, que je ne le suis d’elle. Elle n’a pas vraiment l’air vivante. Il est discuté de cette femme, qui pense faire le bien, qui appartient à une sorte de secte, que l’enfant connaît. Il est question de lui enlever l’enfant, de maltraitance, de choses que j’ai oubliées. Je me réveille. 

Je pense à ces choses, et aux choses que j’ai oubliées. Me demande si j’ai vécu ça. Me dis que non, car aucun souvenir, donc, ne sais pas pourquoi c’est là.

éléments d’interprétation

La femme ressemble à une femme de la campagne ou de la province. Elle pourrait porter un fichu, être un peu voûtée, arrondie, épaissie par l’âge, la cinquantaine. Elle est très sûre d’elle, de son rôle. Paisible. Une sorte de « nanny« , froide, sans sentiment, qui fait son devoir,  qui y trouve sa raison d’être, inébranlable, qui applique les prescriptions qu’un discours bien ficelé soutient.

J’ai aperçu hier, quelque part, un tel corps de femme, dont je m’étais dit qu’il n’était peut-être pas plus âgé que le mien, et m’étais demandé si mon corps aussi, un jour, s’épaissirait autant. Et j’avais pensé que beaucoup de corps de nos jours ne s’épaississaient plus de cette façon et m’étais demandé pourquoi. (Et je m’étais stupidement interrogée sur ce qui remplissait ces corps, s’il s’agissait de nourriture ?)

J’avais alors pensé à la façon dont ma tante préférée, Titi, s’était arrondie au fil du temps, aux pralines (les manons de Leonidas) qu’elle mangeait tous les jours, à ses cigarettes (Darcy), à ce choix qu’ elle avait fait, de ne pas cesser de manger, de ne pas cesser de fumer, jusqu’à sa mort, une nuit, d’un AVC au cerveau.

Enfin, je songe qu’au fond, j’étais arrivée en analyse avec ça, la masturbation, sorte de suprême péché, dont j’avais cru que je n’oserais jamais en parler, ce que j’avais fait néanmoins assez vite, m’étonnant que le divan ne s’en soit pas enfoncé dans le sol, sous moi, ne m’ait pas emportée jusqu’au centre de la terre. Ou que l’analyste ne m’aie pas mise dehors avec un doigt accusateur, définitivement indigné, outré. (Ce doigt accusateur? quel doigt dont m’avait mon père parlé? un Rembrandt?)

30 juillet

Je revois aujourd’hui la femme qui peut-être m’a inspiré celle du rêve, sur son panier, ce mot : Nanny. Panier comme celui de ma tante, Titi, comme celui que je viens d’acheter, à Saintes Marie de la Mer, en souvenir d’elle. Un panier en osier (comme dans le rêve de la valise en osier des femmes/chaussettes sans père/pair ; comme celui du gros chat balancé dans le vide).

Titi. Je lui avais dit aussi que R, ma cousine, m’avait approchée, la nuit, sous les couvertures, avait voulu jouer au médecin. Je pensais que c’était très grave, elle avait ri. Dit que tout le monde… que c’était normal… Je pensais que je lui racontais quelque chose de dramatique. Je n’aurais certainement pas osé raconter ça à mes parents.

Récemment, je pensais aux femmes que j’ai connues. Celles que j’ai aimées. Celles qui m’ont aimée. L’idée que je quitterais bien F pour une femme. Que ce serait plus amusant. Souvenir des conversations avec A. Cela dit, ce que je ne lui disais pas, à A, c’est que j’ai le sexe féminin beaucoup trop en horreur que pour…

Il y a quelque chose de ce mépris, horreur, dégout, dans mon sentiment pour le tout petit bébé du rêve, la toute petite bébée. Et dans le sentiment de la mère.

Après, j’essaie, d’y faire, avec elle.

Mais, avec JP et Lumer, je pense qu’elle est mieux.

Je pense qu’elle est mieux avec ces deux, qu’elle ne le serait avec moi. Mauvaise mère. Un peu comme ma mère, pouvait penser que j’aurais été mieux avec ma tante.

Mais qui est la petite bébée ? Elle est ce qui n’est pas aimé au monde.

JP, et Lumer : son double disait-il. Même stature, brillance, intelligence. Goût des mêmes femmes.

Moi et ce nom, Lumer. Je ne veux pas qu’on me retrouve sur internet, ni sur FB, ni ailleurs. Alors, Lumer, j’ai utilisé ça comme pseudo quelquefois (écrit Llumer). Muller à l’envers. On y entend Lumière. On y entend Lue mère. J’ai la merlue.

Le géant Christophore  (le double géant christophore : la bébée passe d’une épaule à l’autre) : cette histoire de Tournier m’avait fascinée. Le père porteur.

Les doubles frères. Moi, et mes deux frères. J’ai beaucoup été entre deux frères/amis. Je ne me suis jamais pensée aimée pour moi.

le premier rêve

Avant ce rêve de la toute petite bébée, avais fait un premier rêve. Rêvé qu’on allait devoir partir en voyage, en famille. Mais là, nous étions toujours au travail, F et moi, dans des bureaux différents. Et J est autre part (école probablement). Puis, j’apprends des choses sur les billets, sur mes papiers. Ils ne concordent pas. Il faudrait passer un coup de fil. L’heure de départ de mon avion approche. Il faudrait changer, faire changer, modifier mon billet. Je ne le fais pas. Je suis angoissée.

Je vais voir F à son bureau. Il ne s’en fait pas, il dit que ça va s’arranger.

Je lui dis :  Mais est-ce que tu te rends compte que vous allez devoir partir sans moi. Il n’écoute pas vraiment. Il n’a pas l’air d’y croire. C’est un avion pour New York.

Quelqu’un appelle pour me demander si je suis inscrite à… (nom manque), je réponds que non. Puis le nom est répété, dont je me souviens alors vaguement, je dis que peut-être,  que c’est une erreur, que je ne devais plus être inscrite là, que je le suis toujours, à une ancienne adresse, avec un vieux code dont je ne me souviens plus (hier, j’ai subitement oublié le code de mon téléphone que j’utilise plusieurs fois par jour, pourtant; et mon téléphone a été bloqué). F se souvient lui aussi, dit que c’est déjà arrivé, que ça s’était arrangé. On a oublié de changer l’adresse, les billets ont été envoyés là. Je pense que l’avion est déjà parti. L’employé au téléphone ne dit rien.

mardi 31 juillet 2018 · 09h30

Outrée, 31 juillet 2018

Réveillée dans la nuit vers 3h par hurlements de Chester au jardin.

Après dispute avec F, que j’ai réveillé à 6h30 pour lui dire que je ne savais pas quoi faire pour m’en sortir, pour ne plus penser à P, et qui me répondait que je n’avais qu’à couper le canal ( yaka, y a qu’à), l’adresse mail avec laquelle je lui écris, ce à quoi j’ai déjà pensé mille fois, qu’il n’avait pas d’autre solution. À quoi j’ai rétorqué qu’il valait mieux alors se quitter, et ai cherché mentalement où partir. J’ai toujours envie d’aller à Bruxelles, chez ma mère, puis je pense à toutes ses cigarettes qu’elle fume, au mal que ça me fait, me ferait, si je mettais à fumer avec elle, et je me dis que je ne peux pas. Alors, je cherche une autre destination, et je n’en trouve pas. Puis je me demande à quel moment je partirais, et au fait qu’il vaudrait mieux partir pendant que Anton est à New York.

J’aurais pu dire ce matin, à Édouard de me parler, de me parler de lui, de raconter n’importe quoi, des histoires, mais je n’ai pas pu. J’ai beau faire, je me sens en guerre contre lui. Je l’ai injurié, traité de pauvre type. Et je me suis levée, habillée, pris le vélo, partie. Roulé. Ce n’était pas très agréable, voitures. Suis maintenant assise au bord du canal d’Orléans. Nausée. Peut-être que je m’endormirai en rentrant. Roulé une heure et demi. N’a servi à rien.

9h30 ai essayé de dormir. Me sens complètement séparée de moi-même, de ma vie. Suis furieuse. N’aime pas Édouard.


mardi 7 août 2018 · 20h05

Deux notes sur la féminité, extraits (Rose-Paul Vinceguerra)
— Surmoitié, ravage et rien

(…)

Où est donc la femme ? Elle est « entre », entre le centre de la fonction phallique et cette absence au centre d’elle-même, faute d’un signifiant qui la représenterait. C’est dans le rapport à cet irreprésentable qu’une femme peut éprouver ce que Lacan va nommer une « Autre jouissance ». Une jouissance Autre que la jouissance phallique limitée. Une jouissance, dont une femme ne dit rien, et par laquelle elle s’éprouve pourtant Autre à elle- même. Une jouis-absence, au cœur de soi mais étrangère à soi. C’est en effet dans un au-delà du terme phallique incarné par un homme que cette jouissance s’éprouve, en un lieu où l’interdit n’aurait plus cours. La jouissance sort là des limites de la représentation de l’Autre comme sexué et le phallus, s’il en est la condition, n’en est pas la cause. À cet égard, ni l’objet qu’une femme est pour un homme, ni le phallus comme jouissance sexuelle solidaire d’un semblant ne sont suffisants pour approcher le réel. Le phallus ne sature pas le rapport d’une femme au réel et si on considère comme réelle cette jouissance, alors il faut supposer que les femmes sont plus du côté du réel que du semblant. Ce qui accompagne ici une femme est ignorance, absence de signification, ou encore solitude. Si la symbolisation de la femme en effet manque, cette jouissance en défaut de paroles a à voir avec le point de manque où s’origine la privation réelle pour celle-ci. En cela, les femmes peuvent passionnément aimer le rien dans une passion mortifère qui peut tout engloutir et que Lacan nomme surmoitié.

(…)

Il ne s’agit plus dans ce ravage de ce que Freud appelle la mauvaise relation à la mère et pas non plus du reproche que la fille fait à celle-ci de l’avoir fait naître châtrée, ni du dommage que la fille pense avoir subi de la part de sa mère. La fille, dit Lacan, attend plus de substance de sa mère que de son père et c’est là qu’est le ravage. Sub-sister, c’est ce qui supporte une existence. Ainsi, la fille demande-t-elle à la mère de faire exister son corps, d’y faire support. Mais cette substance qu’elle en attend se fonde en fait sur un « ravissement », sur un rapt. Le corps de la fille est « ravi » car la féminité est impossible à partager (le signifiant de la féminité est un signifiant forclos). On ne peut donc pas dire avec Freud et même avec le premier Lacan qu’il suffise de se régler sur la fonction paternelle pour régler ce ravage. Ainsi le point de vue freudien est-il transformé.
Aussi bien, la liberté qu’a une femme de pouvoir se situer dans la jouissance non phallique, sa liberté à l’égard du semblant a-t-elle comme contrepartie le ravage qu’elle subit de la relation à sa mère, de la relation à la jouissance Autre qui a habité la femme qu’est sa mère. Ici, la mère ravageante est celle qui lâche l’enfant. Lâcher, laisser tomber, ça ne veut pas dire nécessairement priver l’enfant de soins mais c’est laisser prévaloir une forme de silence absolu dans le rapport à celui-ci. Ce silence va au-delà même de paroles meurtrissantes et de toute signification. La fille est alors aux prises avec cette jouissance muette qui n’a pas d’inscription symbolique.
Il faudra donc que la fille, quand elle est névrosée et en analyse, fasse le partage entre ce en quoi elle a été prise dans les filets de cette jouissance de la mère en tant que femme, jouissance impossible à symboliser et ce en quoi elle y a répondu comme elle a pu, par renforcement de l’identification phallique parfois mais souvent par la mise en jeu d’un circuit pulsionnel mortifiant, effet d’un surmoi, essentiellement féminin. À charge alors pour celle-ci de faire « se réfuter, s’inconsister, s’indécider, s’indémontrer »(20) les dits terribles de ce surmoi, de départager pour inventer le désir qui l’habite. C’est là sans doute une des difficultés les plus aigues de fin d’analyse pour une femme et l’analyste a à supporter ce que cet affrontement à la jouissance la plus sombre comporte parfois d’insoutenable pour le sujet.

« Tu m’as satisfaite  petit homme. Tu as compris, c’est ce qu’il fallait.  Va, d’étourdit il n’y en a pas de trop pour qu’il te revienne l’après  midit. Grâce à la main qui te répondra à ce qu’Antigone tu l’appelles, la  même qui peut te déchirer  de ce que j’en sphinge mon pas toute, tu  sauras même vers le soir te faire l’égal de Tiresias et comme lui, d’avoir fait l’Autre , deviner ce que je t’ai dit ».

C’est là surmoitié qui ne se surmoite pas si  facilement que la conscience universelle.

Ses dits ne sauraient se  compléter, se réfuter, s’inconsister,  s’indémontrer, s’indécider qu’à partir de ce qui ex-siste des voies de son dire.  

Dans sa conférence de 1932 sur la féminité, Freud conseillait : « si vous voulez en apprendre davantage sur la féminité, interrogez votre propre expérience, adressez-vous aux poètes ou attendez que la science soit en état de vous donner des renseignements plus approfondis et mieux coordonnés ». C’est dire sur quels bords aléatoires se situe la position féminine, jamais assurée de savoir faire avec une privation réelle de signifiant, privation qui est sa marque pourtant distinctive. Les femmes savent pourtant pallier cette difficulté en usant des ressources offertes par l’expérience millénaire, ou encore de la poésie faite par les hommes sur elles. Mais elles butent aujourd’hui sur la croyance que la science pourrait les aider à dire leur être et ne trouvent là qu’un être réduit à l’apparence ou à l’inverse elles espèrent, comme le font les petites filles, l’amour qui obvierait à la précarité du semblant. Peines (d’amour) perdues. Il revient à la psychanalyse de déjouer l’illusion de remèdes éphémères et de parier sur des accommodements aussi singuliers que le sont les femmes. Ceux-ci ne se cherchent, ne se forgent et ne se trouvent, au cas par cas, qu’à travers ce qui de la parole de celles-ci peut faire advenir un dire.

(1) Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 877.
(2) Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil, p. 153.
(3) Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, op.cit., p. 557.
(4) Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998, p. 185.
(5) Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir », Écritsop.cit., p.822.
(6) Lacan J., « La signification du phallus », Écritsop.cit., p. 694.
(7) Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 465.
(8) Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », Écritsop.cit., p. 733.
(9) Lacan J., « La signification du phallus », op. cit., p 695.
(10) Ibid., p. 694.
(11) Lacan J., Le Séminaire, Livre XIV, « La logique du fantasme » [1966-1967], leçon du 1er mars 1967, inédit.
(12) Lacan J., « Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir », Écritsop.cit., p. 750.
(13) Lacan J., « Note sur l’enfant », Autres écrits, op. cit., p. 374.
(14) Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », op.cit., p. 730.
(15) Lacan J., Ibid.
(16) Lacan J., « La lettre volée », Écrits, op.cit., p 31
(17) Laurent Eric, « Positions féminines de l’être », Quarto, n°90, juin 2007, p. 28-33.
(18) Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 68.
(19) Lacan J., « L’étourdit », op.cit., p 465.
(20) Ibid., p. 468.

http://www.causefreudienne.net/deux-notes-sur-la-feminite/

 

mercredi 8 août 2018 · 11h46

L’objet voix, extrait (Rose-Paule Vinciguerra)

Comment enfin dans l’analyse, le sujet est-il confronté à la voix ? C’est sous la forme d’une voix venant de l’Autre de la façon la plus radicale, sous la forme d’un « Que veux-tu ? » qu’il la rencontre, en fin d’analyse notamment. À partir de là, pour le sujet, pourra s’opérer un retournement sur lui-même faisant apparaître le point où sa jouissance la plus têtue insiste. Ce Che vuoi ?, dit Lacan, est l’ouvre-bouteille d’un flacon dont le contenu est à découvrir [46]. Dans l’analyse, ce Che vuoi ? va confronter le sujet à la béance du désir de l’Autre concernant son être, à celle de son propre désir en tant qu’Autre. Il renvoie au sujet sa propre demande sur son désir. Comme le héros de Cazotte [47], habité par une volonté de savoir, le sujet en analyse voit s’ouvrir la fenêtre de son fantasme et un sonore Che Vuoi ? le renvoie à ses rapports éprouvants et dangereux avec la jouissance.
 
Il faudra donc, en fin d’analyse, que le sujet confronté à cette question, reconnaisse le manque de garantie de l’Autre, pour que l’objet cause du désir puisse surgir. Ce manque de l’Autre et donc du sujet va s’incarner dans le moins phi de la castration et il devient alors possible au sujet de se repérer avec l’objet a comme perdu mais valant comme symbole du manque.
 
Concernant la voix, objet séparé du corps, c’est comme franchissement du vide de l’Autre qu’elle s’élève en fin d’analyse, dans ce qui s’éprouve de risque vivant. Comme Orphée revenant des Enfers, la voix, s’arrachant sur ce vide de l’Autre, franchit l’Achéron.
 
Ajoutons une remarque latérale : lors de son élaboration ultérieure, dans « L’étourdit » notamment [48], Lacan a avancé qu’en fin d’analyse, c’est surtout à la voix du surmoi en tant que féminin, à une jouissance au-delà de l’Œdipe que le sujet a à s’affronter. Le dire de la sphinge dans la prosopopée que Lacan invente est celui d’un surmoi que Lacan nomme « surmoitié ». En disant « Tu m’as satisfaite » [49], la sphinge invite l’humain à la rejoindre… par la castration réelle ou la mort [50]. C’est, en un sens, à cette jouissance non symbolisée, dont on ne peut rien dire, qu’un sujet est confronté en fin d’analyse.
 
Comment y faire obstacle ? En faisant « se réfuter, s’inconsister, s’indémontrer, s’indécider » ces dits de la sphinge, dit Lacan. En faisant notamment qu’ils apparaissent inconsistants, c’est-à-dire tels qu’on ne puisse leur répondre par oui ou par non, car l’exigence de consistance consiste à fermer l’inconscient.
 
Ces dits doivent aussi « se compléter ». Il y a là une difficulté. De quoi doivent-ils « se compléter » ? Sans doute d’un signifiant manquant jusqu’alors et qui soit susceptible de les déplacer ! C’est la tâche de l’interprétation de fournir ce signifiant qui fera « se compléter » les dits du surmoi. Et cela, précise Lacan, « à partir de ce qui ex-siste des voies de son dire ». Au-delà de ses dits, en effet, et à travers la voix du surmoi, le dire de la sphinge est « satisfais-moi ». Il va donc falloir savoir déchiffrer et deviner d’où s’origine ce dire du « satisfais-moi » enjoignant au sujet de rejoindre cette jouissance illimitée. À cette Autre jouissance, on ne peut que répondre : « il n’y a pas d’Autre de l’Autre ». Le dernier mot qui conviendrait à l’exigence de cet appel, personne ne peut le donner. Au « Jouis » du surmoi, on ne peut répondre que par « j’ouis ».
 
Ainsi, la fin de l’analyse témoignerait de la façon particulière dont chacun a su « faire taire » la voix inarticulée, ce point de jouissance « inassumable » au cœur de l’énonciation, d’une façon autre que par la voie du fantasme qui croit seulement qu’il s’en échappe.
 
La voix dont parle la psychanalyse n’est donc pas la voix modulée que l’on entend. Elle n’est pas en rapport à la musique mais en rapport à la parole, distincte des sonorités, articulée. Lorsqu’elle résonne dans le vide de l’Autre, c’est celle d’un sujet qui a su faire taire un « Viens » envoûtant et menaçant et prendre appui sur son propre dire en acte pour advenir. Ainsi, la voix peut-elle s’isoler comme « noyau de ce qui, du dire, fait parole » [51].
 
 
[46] Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir »,…
[47] Cf., Cazotte, Le diable amoureux, Paris, Gallimard,…
[48] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Le…
[49] Ibid.
[50] Laurent É, « Positions féminines de l’être », cours…
[51] Lacan J., D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 351.
 
https://www.cairn.info/revue-la-cause-freudienne-2009-1-page-134.htm
 
mercredi 8 août 2018 · 11h53

l’amour surmoitié

Si on peut, en guise de conclusion, parler d’une «clinique» de l’amour 14 c’est du fait que l’amour ne se déploie pas exclusivement sous la bannière d’Éros, dans la «douce moitié» où le partenaire pourrait combler les aspirations narcissiques du sujet, mais, et plus fondamentalement, comme «surmoitié», – ainsi que Lacan le signale dans L’Étourdit : «C’est là surmoitié qui ne se surmoite pas si facilement que la conscience universelle». 15
 
Le Surmoi partenaire de l’Amour, Vicente Palomera, https://www.disparates.org/iota/wp-content/uploads/040.pdf
 
14. J’emploie l’expression introduite par François Leguil dans un conférence à Nantes, le 3 octobre 1987 : «La « clinique » de l’amour et la folie», Travaux 3, Groupe d’études de Nantes, 1988.
15. LACAN, J. «L’Étourdit», Scilicet n°4, Paris, 1973, p. 25.
mercredi 8 août 2018 · 12h30

Le Surmoi partenaire de l’Amour
— Vicente Palomera

 Amour et culpabilité  

La clinique psychanalytique permet de constater que  les liens de l’amour avec ce qui le conditionne sont  loin d’être aussi puissants que ceux qu’il a avec cet  Autre, obscur, derrière lequel pointe le surmoi.  Jekels et Bergler ont souligné cette évidence sur le plan clinique dans un article :  « Übertragung und  Liebe » 1 .  Dans son  Séminaire VIII, Le transfert,  Jacques Lacan, tout en en conseillant la lecture, le  résume par une thèse et une anecdote.  

La thèse est la suivante : «Ce n’est pas simplement  que l’amour est souvent coupable, c’est qu’on aime  pour échapper à la culpabilité»  2 , ce qui revient à  dire que si l’amour est coupable, c’est parce qu’il  implique  la  demande  d’être  aimé  (Geliebtwerdenwollen)  par celui qui pourrait nous  rendre coupable. Il s’agit alors de voir comment  cette thèse s’articule avec le fait que la demande  d’être aimé est demande que l’Autre dévoile son  manque  3 .  

L’anecdote, maintenant : «Si on aime, en somme,  c’est parce qu’il y a encore quelque part l’ombre de  celui qu’une femme tordante avec laquelle nous  voyagions en Italie appelait  Il vecchio con la barba,  celui qu’on voit partout chez les primitifs»  4 .  

La thèse centrale de Jekels et Bergler qui met en  relation l’amour et le surmoi implique donc  qu’existe une connexion entre le surmoi et le  partenaire de l’amour : nous aimons sous la pression  du surmoi, lequel incarne une manifestation de la  pulsion de mort.  

Si Lacan, avec ce qu’il a appelé son «retour à Freud»  a conçu la psychanalyse comme une entreprise qui  tend à ébranler le sujet dans son rapport à la pulsion  de mort, on comprend qu’il s’intéresse à cet article  de Jekels et Bergler, dans la mesure où il porte sur  ce qui peut permettre d’atteindre cet objectif, c’est-à-dire l’amour de transfert.  

Pour Freud la signification de l’idéal du moi  implique sa dépendance par rapport au narcissisme :  on aime ce qui manque éminemment au moi pour  atteindre l’idéal aimé. Lorsque le silence s’installe  entre le moi idéal fantasmé et l’idéal du moi réalisé,  le moi sombre dans l’abîme de la culpabilité, qui  exprime une nostalgie foncière. C’est ainsi que  Jekels et Bergler justifient cette particularité  surprenante qu’a l’aimé de se dévaloriser lui-même.  Cela rendrait raison du fait que, pour se libérer de la  douleur, le sujet doive trouver un autre qui sache le  rendre coupable.

Pourquoi cela ? Nous le  comprenons mieux en partant de la définition que  ces auteurs nous proposent du sentiment de  culpabilité et qui tient dans ces quelques mots : «ne  pas être aimé par le surmoi». C’est la raison pour  laquelle, dans la genèse même de l’idéal du moi et  du moi idéal il y aurait lieu de supposer une pulsion  de mort. Les auteurs nomment cela le «miracle de  l’investissement d’objet»  (Das Mirakel der  Objektsbesetzung).  

Où se trouve la double nécessité d’abandonner le  narcissisme original et d’investir, au lieu d’un objet  propre, un objet extérieur ?  (Warum gibt das Ich  zugunsten eines fremden Ichs von seiner Libido  ab?)  Il existe incontestablement pour eux une continuité  au niveau de Thanatos.  La création d’un objet par  l’enveloppement de la pulsion de mort implique une  dialectique dans laquelle ce qui est requis ou  sollicité est le réel. Dans cette perspective, le choix  de l’objet d’amour tend à s’effectuer dans une  discordance, dans la mesure où l’amour tend à être  un amour «authentique» tout en coïncidant avec le  réel du partenaire qui ne trompe pas. L’idéal n’aurait  pas d’autre fonction que celle de cacher la réalité de  ce qui manque, ce que Lacan démontre  magistralement avec le cas de «la femme qui avait  les plus jolis seins».  

«Parce que je t’aime, je te mutile»  

Lacan commence par souligner la distinction  nécessaire entre le lieu où se produit le bénéfice  narcissique, où l’idéal du moi fonctionne, et sa  fonction dans l’amour. Il aborde alors un autre  versant classique de la «clinique de l’amour», celle  que Karl Abraham a introduite sous le concept  «amour partiel de l’objet»  5 .  

L’«amour partiel de l’objet» n’est autre que l’amour  de l’autre – aussi complet que possible –, à  l’exception des génitoires ou  pudenda.  Lacan  remarque que tous les exemples d’Abraham sont  fondés sur la séparation imaginaire du phallus. Le  phallus, dans cette perspective, est ce dont la  fonction se révèle quand il se différencie de l’objet  a. Abraham se demande d’où vient la rage qui surgit  au niveau imaginaire de châtrer l’autre dans ce point  vif, et Lacan cite sa réponse : « Wir müssen  ausserdem in Betracht ziehen, dass bei jedem  Menschen das eigene Genitale stärker ais irgendein  anderer Körperteil mit narzissischer Liebe besetzt  ist».  «Nous devons donc prendre en considération le  fait que, chez tout homme, ce qui est proprement les  génitoires est plus fortement investi que toute autre  partie du corps dans le champ narcissique.»  6  Plus  loin, Lacan signale encore : «La phrase que j’ai  extraite d’Abraham le comporte – c’est pour autant  que le phallus réel reste, à l’insu du sujet, ce autour  de quoi l’investissement maximum est conservé –  que l’objet partiel se trouve être élidé ; laissé en  blanc dans l’image de l’autre en tant qu’investie.»  7

Un cas analysé par Lacan élucide ce point8 . Il s’agit  de l’analyse d’une femme qui, au niveau de ses  désirs, s’organisait assez bien : «disons qu’elle prend  plus que des libertés avec les droits, sinon les  devoirs du lien conjugal et que, mon Dieu, quand  elle a une liaison, elle sait en pousser les  conséquences jusqu’au point le plus extrême de ce  qu’une certaine limite sociale, celle du respect offert  par le front de son mari, lui commande de respecter.  Disons que c’est quelqu’un qui sait admirablement  tenir et déployer les positions de son désir […] elle a  su, à l’intérieur de sa famille, […] maintenir tout à  fait intact un champ de force d’exigences strictement  centré sur ses besoins libidinaux à elle».  Lacan nous indique, ensuite, quelle place il occupait  pour elle dans le transfert : il incarnait son idéal du  moi, c’est-à-dire le point idéal où l’ordre se  maintenait, d’autant plus exigeant puisque c’est à  partir de là que tout désordre était possible. Lacan  nous dit qu’il était mis par elle juste en ce point où il  ne devait pas être permissif, ni approuver ses  histoires amoureuses. En définitive, placé en I (A) il  devait être le témoin de ses histoires mais sans  montrer aucun signe de complicité : il incarnait son  idéal du moi, c’est-à-dire le point idéal où l’ordre se  maintenait, d’autant plus exigeant puisque c’est à  partir de là que tout désordre était possible. «Mais je  crois, conclut-il, que la chose qui devait être  maintenue en tous les cas à l’abri de tout thème de  contestation, c’est qu’elle avait les plus jolis seins de  la ville»  9 . Disons, en d’autres termes, que c’est à  I(A) que manquent «les seins les plus jolis de la  ville». La fonction imaginaire de l’idéal se soutient  de ceci que, à ce niveau, le phallus réel est préservé.  

Si l’amoureux se définit de ne pas savoir ce qui, de  l’objet d’amour, le rend amoureux, il n’est donc pas  rare que la culpabilité s’infiltre dans la relation  amoureuse, car elle est en elle-même une réponse au  non  savoir.  L’amour,  en  effet,  consiste  fondamentalement en la non coïncidence du manque  du sujet et de ce qui reste caché dans l’autre.  Peut-être Lacan a-t-il été poussé à définir l’amour  comme un «don de ce qu’on n’a pas» parce que,  nulle part ailleurs que dans l’amour, le sujet ne se  trouve confronté à la question : «Qui suis-je pour  lui ?» ou bien : «Peut-il me perdre ?»

Cet aphorisme  paradoxal démontre excellemment que le sujet est  intéressé, non pas à l’autre comme partenaire, mais à  l’objet  a.  Lorsque la culpabilité se présente, c’est  que le sujet recule dans l’horizon de l’objet du désir,  c’est-à-dire, identifie le partenaire avec ce qui lui  manque.  Chaque fois que l’amour se montre impuissant à  cacher, soit l’énigme du désir de l’Autre, soit  l’aspiration de la jouissance de l’autre, pointe le  surmoi. Le conjoint peut alors devenir pour un sujet  le surmoi le plus inconfortable. C’est pour cette  raison que, comme le signale Lacan : «si la  culpabilité n’est pas toujours, et immédiatement,  intéressée dans le déclenchement d’un amour, dans  l’éclair de l’énamoration, dans le coup de foudre, il  n’en est pas moins certain que, même dans des  unions inaugurées sous des auspices aussi poétiques,  il arrive avec le temps que viennent se centrer sur  l’objet aimé tous les effets d’une censure active.»  10

Le surmoi le plus inconfortable  

En ce sens, un fragment de cure nous a permis de  concevoir le répertoire de la confrontation du sujet  avec le manque de l’Autre.

Dans ce cas, c’étaient la  peur et l’angoisse qui faisaient le signe de la  culpabilité d’une femme, lors des premiers  entretiens. Elles se manifestèrent un an après qu’elle  elle fût sortie d’une longue analyse, sortie qui avait  eu lieu après sa séparation d’avec son mari, et à la  suite du coup de foudre pour l’homme qui passait  pour être son surmoi le plus inconfortable.  

Le surgissement de cet amour sur le mode du «coup  de foudre», que je distinguerai ici de ce que la  langue espagnole nomme un amour «à première  vue» était un «amour au premier contact». Elle le  signale après avoir observé qu’elle veut aborder ce  dont il s’agit «avec tact»  11  et avec un analyste avec  lequel elle n’aurait pas eu à faire précédemment (à  cause de sa profession, elle fréquente le milieu  «psy»). Que l’amour soit aveugle ne lui est en rien  étranger, à elle qui se rappelle que le premier cadeau  qu’elle lui a fait était un livre dont la couverture  montrait une femme aux yeux bandés. Elle se  demandait : «Qu’ai-je fait ? Pourquoi l’ai-je laissé  entrer si vite dans ma vie ?» Maintenant que «le  voile est tombé», elle se demande pourquoi elle a si  facilement accordé foi à la construction que son  partenaire lui avait présentée de lui-même.  

Elle se présente donc comme sujette à une grande  inquiétude ou, plus précisément, comme prise de  peur, d’une peur qui, selon elle, serait le corrélat  d’une rétorsion de la part de l’autre qu’elle sollicite  avec des pensées mauvaises. On voit comment, dans  ce cas, l’inquiétude est un des noms de l’angoisse  quand l’objet de cette rétorsion est lui-même produit  par le retrait de l’amour.  Pour la première fois, dans sa vie professionnelle  elle se trouve si malade qu’elle demande un arrêt de  maladie. Un rêve d’angoisse la réveille au milieu de  la nuit, en proie à la panique : «Je suis dans une fête,  je sors dans la rue. J’ai lu la nouvelle d’un violeur  qui a tué sa femme. Il y a une grille métallique près  d’un square où il y a du monde. De la grille sort un  bras d’homme qui touche les fesses d’une fille. Je  prends ce bras et commence à tirer avec force pour  qu’il ne s’échappe pas. Plusieurs personnes m’aident  et finalement nous réussissons à faire apparaître  l’homme. C’est un monsieur énorme, brutal et de  haute taille. À ses côtés je vois le corps d’une fille  avec un vase cassé, cloué dans ses parties génitales,  maintenant ensanglantées».  

Nous ne dirons pas que le rêve met en scène le vase  avec le bouquet de fleurs du tableau de Jacopo  Zucchi intitulé  Psyché surprend Amour.  Nulle masse  de fleurs, ici, ne dissimule le phallus d’Éros. Au  contraire, le rêve résume bien le refrain populaire  espagnol «Se  rompio el cantaro»  12 , interprétant en  même temps la série d’infections vaginales surgies  depuis qu’elle a fait la connaissance de son amant.  Celui-ci avait toujours nié qu’un eczéma de son  pénis pourrait être à l’origine de ses infections à  elle. Après plusieurs années d’insistance, elle a  vérifié ses soupçons. C’est là que, pleine de colère,  elle veut se séparer de lui.  Ce rêve est accompagné d’une série inusitée de  rêves ayant la merde pour thème central. Dans l’un,  où il y a des toilettes recouvertes de merde, avec des  étagères mal rangées et remplies des parfums et  maquillages, elle finit par se dire à elle-même : «Je  dois vider tout ça !» Dans un autre, la merde sort par  la cuvette des toilettes et dans un autre, finalement,  elle marche et écrase une crotte dont elle a du mal à  se débarrasser.  

La sémantique de la couleur et de la merde nous  renvoie sans doute à la méchanceté, mais, plus  profondément, elle dévoile plutôt la couleur du  A  en  tant qu’énigme et comme figure obscène et féroce  qui exige que soit cédé un plus-de-jouir  13 .  Le souvenir de ses nombreuses maladies infantiles a  permis de situer ce moment d’angoisse. En effet,  petite, à chaque fois qu’elle était souffrante, la mère  l’envoyait au lit pour des bricoles et lui faisait  manquer l’école. Il s’agissait toujours de maladies  de la bouche et la gorge. L’interprétation du  déplacement «de haut en bas», lui permet de mettre  en continuité ses symptômes «génitaux» avec sa  symptomatologie infantile, amène le souvenir de la  grave dépression subie par sa mère quand elle quitte,  à dix-huit ans, le domicile parental et fait se  déployer les labyrinthes au long desquels  l’analysante cherche, de façon répétitive, l’amour  d’un homme, en fuyant le surmoi maternel.  

Qu’a de particulier le choix de l’homme dont les  demandes d’amour la pressent autant actuellement ?  Jusqu’alors, quand elle avait un rapport avec un  homme, dans sa tête il y en avait toujours un autre  possible. La nouveauté de cette rencontre a été de  découvrir qu’avec celui-ci, cela ne lui arrivait plus,  elle a découvert qu’elle n’avait pas à penser à un  autre homme. Cela dit bien comment l’homme  qu’elle avait trouvé s’accouplait à son fantasme. La  seule idée de le quitter fait surgir en elle la question :  qu’est ce qui se passerait s’il me perdait ?, question  qui va de pair avec la peur qu’il pourrait faire une  folie. Ainsi elle ne peut donc pas éviter ce point où  se pose la question de «faire de sa vie un enjeu pour  lui», où elle fait le lien avec la crise endurée par sa  mère au moment de son départ.  Si on peut, en guise de conclusion, parler d’une  «clinique» de l’amour  14  c’est du fait que l’amour ne  se déploie pas exclusivement sous la bannière  d’Éros, dans la  «douce moitié»  où le partenaire  pourrait combler les aspirations narcissiques du  sujet, mais, et plus fondamentalement, comme  «surmoitié», – ainsi que Lacan le signale dans  L’Étourdit : «C’est là surmoitié qui ne se surmoite  pas si facilement que la conscience universelle».  15

* Traduit de l’espagnol par Susana Elkin.  

  1. JEKELS L. et BERGLER E., «Übertragung und Liebe», Imago, Bd. XX,  1934, pp. 5-31.
  2. LACAN J., Le Séminaire, livre VIII, Le transfert,  Paris, Seuil, p. 394.  
  3. MILLER J.-A., «Les labyrinthes de l’amour», La lettre mensuelle, n°109,  mai 1992, p. 18.  
  4. LACAN J., op. cit.
  5. ABRAHAM K., «Esquisse d’une histoire du développement de la libido basée sur la psychanalyse des troubles mentaux», 1924, Oeuvres complètes,  volume II, Paris, Payot, 1965, p. 305.  
  6. LACAN op. cit., p. 441.  
  7. Ibid., p. 449.  
  8. Ibid., p. 399.  
  9. Ibid, p. 400.  
  10. Ibid, p. 395.  
  11. Le jeu de mots est moins sensible en français qu’en espagnol entre «contact» (con facto)  et «avec tact».  
  12. Le refrain est « Tanta va el cantaro a la fitent e que al final se quiebra»,  dont la traduction fut donnée  par François Villon dans  La ballade des  proverbes : « tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise».  
  13.  Je fais référence ici au commentaire  de Colette Soler sur le surmoi à partir  du cas  The Piggle de Winnicott in Clinica del  superyo en la infancia, «Actas de  la VIII jornadas de Forum»,  Barcelona, 1996.  
  14. J’emploie l’expression introduite par François Leguil dans un conférence à  Nantes, le 3 octobre 1987 : «La « clinique » de l’amour et la folie»,  Travaux 3,  Groupe d’études de Nantes, 1988.
  15. LACAN, J. «L’Étourdit»,  Scilicet  n°4, Paris, 1973, p. 25   
mercredi 8 août 2018 · 18h25

les deux surmois

L’explication fait suite : le discours de la sphynge est celui du surmoi féminin. Lacan a posé, nous l’avons vu, l’inexistence du rapport sexuel entre deux moities qui seraient homme et femme; il pose ici l’existence de deux surmois, qu’il dénomme « surmoitiés » : d’une part, le surmoi homme, bien connu comme étant le surmoi paternel de Totem et Tabou, d’autre part le surmoi féminin décrit par la bouche de la sphynge. Celle-ci ordonne au « petit-homme » de la satisfaire, de la comprendre, puis de devenir Tirésias ; autrement dit, de devenir un ami, puis une femme, et de faire l’Autre. Tirésias, transformé en femme, est invité à cette place de l’Autre. L’invitation de la sphynge est celle du semblant, à savoir feindre d’être au-delà de la mesure phallique, et cela pour une jouissance supplémentaire, qui n’a rien à faire avec l’Autre barré. Cette jouissance-là est une jouissance sans représentation, en dehors du symbole phallique, une jouissance non symbolisée, non signifiantisée, non inscriptible en S (Abarré). Telle est ici présentée la jouissance dite féminine, totale et pure : c’est la jouissance de l’Autre, J(A). Voici ce qui est nouveau dans « L’Etourdit » : il existe une jouissance hors graphe. On peut constater que cette jouissance correspond à celle du père primitif. [Ilexistex.nonphix] est équivalent à [pastoutx.phi de x]. Notons que dans Encore, la jouissance féminine sera décrite comme jouissance supplémentaire, et la jouissance de l’Autre deviendra la jouissance de l’Autre sexe.
A cet endroit du texte de « L’étourdit », Lacan fait intervenir le psychanalyste. « Ces dits (du surmoi féminin) ne sauraient se compléter, se réfuter, s’inconsister, s’indémontrer, s’indécider qu’à partir de ce qui ex-siste des voies de son dire » : c’est-à-dire que ces dits soient marqué de la barre de la castration, ramené à S(Abarré). Eric Laurent en fait le commentaire suivant : par rapport à la demande de jouissance féminine, la fonction du psychanalyste est de restaurer le rapport au S(Abarré), au « il n’y pas d’Autre de l’Autre »; la place du psychanalyste est de répondre au surmoi féminin en le renvoyant « à la vraie logique de la position féminine qui est de dénoncer les semblants qui visent à toute consistance de l’Autre ». Notons que cette réponse permet la « patoutisation »…
 

La jouissance au fil de l’enseignement de Lacan, Jean-marie JADIN, Marcel RITTER

 
samedi 11 août 2018 · 08h24

De la sphinge grecque à la surmoitié (Joëlle Fabrega)
— ...lorsque le sujet féminin fait appel à l’homme à partir de sa jouissance

[…]

Lacan va régulièrement se saisir de la figure de la sphinge, notamment dans les Séminaires « La logique du fantasme », D’un Autre à l’autre et L’envers de la psychanalyse. Mais c’est dans « L’étourdit » qu’il lui donnera sa valeur finale de surmoi féminin qu’il appellera « la surmoitié » (( Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, op. cit., p. 468.)).

Éric Laurent, dans son bel article « Positions féminines de l’être »  (( Laurent É., « Positions féminines de l’être », Quarto, n° 90, juin 2007, p. 28.)), commente la prosopopée de la sphinge lacanienne. Il y montre comment Lacan associe dans « L’étourdit » la position féminine à une position surmoïque lorsque le sujet féminin fait appel à l’homme à partir de sa jouissance. « Tu m’as satisfaite, petit homme […]. Grâce à la main qui te répondra à ce qu’Antigone tu l’appelles, la même qui peut te déchirer de ce que j’en sphynge mon pastoute, tu sauras même vers le soir te faire l’égal de Tirésias et comme lui, d’avoir fait l’Autre, deviner ce que je t’ai dit. » ((  Lacan J., « L’étourdit », op. cit., p. 468.)) Cet appel est une exigence de jouissance, mais c’est aussi la proposition d’accéder à un savoir (( Où l’on voit la parenté, que l’on retrouve dans les textes antiques, entre la sphinge et les sirènes.)). À tenter l’homme d’en faire l’égal de Tirésias, la sphinge fait miroiter la possibilité de la comprendre, de la deviner. Mais croire la saisir peut revenir à se faire détruire. Lacan fait donc de cette exigence de jouissance une exigence surmoïque (( Lacan introduit là un surmoi spécifiquement féminin à distinguer du surmoi paternel freudien et du surmoi maternel kleinien.)).

« C’est là surmoitié qui ne se surmoite pas si facilement »  (( Lacan J., « L’étourdit », op. cit., p. 468.)) ajoute Lacan. On ne peut répondre à celle-ci avec légèreté. Il ne s’agit pas non plus d’y rajouter en cédant à son impératif mais plutôt d’y soustraire quelque chose. Il faut amener l’incomplétude de l’Autre sous les trois formes de l’inconsistance, l’indémontrable, l’indécidable. « Ses dits ne sauraient se compléter, se réfuter, s’inconsister, s’indémontrer, s’indécider qu’à partir de ce qui ex-siste des voies de son dire. » ((  [26] Ibid.)) Quand se fait entendre cet appel de sirène, il s’agirait de ne pas faire la sourde oreille. Il faut l’affronter de la bonne façon qui serait ramener le rapport à S(Ⱥ) et ainsi, pour le partenaire, de servir « de relais pour que la femme devienne cet Autre pour elle-même comme elle l’est pour lui » ((  Lacan J., « Propos pour un congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 732.)), soit lui faire entendre « qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre »  (( Lacan J., Le Séminaire, livre xxiii, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 127.)). « [L]es dits de la Sphynge n’ont de pouvoirs mortels que si on ignore qu’il faut y faire face comme être sexué » ((  [29][29] Laurent É., « Positions féminines de l’être », op. cit., p. 30.)).

Une femme peut se trouver livrée à l’illimité de sa jouissance. C’est l’espace du pas tout (( [30] Laurent D., « Le répons du partenaire », La Cause freudienne, n° 48, mai 2001, p. 74 : « L’homme a un rapport structural à la limite, par le phallus. La femme ne l’a pas. Le rapport à la limite, pour elle, est contingent et relève de l’amour, de la certitude de l’amour qui vient fixer la dérive pulsionnelle. » )). Ainsi, pour certaines, la relation à l’homme peut confiner au ravage et amener à un état particulier d’affolement et de déréliction. Il revient à celui-ci de lui répondre sans s’esquiver. Le discours amoureux a en effet fonction de tempérance pour chiffrer sa jouissance. Mais la parole d’amour doit procéder du manque à être et non pas de l’avoir, pour donner à une femme un supplément d’être qui, dit joliment Dominique Laurent, « permet le chatoiement de tous les semblants » (( [31][31] Ibid., p. 76.)), pour que le ravissement n’aille pas jusqu’à son terme qui est celui de la pulsion de mort.

Quand cet affolement, orchestré par la pulsion de mort, se présente sous sa face agressive, apparaît la femme fatale. Cette figure de la femme dangereuse se retrouve dans d’autres aires mythologiques : Lilith, Mélusine, la Vouivre pour n’en citer que quelques unes ((  [32]Cf. Bril J., Lilith ou la mère obscure, Paris, Payot, 1981.)). Là encore, il s’agit d’affronter, et comme le dit l’écrivain grec Nikos Kasantzaki : « sans nous faire attacher, par faiblesse, au mât d’une grande idée, ne nous perdons pas en écoutant et en embrassant les sirènes. Mais poursuivons notre voyage : enlevons les sirènes, […] et faisons le voyage avec elles » (( [33]Kasantzaki N., Ascèse, Cognac, Le temps qu’il fait, 1988, p. 99-100.)).

Héra, la déesse voilée, fait figure de gardienne d’un savoir sur la jouissance féminine, elle qui punit Tirésias d’en vouloir divulguer quelque chose. La sphinge grecque est une figure de la pulsion de mort à l’état pur. La sphinge lacanienne est une figure du surmoi féminin, de l’appel de la jouissance féminine à l’état sauvage. Héra se sert de la sphinge pour faire la leçon à ceux qui transgressent « la voie juste » (( Lacan J., Le Séminaire, livre xvii, L’envers de la psychanalyse, op. cit., p. 141 : « si la castration est ce qui frappe le fils, n’est-ce pas aussi ce qui le fait accéder par la voie juste à ce qu’il en est de la fonction du père ? »)). C’est au prix de sa castration assumée que l’homme peut braver la privation féminine. Il faut donc faire face à la sphinge comme être sexué. Elle se présente comme surmoitié à celui qui ne veut pas l’entendre et c’est cette face obscure de la déesse Héra que vient incarner, selon nous, la sphinge.

 

https://www.cairn.info/revue-la-cause-du-desir-2013-2-page-103.htm

 

 

dimanche 19 août 2018 · 18h15

Le caprice féminin, Frank Rollier (extrait)

[…]

A la fin du paragraphe, Kant note entre parenthèses quatre mots en latin : « Sic volo, sic jubeo », « Ainsi je le veux, ainsi je l’ordonne », dont J.-A. Miller retrouvera l’origine chez Juvénal. À Rome à partir du premier siècle (années 90), Juvénal écrit une série de satires dans lesquelles il dénonce l’hypocrisie des puissants, les mauvais exemples que donnent les parents à leurs enfants, la corruption et la luxure de la société impériale. Dans la satire VI, il s’en prend avec véhémence à la femme mariée, dépeinte comme étant toujours insupportable, sinon dépravée. Il tente de dissuader un ami qui songe à se marier et, entre autres exemples, rapporte cette saynète entre une femme et son mari, sans en préciser le contexte : « Cet esclave, en croix ! » ordonne la femme à son mari, lequel rechigne à obtempérer, pas tant par humanité que par souci de son patrimoine humain. Il essaie de discuter : « Mais quel crime a-t-il commis pour mériter un tel supplice ? Où sont les témoins, le dénonciateur ? On ne saurait prendre trop de temps quand il y va de la mort d’un homme ! ». Ce à quoi elle réplique : « oh le sot ! Un esclave, est-ce donc un homme ? Il n’a rien fait, soit ! Mais je le veux ! Je l’ordonne ! Hoc volo, sic jubeo – Comme raison, que ma volonté suffise ! » (( JUVENAL., « Satires », p 67, Les belles lettres, Paris, 2002. ))

Le caprice mortifère de la matrone de Juvénal renvoie directement au surmoi dont Freud soulignait la parenté avec l’impératif kantien. Il s’agit donc d’un surmoi qui se situe dans une autre dimension que celle du surmoi qui interdit, dimension que Freud avait précédemment développée. Depuis Lacan nous concevons le surmoi comme une instance qui pousse à la jouissance, qui « pousse au crime » écrit Eric Laurent.  J.-A. Miller, dans sa « Théorie du caprice», pointe « l’affinité de la femme et du surmoi » (( 19 MILLER J.-A., « Théorie du caprice », Quarto, n° 71, p. 6-12. , p. 11.  ))  que vérifie la saynète racontée par  Juvénal.  

Lacan fera de la Sphinge  (version féminine du Sphinx) une incarnation du surmoi féminin,  la  surmoitié d’Œdipe qui lance – dans la version du mythe créée par Lacan – un « tu m’as  satisfaite  petithomme »  (( 20 LACAN J., « L’étourdit »,  Autres Écrits, Seuil, 2001, p. 468. )) , qui apparaît comme un défi, « une exigence de jouissance distincte  de la jouissance phallique. »  (( 21 LAURENT E., « Positions féminines de l’être », Quarto, N° 90 « La femme et la pudeur », pp. 28-33.)) Bien sûr, à travers Œdipe, chaque  petithomme  est interpellé par  cette exigence mortifère qui, selon la lecture qu’Eric Laurent fait de ce passage de  « L’étourdit », à la valeur d’un impératif lancé à  l’homme :  « Fais toi l’ami des femmes ». Pour  vraiment les comprendre,  fais-toi femme toi-même, essaye de t’approcher de l ’Autre  jouissance. C’est à ce propos que Lacan convoque le devin Tirésias : «…tu sauras même vers  le soir te faire l’égal de Tirésias… ».

Le point important, me semble-t-il, éclaire ce fait que «  la voix du surmoi féminin (…) s’origine (…) de son Autre jouissance qui lui est propre ». Eric Laurent démontre l’issue de ces appels de la  surmoitié  « à jouir davantage».  Loin d’y voir le  destin de chaque petithomme , « la psychanalyse consiste plutôt à soutenir que  la voix de la  surmoitié n’est mortifère que pour celui qui refuse d’affronter l’originalité de la position  féminine ».   

(…)

La thèse proposée par J.-A. Miller est que  « le principe de cette volonté», de ce  « je veux », « c’est  un  énoncé  qui  est  un  objet  détaché  et  qui  mérite  d’être  qualifié  d’objet petit a,  le caprice-cause  de  ce  qu’il  y  a  à  faire»,  « qui  en  l’Autre  divise  le  sujet».  La  matrone  de Juvénal demande la mort de l’esclave mais  « c’est son mari qu’elle veut diviser, elle veut lui faire  sacrifier  son  bien,  à  savoir  un  de  ses  esclaves,  pour  son  caprice  à  elle»  et,  de  fait,  il doute.  De  la  même  manière,  la  Reine  fait  tourner en bourrique  le  Roi  falot  du  pays  des Merveilles  et  Lucinde  veut  faire  plier  son  père,  cela  afin  qu’ils  sacrifient  leur  pouvoir  au caprice  de  chacune.  Cette  volonté  de  diviser  l’Autre,  Lacan  l’identifie  à  la  volonté  de  la pulsion, laquelle est acéphale et se manifeste « comme volonté-de-jouissance» (( 22. LACAN J., « Kant avec Sade », Écrits, Seuil, p. 775. ))  , traduit J.-A. Miller.

Peut-on qualifier cette volonté de diviser le partenaire, de perversion ? De Kant à Sade (( 23 MILLER J.-A., « Théorie du caprice», op. cit, p. 10. )), il y a une  parenté  manifeste,  marquée  par  le  fait  que  Lacan  introduise  ce  concept  de  volonté-de-jouissance  lorsqu’il  écrit  le  schéma  du  fantasme  sadien  et  dégage  que  c’est  la  volonté  qui semble  dominer  toute  l’affaire.  Le  pervers  s’emploie  explicitement  à  angoisser  l’Autre  «en bouchant  le  trou  dans  l’Autre» ;  si  le  partenaire de  la  patiente  que  j’évoquais  semble  bien avoir  été  angoissé  par  la  «trituration »  de  sa  compagne,  il  ne  me  paraît  pas  certain  que l’époux  de  la  Matrone  de  Juvénal  soit  angoissé,  pas plus  que  le  Roi  d’Alice  ou  le  père  de Lucinde : ils sont simplement divisés, déroutés dans leur prétention à gouverner.  J.-A. Miller propose que «cette volonté-femme veut séparer le  sujet de son avoir […] de ses idéaux». Il tire  le  caprice  féminin  du  côté  de  la  maîtrise  du  signifiant-maître, sans  en  faire  une  position perverse, ni une posture hystérique pour occuper la place du S1. 

Le « hors la loi » ou le « sans limite »  de  cette  volonté-femme  est  différent  du  «être  contre»  de  l’hystérique,  dont « l’expérience  historique  est  faite ».  Aujourd’hui,  les  femmes  peuvent  tout  à  fait  légalement« commander  avec  le  signifiant-maître  en  main »  –  et  J.-A.  Miller  voit  là  une  nouveauté  à encourager. 

Pour  conclure,  avançons  qu’avec  J.  Lacan  et  J.-A.  Miller,  s’opère  une  réhabilitation,  ou  tout du  moins  une  revalorisation  du  surmoi  féminin.  Freud  situait  cette  instance  plutôt  du  côté masculin,  au  point  qu’il  apparaissait  « même  douteux  que  la  femme  soit  dotée  d’un surmoi» (( 24 MILLER J.-A. : « Un répartitoire sexuel », La cause Freudienne, N° 40. )).

Je  propose  que  le  caprice  puisse  être  envisagé  selon  deux  registres.  Le  premier  serait  de considérer  le  caprice  spécifiquement  féminin  comme un  fantasme  masculin,  tout  comme  le masochisme dit féminin et décrit par Freud.  L’autre registre, qui n’est pas antinomique au premier mais, me semble-t-il, supplémentaire – tout comme l’Autre Jouissance est supplémentaire à la jouissance phallique – serait de poser que  tout  ce  qui  se  manifeste  comme  volonté,  telle  que  définie  avec  J.-A.  Miller,  comme relevant d’une jouissance sans limite, hors la loi, puisse être rangé du côté droit du tableau de la  sexuation.  Cette  volonté-de-jouissance  se  réfère  donc  au  féminin,  même  si  elle  émane éventuellement  d’un  homme.  C’est  le  versant  pulsionnel  du  caprice,  qui  n’exclue  pas  sa dimension  mortifère,  sans  que  la  folie  d’une  Médée soit  en  jeu,  puisque  dans  le  fond,  toute pulsion  tend  vers  la  pulsion  de  mort. Fort  heureusement,  J.-A.  Miller  nous  rappelle  que  du côté du vivant, « le caprice est au principe des plus grandes choses ».

Franck Rollier

https://www.lacan-universite.fr/wp-content/uploads/2011/01/Carnet-de-route-9.pdf

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