à Hélène Parker – c’est que je ne n’arrive plus à tenir aucun fil

Outrée, jeudi 13 mai, 5h48

Hélène Parker, 

Si je n’arrive plus à vous écrire c’est que je ne n’arrive plus à tenir aucun fil. 
Il faut que je trouve le moyen d’écrire plus vite ou plus régulièrement, systématiquement. 
Je suis à nouveau confrontée à des problèmes de sommeil. 
Je vais essayer de terminer les lettres commencées et de vous les envoyer. 

Nous vivons à une époque qui incite à l’éparpillement, à la « dispersion mentale » – plus rien n’accroche, plus rien ne fait butée.
Pour cela les réseaux sociaux sont une plaie. 
C’est pourquoi je me suis désinscrite de Facebook, d’Instagram.
Il reste Twitter, où je prends des nouvelles d’Anton. 

Hier en voiture roulant vers ici, Outrée, lu ceci proche de mes  préoccupations actuelles, en raison de ma lecture du dernier opus de Catherine Millot et de son goût pour la solitude (à quoi j’essaierais de m’amarrer à mon tour, créant en moi une tension, légère, différentielle): 

« Ce réel qui est manque et jouissance en même temps, substance et absence, sans nom et sans attributs mais réclamé comme un dû et revendiqué comme une créance, tout tissé de contraires comme un souhait dans un rêve, ce réel n’est-ce pas tout simplement la solitude, « la solitude qui découle du rapport qui ne peut s’écrire ? Car la solitude s’écrit, elle est même ce qui s’écrit par excellence, elle est ce qui d’une rupture de l’être laisse trace.« 

Anne Dunand, un « Commentaire de Hadewijch  (poème XVIII) », Ornicar ? 47 (la citation, magnifique, une promesse, est de Lacan dans le  Séminaire XX).

Comme le futur est actuellement incertain. Non pas seulement à titre individuel. Mais collectif. 

Blanche Demy 

Envoyé de mon IPhone

à Hélène Parker – vouloir l’aveu

il est maintenant 07h07 (vous le voyez comment j’avance vers vous « couchée sur le temps »…) je vous envoie une  des lettres non-envoyées dont je vous parlais hier, que j’ai pris le temps de relire et compléter encore ce matin :


paris, lundi 10 mai, 6 heures

très bien dormi, enfin.
relu hier catherine dont-j’oublie-le-nom, relu Extases intérieures. mais, c’est pas ça, le titre; catherine millot, le nom. le titre reviendra peut-être aussi.
le jour s’est levé. les lampadaires de la rue viennent de s’éteindre. la lumière s’appartient à nouveau.

je ne vais pas bien, depuis quelques jours, difficile(1). mais hier, repris huile de CBD et au réveil cette formidable sensation de chaleur, de confort, de grande lucidité.

je ne pense pas du tout que j’arriverai à noter ici ce qui m’est alors apparu.

l’embarras dans lequel je suis face aux tâches ménagères. dès que je les prends en charge, l’impression d’enfiler la peau de ma mère. tout dans cet appartement demande à ce que je prenne cette peau. à ce que je ne fasse plus que ça, du ménage.
hélas, je ne pense pas pouvoir rapporter rien de plus de mes clartés matinales.

tentative : 
de l’impossibilité de marcher dans les pas de mon père, de sortir du sillon de ma mère : pas très convaincant.
au hasard : 
du besoin impérieux d’agir en cachette, en secret. et de l’insupportable de n’avoir pas d’espace à moi, de temps à moi.

il y eut ce problème hier. tout d’un coup sentie hors de moi, expulsée.

cela fait si longtemps que je suis tentée de me remettre au travail, de me remettre à un travail, et que je n’en trouve pas les moyens : ni la place (où dans l’appartement, à quel bureau, à quel ordinateur ; au café, à la bibliothèque), ni le support (papier, téléphone, ordinateur portable, ordinateur de table ; fichier Word ou blog, blog secret ou blog ancien que je reprends.  compiler ma correspondance, reprendre les anciens textes, repartir à zéro, quelle voie pour la fiction, cela s’atteint comment ?), ni le nom (écrire en mon nom ? impossible ; en quel nom alors ? )

donc, s’agissant de travail auquel je ne me mets pas, je voulais retrouver un passage de ce livre qui n’est pas Extases intérieures de Catherine qui Millot, qui est Abîmes ordinaires me dit internet, je voulais le retrouver, le recopier, à défaut de trouver quoi en faire d’autre, le minimum donc, désireuse que je suis de ne pas laisser cette lecture sans conséquence dans ma vie. alors, ce petit travail de copiste.

à cette fin, et non sans anxiété, je m’installai à la table de la salle à manger. j’allais aussi tenter de combattre cette façon qui est la mienne de dériver, de me laisser aller sans but, incapable que de tenir le gouvernail du plus petit désir, de la moindre intention, je prenais une décision, minime certes, et sortais de mes trajets habituels pour me donner la chance de l’exécuter.

donc anxiété à propos du texte de CM, à propos de ce que j’en ferais, et anxiété parce que je prends une place dans l’appartement pour travailler, au vu est au su de tous, parce que je m’installe ainsi que je le faisais autrefois, il y a 20 ans, à une table, avec un ordinateur et des livres. je vivais alors seule.

vers quinze heures donc à la table de la salle à manger, 

or. déjà écrire ceci est compliqué, demande un travail de mémoire, demande d’aller contre ce qui cherche à se faire oublier, ce qui déjà s’enterre. ce dont je veux parler ici, qui s’est passé hier, je l’ai déjà oublié. j’avance, même s’il n’y parait pas, en aveugle. et le sol, me semble-t-il, les mots, ne cessent de se dérober sous moi. littéralement. je ne sais plus ce qui provoqua la colère d’hier.

en attente d’un nom. quel nom me fait trou au cœur. quel nom me manque. que fais-je en cette absence. quel nom puis-je endosser, en quel nom écrire? comment rapprocher ce  que j’écris de ma personne, de mon nom (impossible).  cela qui n’est possible que dans une lettre (au bas de laquelle j’écris mon nom).

(ce pourquoi j’écris beaucoup de lettres. ce pourquoi je suis tentée d’écrire beaucoup de lettres. est-ce pourquoi elles sont si souvent d’amour sont si souvent d’adieu. elles seules, le lieu de désir, de l’amour, de mort, etc. )

je me dis que je dois retourner à tenter de penser la lâcheté de ça : je n’assume pas ce que je suis, pense. je me dis ça, ces jours-ci. pourquoi ne pas plutôt penser en terme de lâcheté, en termes de lâcheté morale… plutôt que de psychose, de mélancolie ou de Dieu sait quel « rejet de l’inconscient »(2) :

« Il nous faut distinguer, à partir de Télévision, entre la clinique de la lâcheté morale et celle du rejet de l’inconscient. Il s’agit dans le premier cas d’un sujet défini à partir de la structure du langage, la clef en est le désir. Dans le second cas, le rejet de l’inconscient nous renvoie à un autre registre, celui où la  jouissance mortifère se noue à la naissance du symbole. »

Éric Laurent, « Mélancolie, douleur d’exister, lâcheté morale », Ornicar.?47


et c’est là qu’il m’est apparu que je n’aurai jamais rien d’autre à écrire qui ne soit au bord de l’aveu.

(et qu’il y s’agit moins de lâcheté morale que de rachat moral).

toujours au bord de l’aveu. quoi que j’écrive, de cet ordre-là. ce grand désir toujours, qu’on en vienne là, aux faits.  le souvenir remonté de dostoïevski. l’enthousiasme de ma mère pour dostoïevski, ses grandes scènes d’aveux.

je  veux  l’aveu.

faut du crime, faut que ça saigne pour que ça signe, faut que ça s’enseigne, le reste balayé, inexistant, c’est bon pour la fille qu’a un nom :  Blanche Demy.

comme s’il n’y aurait jamais rien d’autre à écrire : ma faute.  celle reprise à mon compte dont ma mère ne cesse de s’accuser.

(question stupide : est-ce de la même faute qu’il s’agit. s’agit-il de la sienne de faute que je fais mienne, ou s’agit-il de la sienne et de la mienne. s’agit-il de sa folie que je prends à mon compte, de la mienne que je lui attribue, ou sommes nous aussi folles l’une que l’autre…)

il y a une faute qu’aucun nom n’assume. c’est d’elle que ce que je veux écrire voudrais prendre la charge.

aucun nom, seulement la chair. Chère Hélène, Chère Blanche,

n’est-ce pas plutôt de la nature de cette faute qu’il faut se rapprocher. de cet objet de l’écriture. dont j’avais cru lire une interprétation possible dans l’écrit d’Éric Laurent cité plus haut sur la mélancolie.
la culpabilité endossée du meurtre de la chose par le symbolique. non, c’était plus dramatique encore que ça. il était question d’incarnation. ne s’agissait-il pas d’incarner ce qui restait du meurtre. ou ce meurtre même et ce qu’il tue. mais non.
ah. mais que faire de ces textes qui vous frappent, où il vous semble lire la résolution de l’énigme qui ne trouve d’ailleurs nulle part où s’écrire, qui se referment dès lors qu’on veut les approcher de plus près, n’offrent plus que leur opacité (en lieu et place de la limpidité un instant ressentie). 
à chaque relecture, je rentre en suspension, c’est à peine si j’ose encore bouger.  j’attends que la révélation entr’aperçue parachève ses effets, ma transformation, qu’elle s’énonce enfin en toutes lettres, me libère. or ça, en lieu et place de libération, c’est bien plutôt de culpabilité que je suis envahie. tant il me semble que je ne fais pas alors ce qu’il conviendrait, que je n’accomplis pas le travail exigé. que je n’étreins pas le texte, ne le tords, pour lui faire rendre son suc, ma vérité.

je fais mieux de reprendre le récit de ce qui s’est passé hier.

je veux donc m’installer à table, je m’apprête à m’asseoir, quand Édouard met une musique dont rien ne peut faire que je ne m’en sente agressée. je ne peux rester dans la pièce.
nous sommes vraiment peu de choses.
je vais à la chambre, je  me couche, entends encore. ne sais ce que je fais alors, probablement décide de ne rien faire, d’attendre que cela passe. je ne veux pas laisser ma  colère s’amplifier. le sentiment d’être perdue. comme je ne peux plus, je ne veux plus me mettre en colère, « être fâchée sur » Édouard, décontenancée, vidée, je décide de sortir, me promener.

il faisait beau, bon. ne faut-il en profiter? cela n’avait pas de sens. je suis allée au bois de Vincennes que je ne connais pas, où j’ai marché lentement. me semblant reconnaître le bois de la Cambre à Bruxelles. je suis allée au bois de Vincennes, où j’ai marché lentement, j’ai fait le tour du lac, fort long tour, tout m’a paru charmant, je prenais des photos, parfois. j’envoyais des messages à Édouard et à Anton (pensant que je n’existais que là, par là, par ces petits messages que j’envoyais. mais c’était dans un vouloir les aimer aussi et n’être plus fâchée. ce plus sûr mode chez moi d’aimer, écrire. je t’écris, je t’aime. aurais-je pu n’avoir rien écrit ? ne leur avoir rien écrit? est-ce que ce serait cela, devenir seule ? cette nécessité de solitude à laquelle la lecture de CM m’a ramenée, qu’elle a fait scintiller à mes yeux.)

je n’existe que dans l’écriture-à, me suis-je dit. dans un écrire intransitif, pour reprendre une expression lue sans la comprendre chez  catherine millot :

(…) il me semblait parfois être la place en attente du jour, sans cesse remis au lendemain, où je me mettrais à écrire. Mais ne tombais-je pas dans un cercle puisqu’écrire, verbe intransitif dont la condition était une certaine vacance, avait pour vocation précisément de donner consistance au vide, en quelque sorte de l’engendrer.
Abîmes ordinaires, Catherine Millot, p. 56.

pourquoi a-t-il fallu que cette expression me frappe? c’est que mon écrire-à, mes lettres, ne supportent aucun vide. bien plutôt cherchent à le remplir, à l’habiter, le peupler. aussi, si dépendante que je me trouve depuis longtemps d’un autre auquel écrire, dans l’impossibilité où je suis de désincarner le lieu de mon adresse, de l’abstraire, de tracer moi-même – de dessiner, de fixer, de peindre -, par delà tout, la silhouette vide et désirable d’un autre inexistant, il me semblait convenir que j’arrive à transitiver l’écriture. je voudrais une écriture qui, comme l’angoisse, ne soit pas sans objet, et qui ne cesse de chercher à s’en rapprocher. encore, et encore.

au retour de ma petite promenade où j’avais marché 11620 pas, après avoir gentiment salué tout le monde, enfant et compagnon, je suis retournée dans la chambre et je l’ai finalement retrouvé le passage de Catherine Millot dans Abîmes ordinaires.

je lisais, accrochée à ses lèvres, au déroulé de son énonciation, consciente de ce que se disait là quelque chose de mon être même, dont je ne savais comment le rejoindre ni comment m’en différencier, puisqu’il fallait bien que je m’en différenciasse, n’ayant connu son (fabuleux) destin, à elle, CM (destin : écrivain / analyste). Le passage a-t-il répondu à mes attentes, correspondu à mon souvenir : oui. oui. oui et non. oui. et le sentiment de suspension et le moment sidération et le sentiment de tristesse.

(comment m’extraire moi, de là, de dessous tout son splendide fatras d’elle, Catherine Millot. comment écouter, retenir ce qu’elle dit, ne pas l’oublier déjà, et qui pourrait adoucir mon sort. que d’elle retenir qui me serve, dont je puisse faire usage. son insistance, sa persévérance. son obsession. l’extase, la solitude, l’écriture. elle qui d’un objet de damnation fait un objet de béatitude. )

à Édouard qui passait dans la chambre, je lus à haute vois le passage, très mal, j’aurais espéré qu’il se passât quelque chose de supplémentaire, une petite jouissance supplémentaire, rien. à la fin, Édouard s’empressa de déclarer : extraordinaire, tout à fait dans tes préoccupations, tu es dans de bonnes mains avec ce livre. dont je lui expliquai alors que j’en étais à une tentative de relecture, et qu’il n’y avait pour moi probablement rien de plus triste au monde que l’idée d’avoir terminé un livre, de l’oublier, de ne rien en faire

08:09, il fait maintenant tout à fait lumineux.

*

A cette lettre de mardi, j’ajoute encore, ce matin (06:06) jeudi :

il ne me semble pas que la solitude de Catherine Millot soit à ma portée. et cela reste encore à établir (la nature de mon irréductible dépendance à l’autre).

pourtant dans le silence même qui s’imposait à moi hier en séance, et l’impossibilité même où je me trouve d’écrire encore ces lettres, mes lettres-à, mes lettres intransitives, il y a peut-être ça, un aveu de suffisance. qu’il s’avoue que ça suffit. un aveu de jouissance. un aveu aussi de quelque chose de réussi et qu’une page doive se tourner : je l’ai fait je l’ai écrit je l’ai dit. il y a quelque chose que je dois pouvoir n’avoir pas à redire. c’est ce que j’entendais, hier en séance. un sentiment de déjà dit. avoir dit. et que cela suffise.

il y a ce vêtement de ma mère qui flotte sur moi. et il y a tout ce que j’en ai écrit, tout ce que j’en ai dit. cela s’ajoute. c’est un en plus. c’est ma part. c’est ce qui n’est pas elle. sur les traces de quoi vous m’avez mise, vous, Hélène Parker, lorsque vous me paraissiez vouloir souligner comment je n’étais pas elle. ce que je voulais dire aussi, c’est que j’ai entr’aperçu dans l’autre lettre écrite : il n’est pas attendu que j’en fasse plus, que je fasse tout. tout pour l’autre. je ne peux plus croire qu’Édouard et Anton l’attendent. je ne peux plus les en accuser. seule, moi. à tout attendre. je suis celle qui est dans la tentation du sacrifice. me révolter contre eux, me permettait de faire limite, de limiter l’imitation (qui fut sans révolte, aucune, donnée totalement). or, je n’y arrive plus. (depuis ce lapsus en séance, je n’arrive plus, quel lapsus : celui où je voulus vous dire que j’étais « fâchée sur Édouard », et où c’est mon propre prénom qui sortit : « fâchée sur Blanche ». depuis, il ne m’est plus possible d’être fâchée sur lui, même si le réflexe m’en revient encore, dont je ne sais que faire.) j’ai donc, ainsi que je l’annonçais hier en arrivant, une nouvelle limite à trouver. 

car ce sacrifice sans nom auquel ma mère se pliait volontiers mais non sans angoisse, quand je tente par tous les moyens d’y échapper sans cesser d’y retomber, est un trou.

c’est vous qui parliez de trou dans le savoir. ce trou que j’ai appris à aimer. trou dans le savoir dont je cherche à faire état depuis des années. qui ne cesse de vouloir faire symptôme. ainsi mes oublis. les trous de mémoire avec lesquels il me faut composer. auxquels je ne voudrais pourtant pas renoncer.

je vais vous envoyer maintenant cette lettre et retourner me coucher. il y a une autre lettre, je crois, qui traîne encore.

Bonne journée, Hélène Parker,

Blanche  Demy


(1) j’en accuse les cigarettes que j’ai fumées récemment. il n’y en aura pas eu plus de 3. pas plus de 3 cigarettes sur 4 ou 5 jours.
ça aura suffi pour : me faire pousser un bouton sur le nez, me donner mal aux dents aux oreilles à la gorge, m’empêcher de dormir (+ le reste).
j’ai tout de suite pris 1 anxiolytique (pour m’aider à supporter et dépasser l’envie de fumer à nouveau), et finalement des somnifères.

(2) Voir aussi : « Mais ce n’est pas un état d’âme, c’est simplement une faute morale, comme s’exprimait Dante, voire Spinoza : un péché, ce qui veut dire une lâcheté morale, qui ne se situe en dernier ressort que de la pensée, soit du devoir de bien dire ou de s’y retrouver dans l’inconscient, dans la structure. Et ce qui s’ensuit pour peu que cette lâcheté, d’être rejet de l’inconscient, aille à la psychose, c’est le retour dans le réel de ce qui est rejeté, du langage ; c’est l’excitation maniaque par quoi ce retour se fait mortel. À l’opposé de la tristesse, il y a le gay sçavoir lequel est, lui, une vertu. Une vertu n’absout personne du péché, originel comme chacun sait. »
J. Lacan, « Télévision », Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 526.

à Hélène Parker – je ne vous ai toujours pas envoyé l’autre lettre,

Outrée, samedi 15 mai 2021 à 06:10

je ne vous ai toujours pas envoyé l’autre lettre, sur le tai chi. et puis celle sur le rêve de la villa, le trajet consacré à me battre pour ne pas rencontrer la (jalousie) de celle dont je suis l’autre femme.

c’est que j’ai passé un jour ou deux à essayer de capter ce qu’arrive à saisir Eric Laurent d’une identification à la Chose dans la mélancolie, au travers du Fort-Da (dans « Mélancolie, douleur d’exister, lâcheté morale », Ornicar? 47, 1988.). cela me devient de plus en plus énigmatique, j’ai beau scruter ces quelques paragraphes, m’attendant à un éclair, je n’y arrive pas, je ne comprends pas et je m’en veux.

je reconnais d’ ailleurs dans cette interrogation une perplexité que je connais face à bon nombre de textes.

ce n’est pas tout à fait le sentiment que celui que j’éprouve face à celui de Catherine dont le nom m’échappe, Millot. non, ses textes sont limpides. face à ses textes, son œuvre, il me semble pourtant également être en dette et je vous l’ai exprimé correctement par écrit.

il y a comme une résistance. (il y a comme la nécessité d’un travail). la résistance du trou du savoir.

cela fait 2 jours que nous sommes dans les affaires de ma belle-mère, dont nous vidons l’appartement, et j’ai lu tout ce qu’elle a laissé comme textes – que je n’ai pas cessé de lire et relire et chérir. (ces textes, des riens, des tout petits riens, des tout petits textes, sur des bouts de papiers ou dans des agendas, où s’étire, dans une sorte d’effarement, dans ses dernières années, son délitement.) la dernière fois que nous étions venus là, j’avais été captée par les photos de mon beau-père. que laissons-nous derrière nous. qu’adviendra-t-il de ce que nous laissons.

mais ce n’est pas ce que je voulais vous dire, ce que je pensais arriver à vous dire. il s’agit de ces pages de Millot dans Abîmes intérieurs ordinaires que je voulais retrouver, recopier, travailler.

elle y parle d’un certain état de vacance qu’il lui a toujours fallu préserver, que j’appellerais un état de réserve. sa description est très proche de ce que je connais moi-même, dont il me semble vous avoir parlé. elle s’y interroge sur ce qu’il convient d’en faire, de ce vide à ménager à tout prix, et trouve à l’engager dans l’écriture. elle parle même finalement, je crois, de division: elle renonce au vide à plein-temps et se fait mi-analyste, mi-écrivain. ce qui correspond exactement à ce que j’aurais moi-même espéré, voulu. ce qui me paraissait le plus proche de mon être. je n’y suis pas arrivée. lacan m’a-t-il manqué…. ;) pour chérir et défendre cet état, qu’il nomme en latin: otium cum dignitate

moi, c’est des années d’analyse qu’il m’aura fallu pour débusquer mon goût du rien, des années à m’en sentir poursuivie comme d’une fatalité. des années pour m’y faire, faute d’arriver à m’en défaire. des années pour apprendre à revendiquer une attitude, un mode de vie, qui jusque là s’imposait à moi, à tout instant heurtant ma grande propension à la culpabilité et à l’auto-accusation. des années pour apprendre à reconnaître et à chérir ma faute, ce goût malgré moi de ce qui manque au nom, cette incessante quête, désir, volonté intérieure, n’écoutant qu’elle-même, impitoyable, sourde à mes désespoirs. il fallait, et faut encore, que je trouve à cet immodéré goût du rien, ce constant appel du vide un mode d’existence, de déploiement dans ma vie, auquel je puisse activement et consciemment m’associer. que le jouir inconscient trouve un chemin de conscience.

rejoindre la volonté de ce qui est d’abord subi. parce qu’il n’y a pas d’autre volonté.

il y eu le tai chi, bien sûr. s’offrant en oraison silencieuse possible (je reprends ici un terme que je redécouvre dans un autre livre de C. Millot que je lis actuellement, sur cette incroyable Mme Guyon, La vie parfaite ça s’appelle, le livre). où une forme de jouissance est cultivée pour elle-même, en toute conscience, dans une grande attention au corps, vécu comme un nouveau pays que l’on apprend à parcourir.

personnellement, je n’ai pas vécu cette vacance dont parle Catherine Millot, dans la pureté qu’elle décrit. de même que je n’ai pas vécu de désir qui se soit franchement dénudé, dévoilé, décidé comme le sien. ou ai-je mis plus de temps à le reconnaître. (ou ai-je eu à affronter des démons qu’elle n’a pas connus.) il y avait une attente. une attente de quelque chose. il y avait cet état où l’attente finit préférée à la chose attendue. où ce qui se voit préféré l’est à défaut de ce qui est attendu et ne vient pas. une installation dans la limite de l’inhibition. (où l’on s’est pris à chérir les murs de sa prison, à force d’en parcourir et re-parcourir les moindres contours. mais pourquoi faudrait-il qu’il en soit autrement, connaître supporte la restriction.)

et il y avait l’analyse, la psychanalyse.

aujourd’hui encore, vu la façon dont les choses se passent, ce qui me reste d’ambition, ce qui pourrait me revenir d’ambition, se cristalliserait dans un désir de dire quelque chose de plus sur la mélancolie, sur la psychose, la psychose ordinaire.

quelque chose de plus, qui voudrait encore se situer du côté de la bonne nouvelle.

malheureusement, comme mélancolique, j’ai été très aidée tout au long de ma vie par la psychanalyse. je veux dire que je n’en suis pas une pure et dure.

et je ne pense pas que je puisse renoncer à cette identification au cas ou à la maladie. si j’avais été mieux inspirée de départ, j’aurais pu trouver à inventer ma propre maladie, comme celle de la mort, de Duras, mais voilà, non, moi il y a ce besoin de me suridentifier à un cas et je fais tout pour finir par me retrouver dans un livre.

« blanche d., un cas de mélancolie ménagère ».

vous croyez qu’il faudrait se passer de ça, encore. c’est pas évident.

je me demandais quelle limite je trouverais au « tout devoir faire » du ménage si je ne trouvais plus celle de ma colère contre édouard pour m’en préserver. on en vient finalement à ce que je voulais vous dire.

non-terminé, non-envoyé

lundi 17 mai, séance de chi PB

8h21

maintenant, chi, refaire dernier cours PB, qu’il a intitulé Les 3 cerceaux. aucun espoir de jamais arriver à discipliner ça, le travail de tai chi. de discipliner quoi que ce soit. manque totalement de suite dans les idées, persévérance. suis assise sur grand coussin du salon. tout le monde dort.

8h34 Cours 13 de la balade

3:10 / 1:33:17 je transcris, mais ça n’est pas mot à mot, je transcris rapidement :

« c’est donc curieux, étrange que pour arriver à quelque chose qui dans le corps va fonctionner tout seul, il nous faille avoir tant de précision dans l’élaboration, dans la construction, … et cette construction au bout d’un moment on se rend compte que ce n’est qu’une façon de faire pour arriver à quelque chose qui nous dépasse complètement, et pour arriver à quelque chose qui est déjà dans notre corps, qui nous est propre, qui est propre à la vie, … il nous faut construire quelque chose qui va fonctionner tout seul et qui va nous donner un sentiment de légèreté, soit un sentiment que nous apporte habituellement quelque chose de plus vague, et qui se comporte globalement dans le corps, alors que ce que nous devons faire ne peut être vague. »

est-ce que ce n’est pas la recherche même de la précision, soit l’attention, qui me modifie déjà, qui me change d’état, qui me fait rentrer déjà dans ce que je cherche à atteindre, qui me sépare déjà de ce que je suis (habituellement), qui me rapproche d’un autre état, ordinairement inaperçu. parce que je cherche à toucher précisément un point dans le corps, à l’instant par exemple, il s’agit du repère arrière, tandis que je le sens m’échapper, c’est tout mon corps effectivement, qui réagit, qui participe à cette recherche de précision. est-ce que cette recherche de précision n’est pas ce qui participe au mieux au vidage de la pensée et donc à ma modification. toucher par la pensée un point du corps, le modifier, agir sur lui, fait coïncider ma pensée avec une forme de pensée du corps qui semble se plier volontiers à ma proposition. je veux toucher le repère arrière, le corps tout entier réagit, je rentre dans un autre état de corps. et je ne toucherai pas le repère arrière à chaque fois de la même manière, dès que je fais cela, je prends connaissance d’un certain état de corps qui ne m’est pas autrement connu, conscient. aujourd’hui, mon repère arrière voulait filer sur la gauche, se laissait saisir trop à gauche.

ainsi commence le travail de la posture, au départ de ce travail qu’on fait, sur les repères du tantien, afin de le prendre en main. « le tantien et la posture, ça c’est agréable. c’est la phase facile, spontanée. » pour moi, c’est devenu ce qui m’échappe par excellence.

14:00 / 1:33:17

« …il n’y a pas de tantien, de tronc, de mat, nous ne croyons pas au père Noël, voyons, mais les constructions que nous faisons nous ont rapprochés de quelque chose dont nous ne saurons jamais le nommer, nous ne saurons jamais ce qu’est cette petite boule pour nous, qui est bien pratique, que je peux saisir avec les mains intérieures… si vous y croyez, pourquoi pas.. il faut peut-être passer par là, et qu’on ne le dépasse pas… mais on peut ne pas être dupes et aimer cela.. « 

… trajet d’un point à un autre, du tantien au repère latéral droit par exemple, est-on jamais sûr de l’atteindre ce repère, est-ce bien lui, sera-ce bien lui ; pas de doute, on avance on avance on avance, mais le bout, le point, l’atteindra-t-on. on y est / y est on. où suis-je, suis-je vraiment quelque part, si je bouge un peu, n’est-ce pas plus précis, c’est plus précis, cette fois, c’est bien là, dans le corps, où à vrai dire on en était plutôt à nager; le point est atteint, on peut y rester, on est saisi d’un coup de chaleur… et puis, retour au tantien, même boulot, même incertitude, c’est coincé, ça ne bouge plus, ça n’avance pas. je pense au cours sur le oui ou non. ça y retourne. jusqu’à ce tout à coup, c’est là, ou est-ce que ça s’est déplacé un peu sur la gauche? et quand c’est là, le moment de confort…
est-ce qu’il ne s’agit pas de la mise en place de points limites, entre deux points limites : l’infini. et pourtant pas du tout. je déplace mon attention d’un point à un autre : je sais très bien où je suis, et pourtant plus du tout, et pourtant, cela pourrait bien prendre un temps infini d’arriver au point visé. ces points limites sont des points précis du corps, les atteindre pourtant donne le sentiment de tendre à l’impossible… et c’est l’application même que l’on met à atteindre ce point, qui fait l’exercice, la présence, à quoi tout le corps réagit. ou alors, au contraire, mon attention touche-t-elle un point de façon instantanée, « l’attention lance-pierre, dit P., l’attention galet dans la mare ». penser repère repère latéral gauche, instantanément y être, s’y attarder, tandis que depuis ce point, tout du reste du corps rentre dans une autre dimension, comme interprété depuis ce point là. tout le reste du corps rentre dans le vague tant que le point n’y est pas retourné (« mentalement »…), c’est depuis ce point que le reste du corps va se mettre à exister, point ,point de vue. il n’existe plus que ce seul point (en appui bien sûr sur le tantien).

56:59 / 1:33:17 douleurs, que faire ? arrêter ? continuer ? interrompre ? douleurs surtout dans l’aine à gauche, mais aussi, d’une certaine façon, dans tout trajet du cerceau. et forte tension dans cou à gauche.

10h48 fini. ouf. repos. j’essaierai peut-être de prendre des notes plus tard. mais là, repos.

fortes tension dans ventre. il m’est arrivé par le passé de sentir douleurs dans tous rayons du cerceau. j’ai pensé j’aurais peut-être pas dû boire café.

les autres cerceaux : trop de tension, je crois, dans toute la posture, que pour pouvoir en profiter pleinement. mais, bien sûr, il se passe quelque chose et ses tensions s’apaisent un peu en passant dans les étages.

je ne sais que faire maintenant. je crois que le mieux ce serait me coucher au sol avec couverture. mais, je vais me coucher un moment dans le lit, calmer tout ça, les douleurs, les tensions. et essayer de me réchauffer.

12h46 pris un bain. passe de la crème sur mon visage : délice. c’est jouir après-coup de la séance. toute la caresse du visage tombe dans le tantien. tout corps pris. petits bouillons, chaleur. respiration des jambes, des pieds, de la poitrine, très douce. sourire. tout très fin. même mes yeux. Le chat ne me lâche plus.

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Catégorisé comme Tai chiÉtiqueté

Hadewijch et Lacan – ce réel qui est la solitude

« Ce réel qui est manque et jouissance en même temps, substance et absence, sans nom et sans attributs mais réclamé comme un dû et revendiqué comme une créance, tout tissé de contraires comme un souhait dans un rêve, ce réel n’est-ce pas tout simplement la solitude, « la solitude qui découle du rapport qui ne peut s’écrire ? Car la solitude s’écrit, elle est même ce qui s’écrit par excellence, elle est ce qui d’une rupture de l’être laisse trace.« 

Anne Dunand, « Commentaire de Hadewijch  (poème XVIII) », Ornicar ? 47
(citation, Jacques Lacan, Séminaire XX, Encore, p. 109).

Catherine Millot – L’appel du vide… (extrait d’Abîmes ordinaires)

ici, les photos de ces pages d’Abîmes intérieurs ordinaires de Catherine Millot, qui m’ont tenue en haleine, que je n’ai cessé de me remémorer, de vouloir retrouver, qu’il me faut interroger encore, aimer encore, vouloir encore ; les photos faute d’avoir le temps de les recopier, ce que je ferai plus tard…

il était venu à mon secours en répondant que je pratiquais l’otium cum dignitate
Le refus du travail relevait du défi
mon étrangeté légitime… s’efforcer de se tenir prêt, mais pour qu’elle venue ?
Que mon existence pût se résoudre à cette oscillation aussi dérisoire qu’énigmatique, que cette vaine entreprise en constituât peut-être le sens ultime me remplissait parfois de stupeur.
être la place en attente du jour, sans cesse remis au lendemain, où je me mettrais à écrire. Mais ne tombais-je pas dans un cercle puisqu’écrire, verbe intransitif…. …. je finis par trancher en coupant ma vie en deux.
me parla de « la merveilleuse solitude » où se tenaient les ecrivains
d’une liberté infinie dans l’absence d’espoir même

à h. parker :: la sphère

chère Hélène Parker bonjour,

sur twitter je tombe sur ce bout de phrase : the body is submitted to the deadly effects of the signifier

le corps est soumis aux effets mortels/mortifères/létaux du signifiant.

et je me dis que l’expérience que j’en acquiers, avec le tai chi, est tout autre.

je ne m’explique pas le chi (1) et les effets de chi.

je tente de me les expliquer.

ainsi l’autre jour, au cours du vendredi, nous nous appliquions à dessiner/forger une sphère dans le ventre, une sphère dont le centre soit le tantien (2), le centre du corps. 

ce jour-là, Pierre dit que l’on retrouve alors la sphère, qu’il y aurait une sphère primitive perdue au fil de l’avancée en âge, perdue par nos apprentissages, nos modes de vie, notre civilisation. (bon, un autre jour, il dira que le tantien n’existe pas. il est tenté je crois de formaliser ceci : que ce que l’on trouve en tai chi, on le retrouve. que cela a été, puis a été perdu. et il s’étonne que l’on doive à ce point travailler pour retrouver quelque chose qui est là, qui a déjà été là.) je ne crois personnellement pas qu’il y ait jamais eu cette sphère-là, cette sphère si précisément et géométriquement construite. (mais je crois qu’il y a de la sphère », c’est-à-dire que notre corps en sait un bout, la connaît à sa façon; la sphère et sa perfection, si le trait qui s’en trace est symbolique, si elle s’écrit mathématiquement, le lieu qu’elle ouvre est hautement imaginaire, non?  qui toujours renvoie à une conception de l’univers, à une conception de soi infime grain de sable face à l’immémorial mouvement des astres. forme première qui n’a pas attendu pas la main de l’homme pour exister, la sphère ne manque pas : soleil, lune, oeil, poing, noix – ventre. autant de sphères qui en nous résonnent.) et donc, plutôt j’imagine que ce qui se retrouve, se rejoue, au travers de ce dessin en trois dimensions exécuté à l’intérieur du corps, c’est moins la sphère, que quelque chose de l’ordre de la rencontre du corps et du langage (elle primitive pour le coup, la rencontre). quelque chose de l’ordre du marquage est retrouvé, célébré, agi, dont les effets dans le corps sont directement guettés, cherchés, accueillis, voulus pour eux-mêmes. jouis. consciemment.

que l’essentiel, c’est ce dessin intérieur, ce tracé, ce pinceau de la pensée directement appliqué dans la chair. et que le corps y réponde. toujours. les résonances sont multiples, d’un nombre qui toucherait facilement à l’infini, ce n’est qu’une question d’attention, et qu’il s’agit de restreindre sous peine d’éparpillement. d’où d’ailleurs, la proposition de départ de ne jamais lâcher le centre du corps, le tantien, de garder ce point d’ancrage. mais le corps répond, au dessin, à ce dessin sculpté, le corps donne le sentiment de « comprendre », d’approuver, de vouloir adhérer aux principes implicites de cette sphère en 3D qui s’offre en limite idéale vers laquelle tendre.

comme dirait Pierre : il y a une entente.

les choses se jouent dans cette tension, cette attention. il y a les solutions que le corps trouve seul et celles qu’on lui indique. par exemple, de lui-même et facilement, il se réajuste pour aller vers un plus de symétrie droite/gauche, tandis que les efforts seront plus nombreux pour arriver à faire en sorte que tous les rayons de la sphère soient de même longueur (alors que les repères posés dans le bassin dessinent une forme ovoïde), à en avoir la sensation.

si ce ce travail n’est pas mince, il va se faire. le corps en trouvera le chemin. cela sera physiquement ressenti. (et je me demande si l’on ne pourrait pas penser les choses de cette façon : une fois quelques points posés, les « repères », est-ce qu’on ne rentre pas dans une forme de topologisation du corps où les distances sont abolies. à voir.)

bien sûr, cette sphère, il ne s’agira pas que de la dessiner, il s’agira aussi de la vider, de la remplir, de la respirer, de la cercler, de l’encercler, de la retourner, etc. 

et tout le travail fait, les traçages opérés par la pensée, une pensée qui agit musculairement, une pensée qui s’applique comme un doigt à l’intérieur du corps, en des zones précises où elle s’enfonce, toute cette action directe du signifiant sur le corps, ce moment aussi d’identité du signifiant et de la chose qu’il désigne, d’identité dans la jouissance, tout cela ne correspond absolument pas aux dits « effets mortels du signifiant sur le corps » dont la psychanalyse se fait souvent l’écho. au contraire. ce sont effets de jouissance « positive », de silence, de bonheur. il y a des effets de gonfle, des effets d’inspiration et d’expiration qui semblent devoir se prolonger indéfiniment, des effets de réduction, de constriction, des effets de précipitation, de galops, de forces centrifuges et centripètes, des effets de vagues, de ralentissement, de calme, de douceur. au plus il y a de douceur, au plus il y a de force, au plus il y a d’ampleur. des effets paradoxaux.

au cœur de l’enseignement du tai chi selon stefan, il y a cette idée de vie, qui voudrait aller d’ailleurs plus loin que l’idée seule : son épreuve, éprouvement, sensation.

il y a l’idée d’émerveillement face à la vie.

(qui suis-je, moi, blanche demy, que cette proposition agrée.)

l’art du chi selon stefan, c’est un travail du corps, de sa matière, au plus près dans la sensation, dans l’imagination, avec le langage. 

je ne peux pas ici, maintenant, parler des effets bénéfiques que ce travail entraîne.

aussi parce que je suis moi-même trop pleine de doutes pour avoir suffisamment pâti des effets de la pulsion de mort (dont il m’est nécessaire de trouver le discours qui les prenne également en compte : je ne suis pas prête à y renoncer).

mais je peux vous assurer que le moment où soudainement le corps prend en charge, à lui seul, l’exercice proposé, est simplement magique. 

de même, dans le tai chi (dans la pratique du tai chi, pas du chi), quand le corps se met à bouger sans vous, c’est jubilatoire : on ne jubile pas : on observe : aussi silencieusement que possible, dans la conviction de toucher à quelque chose d’essentiel.

après ça : oui, on se sent mieux, oui les douleurs ont disparu, oui, on a eu très chaud, oui, on est tout assoupli, oui, tous nos gestes tendent à poursuivre l’exercice, la danse.

bon, je me suis un peu emmêlée les pinceaux et ça part dans tous les sens…

en vous remerciant pour votre attention,

blanche demy

(1) chi ou ki en japonais. un mot pour dire quelque chose que notre civilisation ne connaît pas, ne travaille pas, ne cultive pas. cela se vit comme une énergie, un souffle, un flux. j’ai eu tendance à penser que cela naissait de la rencontre intime  du corps et du langage, d’une écriture à même le corps. voire même que cela aurait pu matérialiser quelque chose de l’ordre de la pulsion. cela aurait été purement humain. or, du chi, il est censé y en avoir partout, les chinois cataloguent d’ailleurs différentes qualités de chi (le chi de l’arbre vieillissant, le chi de l’arbre mort, celui de la jeune pousse) et la nature en recéler beaucoup. moi-même, je le ressens. cela dit : la nature vous prend au corps, vous prend tout entier : une bourrasque, un col de montagnes, la mer. c’est un silence qui s’impose. l’intime sentiment de la vie. (autrement dit : soit le chi sort de la montagne, soit le chi que je ressens alors est celui de l’impression qu’elle me fait et que le silence de sa grandeur me permet de ressentir). je n’ai pas de réponse quant à la nature du chi. je peux cependant dire qu’il m’a civilisée. il a cartographié mon corps. dire que le chi est partout, étend mon corps à l’univers, étend sa cartographie à l’univers.

(2) tantien: situé au centre gravitationnel du corps. il y en a plusieurs, vlady n’a retenu que celui-là. c’est le point du corps où l’on se résout et qui s’offre comme appui permanent. cela procéderait de la croyance, dans les faits c’est un point concret, physique, corporel, auquel se raccrocher, de sorte qu’on ne lâche pas une présence au corps. dès qu’on le tient, dès qu’on s’y tient, le reste du corps répond. ces réponses imposent le silence.

11-24 mai 2021


sur la sphère, de toute beauté : http://expositions.bnf.fr/monde-en-spheres/index.html

Éric Laurent, « Mélancolie, douleur d’exister, lâcheté morale », Ornicar? 47

(p. 8) Le sujet et sa cause dans la mélancolie

Éric Laurent, "Mélancolie, douleur d'exister, lâcheté morale", Ornicar? 47, p. 8.
Cliquer pour lire

(p.9) (…) « Voici donc liés le moi primordial comme essentiellement aliéné et le sacrifice primitif comme essentiellement suicidaire. » 13 D’une phrase, (…) Lacan donne sa forme au sacrifice primitif dans le fort/da et les jeux d’occultation, qui sont les premiers jeux de l’enfant : « Nous pouvons les concevoir comme exprimant les premières vibrations de cette onde stationnaire de renoncements qui va scander l’histoire du développement psychique ».14 (…) Le sacrifice primitif est sacrifice du sujet, c’est le rapport à l’Autre qui est paranoïaque. A cet égard, le suicide mélancolique est le pendant du meurtre immotivé sur le versant paranoïde ; c’est le point de la structure où affleure le sujet, en tant qu’il est tout entier pris dans le sacrifice, sans aucun recours. (…)

L’action du sujet dans le fort/da est exemplaire. En nommant le vide créé par l’absence de la mère à l’aide de l’alternance présence/absence de la bobine, le sujet la détruit comme objet, mais il constitue cette action même comme objet en la répétant. Le sujet « élève son désir à une puissance seconde (…) Le symbole se manifeste d’abord comme meurtre de la Chose, et cette mort constitue dans le sujet l’éternisation de son désir. »15 Le fort/da n’est plus seulement scansion, mais véritable fondement de l’édifice subjectif du désir. La mélancolie, sacrifice suicide, s’identifie à cette mort du sujet qui se nomme dans le même temps où il s’éternise. Par là, le sujet se fait pur sujet de l’éternité du désir. La mélancolie ne se situe plus à partir du narcissisme, mais à partir des effets du parasite langagier. Plus exactement, le sacrifice narcissique est subordonné au sacrifice symbolique.

(p.14 ) La mélancolie comme passion de l’être:
douleur d’exister et lâcheté morale

(…) (p.15) Il nous faut distinguer, à partir de Télévision, entre la clinique de la lâcheté morale et celle du rejet de l’inconscient. Il s’agit dans le premier cas d’un sujet défini à partir de la structure du langage, la clef en est le désir. Dans le second cas, le rejet de l’inconscient nous renvoie à un autre registre, celui où la  jouissance mortifère se noue à la naissance du symbole. C’est cette zone qu’en 1953, Lacan désignait ainsi :

« Quand nous voulons atteindre dans le sujet ce qui était avant les jeux sériels de la parole, ce qui est primordial à la naissance des symboles, cela nous le trouvons dans la mort.« 39

Une clinique qui ne s’épuise pas à suivre l’établissement du « discours déprimé » est ici indiquée. Nous pouvons y inclure non seulement les phénomènes dépressifs isolés chez l’adulte, échappant à toute reprise dans l’histoire du sujet et de ses symptômes, mais aussi les moments dépressifs majeurs chez l’enfant. Il s’agit là d’interroger le sujet non pas du côté de l’inconscient comme discours de l’Autre, mais du côté du silence des pulsions de mort. Dans la nouvelle jouissance qui fait irruption pour ce sujet, nous trouverons des indications sur ce que nous pourrons attendre à tels ou tels moments des la vie, dans les mauvaises rencontres qui pourront avoir lieu, au cours même de la psychanalyse. Notre hypothèse est que ces moments de rejet de l’inconscient ont même valeur indicative que tel ou tel « phénomène élémentaire » isolé par exemple par Lacan, à la suite de Freud, dans le cas de l’Homme aux loups.

Notes

13   Jacques Lacan, Ecrits, p. 187.
14   Ibid.
15   Ibid., p. 319.
39   Jacques Lacan, Ecrits, p. 320.

Un exercice de lecture

par Esthela Solano*

source: https://www.psychaanalyse.com/pdf/lacan_LECTURES.pdf

Le Séminaire « R.S.I »1, d’une grande complexité, inaugure le passage de l’enseignement de Jacques Lacan à ce que Jacques-Alain Miller a nommé « le tout dernier enseignement».

Quel est l’intérêt de Lacan au moment de ce Séminaire?

Celui de toujours, celui de la pratique analytique, au sens de l’opération analytique. Dans ce Séminaire il se pose à plusieurs reprises la question qui l’a occupé tout au long de son enseignement et qu’il reformule dans la leçon du 14 janvier 1975, de la façon suivante : « Qu’est-ce qu’implique que la psychanalyse opère ? »2.

Cette question, qui concerne l’opération du discours analytique, ne va pas sans comporter un questionnement de l’interprétation analytique s’agissant de savoir ce à quoi l’interprétation doit répondre pour être efficace au niveau de la jouissance du symptôme. À l’horizon de cette question nous trouvons dans ce Séminaire une interrogation sur la passe comme visée ultime de l’analyse, c’est-à-dire le passage de l’analysant à l’analyste. Lacan aborde en effet la passe dans les termes suivants : «cette passe par quoi en somme, ce dont il s’agit, c’est que chacun apporte sa pierre au discours analytique en témoignant de comment on y entre »3.

Au centre de ce Séminaire, on trouve en cascade une redéfinition de la pratique analytique déduite d’une redéfinition de la fonction du symptôme, laquelle comporte une redéfinition de la fonction du père. L’outil de référence de ce questionnement est le nœud borroméen, « c’est de l’expérience analytique dont il rend compte. Là est son prix »4. Ce nouvel instrument permettra de repenser à nouveaux frais, l’expérience analytique. Ce que nous savons de Lacan analyste confirme cette cohérence entre sa pratique et sa théorie des nœuds borroméens.

En guise d’introduction, quelques rappels concernant la logique borroméenne

Le noeud borroméen se définit de trois ronds de ficelles noués de façon telle que si l’un des trois se libère, l’ensemble se dénoue.

C’est par les travaux du mathématicien Georges Th. Guilbaud que Lacan découvre le nœud borroméen. Il se définit d’une propriété essentielle : trois ronds de ficelles sont noués de façon telle que si l’un des trois se libère, l’ensemble se dénoue. J.-A. Miller parlera à ce propos de la trinarité du nœud. Cette trinarité n’est fondée sur rien d’autre que sur la consistance du rond de ficelle, chacun des trois ronds correspondant aux registres du réel, du symbolique et de l’imaginaire. Leur logique ne répond pas à une logique du nombre ordinal, laquelle veut que 1,2,3 constituent une suite ordonnée impliquant la distinction : « plus grand que, plus petit que » qui donne l’assise d’une hiérarchie. Au tout début de l’enseignement de Lacan, on trouve un ordonnancement hiérarchique des registres symbolique, imaginaire et réel où le premier prédomine sur les deux autres. Dans les termes de la logique boroméenne, réel, symbolique et imaginaire deviennent équivalents. La fonction borroméenne comporte désormais la dimension du cardinal c’est-à-dire qu’il y a le 1, il y a le 2, il y a le 3. On peut indifféremment écrire 231 ou 321 ou 132…

Pourquoi cette rupture d’avec l’ordinal ? Pour mettre en évidence que l’idée d’ordre et de hiérarchie relève d’une géométrie imaginaire. J.-A. Miller rappelle, dans son cours « Pièces détachées »5, que la topologie borroméenne est conçue comme une tentative de dépasser la conception métrique de l’espace dans laquelle nous sommes immergés.

Cette dernière provient de la géométrie inaugurée par les Grecs. Cette géométrie imaginaire est solidaire du miroir, elle a servi de base à tout ce qui découle de la mesure et de l’ordre. Lacan place le nœud borroméen comme antithétique à la conception métrique voire imaginaire de l’espace. De fait, le nœud borroméen ne s’imagine pas et il faut en passer par la manipulation ; ce qui n’empêche pas de s’embrouiller ! Le nœud inaugure donc un autre rapport où l’imaginaire et l’ordinal ne sont pas dominants.

« Le rond de ficelle est certainement la plus éminente représentation de l’Un en ce sens qu’il n’enferme qu’un trou »

L’ambition de Lacan était d’extraire la psychanalyse d’une géométrie euclidienne. Il énonce dès le Séminaire Encore que le nœud borroméen se supporte du rond de ficelle : « Le rond de ficelle est certainement la plus éminente représentation de l’Un en ce sens qu’il n’enferme qu’un trou »6. Un simple rond de ficelle donne accès à la représentation de l’Un comme isolant un trou.

Le Séminaire Encore inaugure dans l’enseignement de Lacan, comme J.-A. Miller l’a mis en évidence, une coupure. La problématique de la jouissance y vient au premier plan. Le point de départ n’est plus l’Autre en tant que l’Autre du langage mais l’Un en tant que tel et ceci, dans la mesure où la jouissance relève de l’Un et ne fonde aucun rapport à l’Autre : « la jouissance, en tant que sexuelle est phallique, c’est-à-dire qu’elle ne se rapporte pas à l’Autre comme tel ».7

Le phallus en tant que symbole relève de l’Un et pas de l’Autre. Et cet Un ne vas sans comporter le trou du non-rapport.

Le principe du non-rapport entre l’Un de la jouissance et l’Autre du langage est mis en avant depuis ce Séminaire. Dans cette perspective, le réel, l’imaginaire et le symbolique relèvent chacun de l’Un. Ce qui fonde le nouage de ces trois ronds en tant que trois Un, c’est le principe de non-rapport entre eux. Dans le Séminaire « R.S.I. », Lacan distingue trois effets correspondant à ces trois Un.

  • Un effet de sens provenant du symbolique,
  • un effet de jouissance qui est le propre de l’imaginaire en tant qu’il relève du corps
  • et un effet de non-rapport qui caractérise le réel.

À partir de ces trois effets, de la distinction et de l’équivalence des trois registres, Jacques Lacan établit quelques correspondances selon les propriétés de ces trois registres.

  • La propriété du registre imaginaire est de l’ordre de la consistance. C’est ce qui tient ensemble, c’est le propre de la consistance. À cet égard, le corps consiste, il tient ensemble avant de se dissoudre. La corde consiste elle aussi, le rond de ficelle également et en ce sens, chaque rond de ficelle a sa propre consistance.
  • La caractéristique propre au symbolique, isolée par Lacan dans ce Séminaire, c’est celle du trou. Le registre du trou n’est pas le même que celui du manque.
    Tout au long de son premier enseignement Lacan nous avait conduit à réfléchir en terme de manque. J.-A. Miller a mis en évidence la perspective structuraliste de la catégorie du manque, puisqu’il comporte la notion de place. À une même place, peuvent venir s’inscrire différents éléments. La notion du manque est solidaire de la notion de place et d’éléments qui s’y inscrivent. Le trou n’est pas du même ordre que celui de la place puisqu’il implique son absence, aussi bien que celle de l’élément.
    Dans ce sens, le trou est le propre du symbolique parce que le signifiant fait trou dans le réel. Selon Lacan, le symbolique tout entier, tourne autour d’un trou qu’il qualifie « d’inviolable », c’est-à-dire irréductible, équivalent à l’Urverdrängt, au refoulement originaire et dont l’écriture correspond au mathème S(A barré). Il y a d’un côté, la correspondance du symbolique au trou et de l’autre, le fait que chaque registre, chaque rond de ficelle, enferme un trou.
  • Il y a enfin le registre du réel qui correspond à l’ordre de l’ex-sistence.
    L’étymologie provient de exsistere veut dire « sortir de ». Le préfixe ex veut dire « sortir de » et le verbe sistere renvoie à « être placé » , ainsi exsistere veut dire être placé hors de. Le réel ex-siste en dehors de l’imaginaire et du symbolique : de l’imaginaire parce qu’il relève de l’irreprésentable et du symbolique parce qu’il relève du hors-sens.
    Cependant, dans la mise à plat du nœud borroméen, l’ex-sistence désigne ce qui se trouve en dehors du champ délimité par chaque rond de ficelle, lui-même conçu comme enfermant un trou. L’ex-sistence est corrélative au trou dans la mesure où pour Lacan pour que quelque chose ex-siste, il faut un trou.

Après ces rappels, je vais vous faire part de ma lecture récente du Séminaire « R.S.I. ».

Venir à Montpellier m’a amenée à relire pour la énième fois le Séminaire « R.S.I. ».

Jusque-là, chaque lecture m’avait permis de prendre un petit bout par-ci, un petit bout par-là, mais cette lecture fut détonnante puisque, pour la première fois, j’ai attrapé un fil conducteur. Cela est en grande partie lié au fait que j’anime à Paris, avec Serge Cottet, l’Atelier de psychanalyse appliquée. Cette année, le texte de référence est Inhibition, symptôme et angoisse8. J’étais donc plongée samedi dernier dans les chapitres IV et VII qui traitent du symptôme phobique. C’est en revenant sur le Séminaire « R.S.I. » que je travaillais dans la perspective de cette conférence, que je suis tombée sur ceci : tout au long du Séminaire, Lacan entretient une conversation avec Freud, c’est limpide !

Cette conversation comporte une relecture critique de deux textes de Freud : « Le moi et le ça »9 et Inhibition, symptôme et angoisse10. Dans cette discussion avec Freud, Lacan redéfinit le symptôme et donne une nouvelle lecture de l’angoisse. L’élaboration du symptôme se poursuivra l’année d’après dans le Séminaire Le sinthome11, avec l’œuvre de Joyce et aboutira à la construction du concept de « sinthome ». Poursuivons ce parcours.

Le 17 décembre 1974, Lacan commente ainsi ce que Freud appelle le moi : « La fonction du moi est une fonction imaginaire .»12 C’est un petit commentaire mais on s’aperçoit qu’à partir de ce moment là, il ne lâchera pas sa proie. Définissons ensemble le moi et le ça freudien. Je le rappelle rapidement sans quoi nous ne pouvons pas suivre le cheminement de Lacan.

Freud élabore la distinction topique de ces deux notions dans son texte « Le moi et le ça »13, texte de 1923, l’année de la découverte de sa maladie. Il redéfinit certaines questions fondamentales comme celle de l’organisation génitale infantile et bouleverse la métapsychologie en reformulant la première topique. Cette démarche s’inscrit à la suite de son texte « Au-delà du principe du plaisir »14, en tirant les conséquences de la découverte de la fonction de répétition et de la pulsion de mort. C’est dans cet esprit que Freud réélabore la topique aboutissant à ce texte « Le moi et le ça »15. Le terme de ça est emprunté à Groddeck qui avait écrit l’année précédente Le livre du ça16. Groddeck correspond avec Freud depuis 1917. Le texte freudien fait apparaître un terme inédit qui est celui de surmoi.

C’est dans cette deuxième topique que Freud reformule la représentation de l’appareil psychique. Celui-ci est désormais conçu comme une trinarité c’est-à-dire représenté par trois instances. Leur introduction et leur distinction se fait, ainsi qu’un nouveau rapport de la fonction économique et dynamique de la libido. Nous trouvons dans le texte de Freud, l’introduction d’une triplicité : le moi, le ça et le surmoi (non différencié de l’Idéal du moi).

Le moi est présenté comme ayant une certaine indépendance à l’égard du ça et du surmoi. Le moi a beaucoup à faire puisqu’il commande l’accès à la motilité, il contrôle les décharges d’excitations pulsionnelles, il veille au refoulement et résiste aux injonctions du ça et du surmoi. Cette construction freudienne aboutit à la représentation de l’appareil psychique où se différencient sur une surface, l’espace du moi, du ça et du refoulement. Freud définit le ça comme étant le lieu des pulsions. Le moi apparaît comme la partie du ça modifiée sous l’influence directe du monde extérieur par l’intermédiaire des perceptions conscientes. Le moi garde finalement une certaine continuité avec le ça puisqu’il n’en est qu’une différenciation superficielle. Il a comme mission d’imposer le principe de réalité à la place du principe de plaisir, plaisir qui règne sans limitation dans le ça, qui est l’espace de la pulsion. Du côté du moi, nous avons affaire aux perceptions. Arrivée à ce point, je voudrais faire valoir le propos de Freud donnant lieu à un commentaire de Lacan. Freud dit en effet : Le moi est avant tout un moi corporel. Le corps propre est d’abord une surface à laquelle correspond la topique du moi. Vous trouverez cela dans le chapitre II du texte de Freud. Il y a dans la traduction anglaise une petite note ajoutée en 1927 (avec l’accord de Freud) qui a toute son importance. On peut y lire ceci : « Le moi peut être considéré comme une projection mentale de la surface du corps et de plus il représente la surface de l’appareil mental »17.

Il est donc question dans ce passage, d’espace, de surface du corps et de la mise en continuité, et dans cet espace psychique, des trois instances représentées : moi, ça et surmoi. Dans la leçon du 17 décembre 1974 du Séminaire nous trouvons une interprétation du moi corporel freudien, lorsque Lacan dit : « [c’est] dans le sac du corps que se trouve figuré le moi »18. Sac qui peut tout aussi bien être représenté par un cercle. Comme nous l’avions rappelé, avec le nœud borroméen, Lacan se propose de sortir la psychanalyse des présupposés de la géométrie euclidienne et de la définition de l’espace qui en dérive.

« La mise à plat du nœud borroméen est autre chose que la surface. Elle suppose une toute autre dit-mension que la continuité implicite à l’espace ».
« Les nœuds, dans leurs complications, sont bien faits pour nous faire relativer les prétendues trois dimensions de l’Espace, seulement fondées sur la traduction que nous faisons de notre corps en un volume de solide ».

Rappelons les propriétés de l’espace géométrique euclidien déclinées par Poincarré. L’espace géométrique euclidien est continu, il a trois dimensions et il est homogène ; tous ces points sont identiques entre eux. Nous pouvons en conséquence constater que l’espace de l’appareil psychique freudien, celui de sa deuxième topique, est un espace continu aussi bien qu’homogène. Dans le Séminaire Encore, Lacan avait déjà fait remarquer cette distinction entre l’espace métrique et le nœud borroméen : « La mise à plat du nœud borroméen est autre chose que la surface. Elle suppose une toute autre dit-mension que la continuité implicite à l’espace »19. Lacan veut nous extraire de la mise en continuité. Il l’exprime déjà dans Encore : « Les nœuds, dans leurs complications, sont bien faits pour nous faire relativer les prétendues trois dimensions de l’Espace, seulement fondées sur la traduction que nous faisons de notre corps en un volume de solide »20. Autrement dit, les propriétés de l’espace métrique sont commandées par la géométrie de l’image spéculaire. La forme de l’espace s’en trouve assujettie, ajoute-t-il, et cela par le biais du regard et de la sphéricité qu’il introduit. Lacan veut donc désolidariser la psychanalyse de la conception métrique de l’espace qui est soumise à l’engluement imaginaire, voire au rapport à notre propre image, siège de la conception du monde sphérique.

Comment Lacan va-t-il procéder ?

« L’homme aime son image comme ce qui lui est le plus prochain, c’est-à-dire son corps. Simplement son corps il n’en a strictement aucune idée, il croit que c’est moi, chacun croit que c’est soi, mais c’est un trou et puis au-dehors il y a l’image et avec cette image il fait le monde »

Il va trouer le moi. Il va faire un trou dans l’espace du moi corporel freudien21. Lacan attribue l’opération de trouage à Freud avançant qu’il a lui-même présenté le moi comme un trou. Et il le justifie en disant simplement que le moi isolé par Freud se spécifie d’être un trou. En effet le moi est ouvert au monde, il doit laisser entrer le monde. Cela a pour conséquence que le sac du corps qui préfigure le moi soit bouché par la perception. Lacan opère ainsi une torsion, celle du trouage de la dimension imaginaire du moi freudien : Le moi au fond, n’est qu’un trou. C’est en lisant la conférence de Nice du 30 novembre 1974 que nous le comprenons mieux encore : « L’homme aime son image comme ce qui lui est le plus prochain, c’est-à-dire son corps. Simplement son corps il n’en a strictement aucune idée, il croit que c’est moi, chacun croit que c’est soi, mais c’est un trou et puis au-dehors il y a l’image et avec cette image il fait le monde »22.

Chez Lacan, le monde qui vient boucher le moi n’est rien d’autre qu’une représentation sphérique provenant de notre représentation du corps. Lacan est allé jusqu’à dire que toute la philosophie grecque est marquée dans sa pensée, par la topologie sphérique qui relève de l’imaginaire du corps.

Lacan extrait ce qui est de l’ordre du recouvrement imaginaire dans le moi pour concevoir à la place, le phénomène du trou qui ex-siste. Il s’agit en définitive, de ce qui relève dans le moi, du réel, du non-représentable. Chez Lacan, le monde qui vient boucher le moi n’est rien d’autre qu’une représentation sphérique provenant de notre représentation du corps. Lacan est allé jusqu’à dire que toute la philosophie grecque est marquée dans sa pensée, par la topologie sphérique qui relève de l’imaginaire du corps. Se servant du trou comme outil, Lacan va relire les instances de la triplicité freudienne. Une fois qu’il a troué le moi, il va lire les pulsions de vie et de mort freudiennes, comme relevant du trou de la vie et de la mort qui en tant que réel caractérise le ça freudien.

Dans le symbolique, le trou se caractérise par l’Urverdrangt, c’est-à-dire par quelque chose à quoi nous ne pouvons donner de nom ni de sens : c’est un impossible, irréductible. Comment le trou dans le symbolique apparaît-il dans la deuxième topique freudienne? Cela se conçoit facilement si l’on applique le principe d’extraction de ce qui le bouche. Le trou dans le symbolique est bouché, dans la construction freudienne, par l’identification première au Père, d’où provient l’Idéal du moi. L’Idéal du moi dérive de la première et la plus importante identification, celle qui va précisément produire une sorte de fermeture de ce trou symbolique. Cette identification vient à la place du signifiant qui manque dans l’Autre pour nommer l’être du sujet.

J.-A. Miller a produit le mathème suivant : I(A) barré sur S(A) barré. Dans le Séminaire « R.S.I. » Lacan propose la relecture suivante : le ça relève du réel, le moi de l’imaginaire et l’Idéal du moi, du symbolique. La mise à plat du nœud borroméen comporte la prise en compte du trou, de la consistance et de l’ex-sistence, et implique en conséquence l’impossible mise en continuité de l’appareil psychique : « Mon petit nœud borroméen est destiné à vous montrer que l’existence est de sa nature ex-sistence, ce qui est ex c’est ce qui tourne autour du consistant et fait intervalle».23

Le concept d’ex-sistence s’oppose à l’idée d’un cercle qui distingue le dehors et le dedans. Le trou d’une corde posée à plat ne délimite pas un dedans et un dehors puisque c’est la même chose, avance Lacan.

Il s’agit pour Lacan de déplacer la psychanalyse, de la décoller de la pensée qui fait cercle et pour laquelle ce qui est dedans diffère de ce qui est dehors. Le concept d’ex-sistence s’oppose à l’idée d’un cercle qui distingue le dehors et le dedans. Le trou d’une corde posée à plat ne délimite pas un dedans et un dehors puisque c’est la même chose, avance Lacan. C’est précisément cela l’ex-sistence, seulement pour la caractériser il faut quelque chose qui ait fonction de trou.

Pourquoi importe-t-il autant à Lacan de se décoller des données cartésiennes de l’Espace et de la pensée qui fait cercle ?

Parce-que cela concerne l’opération de l’analyste.

À partir de quoi l’analyste opère-t-il ? Lacan rappelle que l’analyste n’opère qu’à partir du sens mais il ajoute : vous n’opérez qu’à le réduire, ce sens. Qu’est-ce que le sens ? Dans le Séminaire « R.S.I. », le sens est défini comme un effet provenant du symbolique et qui retentit dans l’imaginaire. Quelque chose dans l’imaginaire, répond à cet effet. Qu’est-ce qui répond au niveau de l’imaginaire ? Le propre de l’effet de sens, c’est qu’une fois que la phrase est capitonnée, dans l’après-coup, on a l’impression d’y comprendre quelque chose. Selon Lacan, cet effet de sens est tout à fait sphérique. Pourquoi ? Ce qui domine dans la parole c’est le malentendu. Dès lors, l’effet de sens donne l’impression d’avoir attrapé quelque chose au niveau de la signification, quelque chose qui se ferme et qui fait croire à la communication. Lacan compare l’effet de sens à ce qui domine dans l’imaginaire à savoir, la bonne forme. L’imaginaire se soutient de notre propre rapport à l’image comme bonne forme au sens de la Gestalt. L’enfant accède à cette forme complète, totalisante, qui fait Un au moment du stade du miroir. Il y aurait donc une parenté entre la « bonne forme » de l’image et la « bonne forme » de l’effet de sens.

Ainsi, l’opération analytique est happée dans la débilité mentale si elle suit la pente de l’effet de sens qui relève du rapport à la « bonne forme ». Si elle se laissait guider par les effets de sens, l’interprétation deviendrait débile. Débilité du mental lorsqu’il se coince du côté de la « bonne forme» c’est-à-dire de ce qui se ferme comme effet de sens sphérique. Le réel de la jouissance ne peut être ainsi attrapé, puisque la bonne forme et la sphéricité de l’effet de sens voilent, recouvrent le hors-sens de la jouissance du symptôme. La jouissance se trouve dans un autre registre que celui du sens. Lacan dit c’est d’autre chose que du sens qu’il s’agit dans la jouissance. « Autre chose que du sens » veut dire que la jouissance comporte du hors-sens.

Une fois la triplicité du moi et du ça trouée, Lacan s’attaque à la triplicité de l’inhibition, du symptôme et de l’angoisse. Il s’y réfère à plusieurs reprises dans le Séminaire « R.S.I. ». Rappelons la place de Inhibition, symptôme et angoisse24 dans l’œuvre de Freud. Il s’agit d’un texte de 1926 qui comporte une relecture du symptôme et plus fondamentalement, de la fonction de l’angoisse. Freud met ici en application la triplicité dégagée dans sa deuxième topique avec « Le moi et le ça»25. Il écrit ce texte en réponse à Otto Rank qui, dans Le traumatisme de la naissance26, fait de l’angoisse de la naissance, le cœur du symptôme. Freud élabore alors une nouvelle théorie du symptôme et de l’angoisse, opposée à celle de sa Métapsychologie27. Freud concevait que le refoulement de la pulsion comportait d’une part le refoulement de son représentant et d’autre part, la transformation en angoisse du quantum d’affects qui se voyait refuser l’accès à la conscience. L’angoisse était donc une conséquence du refoulement de la pulsion. Dans Inhibition, symptôme et angoisse28, c’est l’angoisse qui est cause du refoulement. Le signal d’angoisse vécu au niveau du moi comme un signe de déplaisir, de Unlust, engendre l’opération de refoulement de la pulsion. La conception de la métapsychologie s’en trouve complètement modifiée. Dans ce texte, Freud mettra à profit sa nouvelle topique et sa nouvelle théorie du symptôme en revisitant les cas de l’Homme aux loups et du petit Hans. Cela permet à Freud une nouvelle élaboration de sa théorie du symptôme et de l’angoisse.

Dans le Séminaire « R.S.I. », Lacan entreprend une lecture borroméenne de Inhibition, symptôme et angoisse29 en rappelant, le 17 décembre 1974, que ces trois termes sont aussi hétérogènes que les termes de réel, symbolique et imaginaire. Tout au long du Séminaire « R.S.I. » il est question de la clinique du petit Hans réinterprétée à la lumière du nœud borroméen. Le SéminaireIV, La relation d’objet30 fut l’objet d’une relecture détaillée du cas grâce aux outils dégagés de la linguistique via Saussure et Jakobson. À la lumière de la catégorie du signifiant et du signifié, de la métaphore et de la métonymie, Lacan aboutira à la construction de la métaphore paternelle, qu’il reprendra dans le texte « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose »31, lorsqu’il s’occupe du Président Schreber. Il applique son travail sur le petit Hans au Président Schreber pour en déduire la métaphore paternelle agissante dans les névroses et forclose dans les psychoses. Le commentaire du petit Hans dans le Séminaire IV est une lecture structuraliste centrée autour de la notion fondamentale du manque d’objet. Lacan y différencie trois types de manque et trois types d’opérations qu’il décline en castration, frustration et privation. La lecture du Séminaire « R.S.I. »n’est pas structuraliste mais borroméenne. Elle n’est pas centrée sur la catégorie du manque ni sur la défaillance de la métaphore paternelle mais bien autour de la catégorie du trou et de la jouissance hors-sens, au cœur du symptôme. Au centre du cas du petit Hans, Lacan repèrera la fonction nodale de la jouissance phallique et avancera le côté hors-sens de cette même jouissance. Ce qui est au principe de la phobie de l’enfant ce n’est pas l’angoisse de castration, au sens d’une opération dont le père comme agent menace l’enfant selon la logique oedipienne. Non, au cœur de la phobie il y a l’angoisse certes, mais Lacan redéfinit l’angoisse comme étant ce quelque chose qui, de l’intérieur du corps ex-siste, et qui l’éveille et le tourmente. Le lieu de l’angoisse se situe dans le corps et non pas à sa surface. Le corps est ici compris comme substance jouissante. Pourquoi y a-t-il de l’angoisse ? Parce-que quelque chose tourmente le corps, un hors-corps qui tourmente le corps à l’intérieur. Cette ex-sistence relève de la fonction phallique. C’est la fonction phallique qui embarrasse l’enfant. Hans ne parvient pas à se débrouiller de l’association du corps et de la jouissance phallique. Lacan fera la même année une conférence à Genève sur le symptôme32 où il sera question de Hans et de ce qui se trouve au principe de sa phobie à savoir, la rencontre avec sa propre érection, laquelle n’est pas auto-érotique, d’après Lacan. L’érection est vécue par l’enfant comme ce qu’il y a de plus hétéro, d’étrange, d’incompréhensible, d’extérieur au corps. Mais qu’est-ce que c’est que ça ? s’interrogent les enfants. Il y a là quelque chose d’un non-sens dont le siège est une jouissance qui prend en otage un organe et que l’enfant ne parvient ni à expliquer ni à y donner du sens. Lacan ajoute : Ce truc bizarre, il va l’incarner dans un objet externe, par exemple un cheval qui rue, qui piaffe, qui se renverse, qui tombe par terre. Ce qui comporte la preuve que, pour l’enfant, cette jouissance étrange ex-siste à son corps comme un cheval qui rue, qui donne des coups de pieds ou qui tombe à terre. Dans la série des conférences américaines, la même année, Lacan l’exprime ainsi: « En quoi consiste donc la phobie du petit Hans? Dans le fait qu’il constate soudainement qu’il a un petit organe qui bouge, qu’il veut y donner un sens, mais aussi loin que ce sens aille, aucun petit garçon n’éprouvera jamais que ce pénis lui soit attaché naturellement. Je veux dire qu’il pense, l’enfant, que ce pénis qui bouge, il appartient à l’extérieur du corps. C’est pourquoi il le regarde comme une chose séparée, comme un cheval qui commence à se soulever et à ruer. »33

Contrairement à Freud qui fait de l’angoisse de castration, angoisse de perte de l’organe dérivée de la menace provenant du père, le cœur de la formation du symptôme phobique, Lacan dans le Séminaire « R.S.I. » donne une axiomatique borroméenne de l’angoisse, en indiquant qu’elle provient justement de ce discord entre la jouissance et le corps propre. L’angoisse présentifie en effet le hors-sens de la jouissance en tant que telle. Interrogeons dès lors la fonction du cheval. La thèse freudienne consiste à dire que c’est un artifice qui permet de donner corps à l’angoisse en la propulsant au dehors. Le cheval capture l’angoisse et, à condition d’éviter l’animal, cela fait gagner une certaine autonomie par rapport à l’angoisse. Par ailleurs, le cheval procure un nom à Hans, il lui permet de désigner son angoisse : le cheval vient comme nom, nommer le hors-sens de la jouissance qui est en cause dans cette angoisse là. Voilà pourquoi Lacan dit que l’angoisse ne part ni de l’imaginaire, ni du symbolique.

L’angoisse part du réel, c’est le signe du réel et en ce sens, elle ne trompe pas car elle signe la rencontre avec le hors-sens. Pourquoi la sexualité est-elle donc traumatique ? La jouissance hors-sens fait trou dans le symbolique qui est dès lors, absolument débile à recouvrir ce hors-sens. Le registre symbolique se trouve, par rapport à la jouissance sexuelle, troué. Quel est le bénéfice du symptôme phobique du petit Hans ? Hans ne peut plus sortir dans la rue parce qu’il risque de retrouver un cheval mais s’il l’évite, il n’est pas angoissé. Freud relève le gain du symptôme sur l’angoisse grâce à l’inhibition. Lacan, lui, indique que le cheval permet de circonscrire le champ de l’angoisse tandis que le corps de l’enfant se trouve frappé d’inhibition dans sa fonction motrice. Il redéfinit ainsi l’inhibition en disant qu’elle affecte le corps – donc l’imaginaire – et qu’elle résulte de l’intrusion de l’imaginaire dans le trou du symbolique. Cela signifie que l’inhibition affecte le corps chaque fois qu’il est saisi dans ses fonctions, par le hors-sens imposé par le refoulement. Le corps est affecté par le refoulement, autrement dit par le trou du symbolique. Et c’est de là que provient l’inhibition de ses fonctions c’est-à-dire, chaque fois qu’un signifiant manque pour donner du sens à ce qui affecte le corps. Je vous ai présenté la nouvelle lecture de Hans, la redéfinition de l’angoisse, la redéfinition de l’inhibition, et nous arrivons au moment crucial de ce Séminaire qui comporte une redéfinition du symptôme.

Je rappelle rapidement que dans Inhibition, symptôme et angoisse34 Freud écrit, à propos du symptôme de Hans : Un seul et unique trait en fait une névrose, c’est la substitution du cheval au père. Selon Freud, le symptôme est un compromis : la haine du père est une motion refoulée qui se transforme en son contraire, l’enfant craint dès lors sa vengeance sous les espèces de la castration. Le cheval se substitue au père (Hans craint d’être mordu par le cheval) à la place de l’angoisse d’être châtré par lui. Cette substitution signe, selon Freud, le symptôme névrotique chez l’enfant. Dans son premier enseignement, Lacan a fait de cette substitution la clé du symptôme sous les espèces de la métaphore qui comporte cette opération de substitution d’un signifiant par un autre. Cela veut dire que, dans la correction apportée par le symptôme à la défaillance de la métaphore paternelle chez Hans, le cheval apparaît comme un Nom-du-Père de substitution. La définition du symptôme dans le Séminaire « R.S.I. »n’est pas du tout articulée par Lacan, en termes de substitution ou de métaphore parce que cette perspective comporte la prédominance du symbolique.

Comment redéfinir le symptôme dans la perspective de l’équivalence entre réel, imaginaire et symbolique?

La peur du cheval assure pour Hans une fonction, celle de prendre en charge cette jouissance énigmatique qui est pour lui, hors-sens. C’est une façon de la nommer et de l’incarner en dehors de lui. Dans cette perspective, le symptôme assure une fonction de nomination. Lacan la conçoit comme étant de l’ordre de ce qui s’écrit par l’intermédiaire d’une lettre.

Rappelons ce que Lacan énonce le 18 février 1975, que le symptôme reflète dans le réel ce qui fait « qu’il y a quelque chose qui ne marche pas»35. Cela se traduit subjectivement par un « ça m’arrive et je ne sais pas ce que ça veut dire, je trouve ça absurde, insensé, pourquoi ai-je peur du cheval ? » Le symptôme apparaît comme pur hors-sens. L’idée du sens dans le symptôme est possible s’il est soumis à l’analyse, et dans ces conditions on peut en extraire un bout de savoir. La dimension du symptôme est corrélative à la dimension du parlêtre, c’est-à-dire des êtres qui ne tiennent leur être que de la parole. Il y a quand-même, une sorte de cohérence entre parler et avoir des symptômes. Le symptôme existe parce qu’il a une fonction. La peur du cheval assure pour Hans une fonction, celle de prendre en charge cette jouissance énigmatique qui est pour lui, hors-sens. C’est une façon de la nommer et de l’incarner en dehors de lui. Dans cette perspective, le symptôme assure une fonction de nomination. Lacan la conçoit comme étant de l’ordre de ce qui s’écrit par l’intermédiaire d’une lettre.

Une lettre, ce n’est pas un signifiant.

Quand il y a un signifiant, il y en a toujours un autre et, avec deux, on peut toujours avoir des effets de sens, mais avec la lettre c’est différent. Une lettre se répète identique à elle-même. Cela indique que la fonction du symptôme en tant qu’il est corrélé au réel, relève de l’écriture : de la lettre et non pas du signifiant. Dans le registre de l’inconscient, n’importe quel signifiant peut venir prendre la fonction d’une lettre de jouissance, selon Lacan. Ce qui ne cesse pas de s’écrire au titre de symptôme, provient de là. Par le biais de la lettre, le symptôme réalise une façon unique et singulière, de jouir de l’inconscient.

Pourquoi la fonction du symptôme peut-elle être équivalente de la fonction du père ?

Le père assure dans l’écriture logique de sa fonction, l’exception. Le symptôme, par l’intermédiaire d’une lettre soustraite à la chaîne signifiante, isolée de toute articulation pour fonctionner comme telle, assure la fonction d’exception, celle de la lettre par rapport au signifiant. C’est par l’intermédiaire de la fonction d’exception que la lettre du symptôme serait équivalente de la fonction du père.

Dans RSI, Lacan rappelle qu’il a opéré sur le Nom-du-Père, un passage de l’unique au multiple. Dans cette perspective, il présente désormais le réel, le symbolique et l’imaginaire comme étant des Noms-du-Père. Cela signifie que l’on est sorti du Nom-du-Père comme relevant du registre symbolique. Lacan nous met ici devant la proposition borroméenne qui comporte qu’il y a des Noms-du-Père multiples qui doivent être distingués selon les registres du réel, du symbolique et de l’imaginaire.

Tirant les leçons du cas du petit Hans pour qui le cheval nomme la jouissance impossible, Lacan nous amène vers une définition de la nomination. Premièrement dit-il, la nomination n’a rien à voir avec la communication, c’est autre chose. Nommer quelque chose ce n’est pas communiquer, nommer quelque chose comporte que « la parlotte », c’est-à-dire le symbolique, se noue à quelque chose de réel. Le signifiant « cheval », isolé par le petit Hans de sa langue maternelle, relève de la parlotte. Ce signifiant se noue à quelque chose de réel : sa jouissance, impossible à nommer, en conséquence de quoi il assure pour l’enfant, un effet de nomination. Dans cette perspective, Lacan pose que la fonction du père permet de « donner un nom aux choses ». Ça ne veut pas dire un père éducateur qui assure un magistère de nomination. La fonction de nomination comme étant le propre du père, c’est ce qu’accomplit à merveille le registre de la langue toute-seule. Quelle que soit cette nomination, elle ex-siste au réel qui est innommable. Il faut dès lors s’interroger à ce propos si la nomination est le propre du symbolique.

La relecture du texte Inhibition, symptôme et angoisse par Lacan, aboutit à la théorie de la nomination comme quatrième terme qui vient nouer les trois autres.

Lacan distingue la nomination de l’imaginaire en terme d’inhibition, la nomination du symbolique en terme de symptôme, la nomination du réel en terme d’angoisse.

En effet, si la nomination n’est le propre que du symbolique – et celle-ci comporte la fonction du père – alors nous revenons à la suprématie du symbolique. Mais nous pouvons constater que Lacan dans RSI va concevoir différents types de nomination qui se déclinent selon les trois registres réel, imaginaire et symbolique. La relecture du texte Inhibition, symptôme et angoisse36 par Lacan, aboutit à la théorie de la nomination comme quatrième terme qui vient nouer les trois autres. Lacan distingue la nomination de l’imaginaire en terme d’inhibition, la nomination du symbolique en terme de symptôme, la nomination du réel en terme d’angoisse.

Concernant l’inhibition, Lacan nous livre une indication clinique importante, car si l’inhibition assure une fonction de nomination, alors il n’est pas question de se précipiter à vouloir libérer le sujet de celle-ci, car elle peut avoir pour fonction de nouer, de faire tenir le nœud du réel, de l’imaginaire et du symbolique. De même pour le symptôme et l’angoisse, tous deux conçus ici comme étant une fonction qui fait tenir ensemble R, S et I. Cette reprise d’Inhibition, symptôme et angoisse37 à la lumière de la relecture du petit Hans, aboutit à un resserrage de l’opération analytique.

Bouclons le parcours

Nous étions partis du rappel concernant le décentrage opéré par Lacan des effets imaginaires, sphériques, du sens. Au cours de ce Séminaire, Lacan aboutira à la distinction entre le sens et l’équivoque, en disant que l’équivoque est autre chose que le sens. Il s’agit d’obtenir, par le biais de l’équivoque signifiante, que l’opération analytique produise des e. Lacan conçoit que l’opération analytique, voire l’interprétation du symptôme, doit jouer sur l’équivoque. Le maniement de l’équivoque comporte de jouer avec le cristal de la lalangue, dans le registre symbolique, pour faire trou dans la sphéricité de l’effet de sens imaginaire. C’est une condition pour avoir une chance de toucher la jouissance hors sens du symptôme.

Pour conclure

Dans le Séminaire IV, Lacan produit une lecture structuraliste du cas du petit Hans. Il applique les résultats de cette lecture au cas Schreber, pour en déduire d’une part, la métaphore paternelle et la fonction attenante du symptôme, et d’autre part, sa forclusion dans la psychose. Dans le Séminaire « R.S.I. »Lacan prend son point de départ de la deuxième topique freudienne en y appliquant la topologie borroméenne. Il fera de même avec Inhibition, symptôme et angoisse38qu’il relit et reformule en s’appuyant sur le cas du petit Hans. L’année suivante, il fait retour sur la psychose, cette fois via Joyce, pour une reformulation de la théorie de la forclusion, des suppléances et du « sinthome ». N’y a-t-il pas là un mouvement très intéressant?


* Conférence prononcée au Collège Clinique de Montpellier dans le cadre du cycle consacré au Séminaire « R. S. I.». Esthela Solano est psychanalyste, membre de l’ECF.

1 Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », séminaires des 10 et 17/12/74, Ornicar ?, 2, 1975 ; séminaires des 14 et 21/1/75, Ornicar ?, 3, 1975.

2 Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », leçon du 14 janvier 1975, op.cit.

3 Lacan J., « R.S.I. », leçon du 19 novembre 1974, inédit.

4 Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », leçon du 17 décembre 1974, op.cit.

5 Miller J.-A., L’orientation lacanienne, « Pièces détachées », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de Paris VIII, 2004-2005, inédit.

6 Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 115.

7 Ibid.,p. 14.

8 Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, coll. Quadrige, Paris, PUF, 2005.

9 Freud S., « Le moi et le ça », Essais de psychanalyse, Paris, Petite bibliothèque de Payot, 2004.

10 Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, op. cit.

11 Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Le Seuil, 2005.

12 Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », leçon du 17 décembre 1974, op.cit.

13 Freud S., « Le moi et le ça », op. cit.

14 Freud S., « Au-delà du principe de plaisir », Essais de psychanalyse, Paris, Petite bibliothèque de Payot, 2004.

15 Freud S., « Le moi et le ça », op. cit.

16 Groddeck G., Le livre du ça, Paris, Gallimard, 1963.

17 Freud S., « Le moi et le ça », op.cit.

18 Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », op.cit.

19 Lacan J., Le Séminaire, livre XX, op.cit., p. 1

20. 20Ibid., p. 121.

21 Ibid., p. 120.

22 Lacan J., Conférence de Nice (1974), Cahiers cliniques de Nice, juin 1998.

23 Lacan J., « R.S.I. », leçon du 15 janvier 1975, inédit.

24 Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, op. cit.

25 Freud S., « Le moi et le ça », op. cit.

26 Rank O., Le traumatisme de la naissance, Paris, Petite bibliothèque de Payot, 2002.

27 Freud S., Métapsychologie, Folio Essais, Paris, Gallimard, 1968.

28 Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, op. cit.

29 Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, op. cit.

30 Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, Paris, Le Seuil, 1994.

31 Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement de la psychose », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 531.

32 Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », Bloc-notes de la psychanalyse, n° 5, 1985, p. 5-23.

33 Lacan J., « Conférences et entretiens dans les universités américaines », Scilicet, n° 6-7, 1976, p. 7-31.

34 Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, op. cit.

35 Lacan J., « R.S.I. », leçon du 18 février 1975, inédit.

36 Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, op. cit.

37 Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, op. cit.

38 Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, op. cit.

DSM, industrie pharmaceutique et bipolarité

j’ai parlé un peu vite et ne retrouve pas ce à quoi je pensais : l’invention d’un trouble par son inscription dans le DSM qui permette la mise sur le marché d’un médicament.

s’agissant de la bipolarité à tout le moins, je n’ai pas retrouvé ce que je pensais avoir retenu et je tombe sur cette interview d’un psychiatre qui a travaillé au DSM-4, avant de prendre sa retraite et qui en dit ceci :

Le « DSM-IV » a-t-il vraiment stoppé l’inflation diagnostique ?

Oui. Nous avons analysé 93 suggestions de changement et n’en avons retenu que trois. Cependant, ces modifications que nous pensions mineures ont eu des conséquences inattendues. Ainsi le trouble bipolaire de type 2, que nous avons introduit, a permis aux entreprises pharmaceutiques, grâce à la publicité télévisée en particulier (les États-Unis sont le seul pays au monde à autoriser les laboratoires à faire de la publicité directe), de doubler le nombre de patients traités pour troubles bipolaires.

De même, nous avons un peu élargi le diagnostic du trouble d’hyperactivité avec déficit de l’attention pour permettre de repérer davantage de filles. Et nous avons eu la surprise de voir les laboratoires s’engouffrer dans la brèche. Le marché des médicaments contre les troubles de l’attention est passé de 15 millions de dollars avant la publication du « DSM-IV » à 7 milliards aujourd’hui…

http://osibouake.org/?DSM-5-Le-derapage-incontrole-de-la

je ne tiens pas à faire une enquête, les enquêtes existent, il suffit de les trouver. je veux juste souligner que nous sommes arrivés à une ère où le DSM fait la loi partout, que cette loi est étroitement liée à celle de l’industrie pharmaceutique, et qu’il n’a pas cessé de multiplier les troubles… et les médicaments (il ne faut plus aujourd’hui être malade pour être médiqué : un trouble suffit).

au départ je pensais avoir lu ce que je rapportais dans un livre de Sandra Lucbert, Personne ne sort le fusil, mais je me suis trompée. Il y est bien question du DSM, d’invention de maladie, mais pas de la bipolarité.

elle écrit :

Comme ses bons camarades, le management et la dérégulation financière, le DSM s’est imposé sans partage depuis son remaniement des années 80. La psychologie mondiale se réfère au DSM. (…) Il a été élaboré par l’armée et l’industrie pharmaceutique, qui ne cesse d’investir dans la rentabilisation du fardeau humain. Le DSM invente des maladies à mesure que de nouvelles tortures de management apparaissent. Plus on crée de nouvelles tortures, plus le DSM invente de « troubles ».

(…)

Le manuel a fait passer le nombre de pathologies mentales d’une dizaine à plus de quatre cents. Toute une gamme de symptômes qui réduisent le psychisme à des troubles remédiables isolément par des médicaments.

Un trouble, un médicament. Un individu : plein de médicaments – une machine à cash pour l’industrie pharmaceutique.

(…)

Dans le DSM-5, la vieillesse devient un trouble cognitif mineur, les périodes de règles deviennent un trouble disphorique prémenstruel.

Dans le DSM-6, la tristesse causée par un deuil devient pathologique si elle excède 15 jours, le manuel préconise alors des antidépresseurs. »

Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils

je terminerai avec cet extrait d’un article du monde diplomatique, qui lui a directement trait à la bipolarité :

Bien plus, mieux vaut que le nombre de troubles croisse et se multiplie. Parmi les derniers en date, le trouble bipolaire a bénéficié d’une large promotion médiatique, alors qu’il ne fait que pathologiser la maladie universelle du désir : celui-ci s’élance en riant vers l’objet de son rêve, mais, dès qu’il l’atteint, son rêve est encore plus loin, et son rire se conclut par des larmes. Tant que la vie va son train, nous sommes très normalement bipolaires, c’est-à-dire un jour euphoriques et le lendemain abattus. Mais il arrive que, dans les psychoses mélancoliques, l’objet du désir soit la mort elle-même, ou l’explosion d’une survie maniaque. Le diagnostic de bipolarité devient alors criminel, lorsqu’une différence n’est pas faite entre le cycle maniaco-dépressif des psychoses — avec un risque de passage à l’acte grave pouvant justifier la prescription de neuroleptiques — et l’euphorie-dépression des névroses. Cette distinction rayée des DSM suscite de nombreux drames (3).

La médicalisation de l’expérience humaine, Gérard POMMIER https://www.monde-diplomatique.fr/2018/03/POMMIER/58465

lundi 7 juin :: je quitte la piscine-millot

lundi 7 juin

matin
voilà, c’est fait je me détache, j’oublie, déjà, CM. combien j’ai tenu à elle, le temps de la lire. et là  je le sens, je m’éloigne, de plus en plus de son bord.
je tenais tant, à la piscine-millot.

s’agripper au bord de la piscine.

bientôt reprise par.
ai-je tout noté, l’important?
qu’ai-je dit?
heureusement que je sais nager.

16:15
dans la rue. je ne m’en sortais plus. je suis sortie, je fume une cigarette payée 80 centimes d’euro. je ne sais pas du tout quoi faire. il fait beau. tout est étonnant,
j’aurais presqu’oublié qu’il y avait des masques. je fais le tour de la place immense.
plus que quelques rues à parcourir pour rentrer chez moi. je n’ai rien d’autre à faire. perdu l’envie de marcher au hasard mais longtemps qui était là mienne pendant le confinement. je ne sais pas pourquoi je fume. je fume dans les moments de vide, pour passer à autre chose. fumer à toujours marqué pour moi les transitions. faudrait-il que je m’arrête moi aussi à une terrasse. un homme noir me demande du feu pour une cigarette qu’il sort d’un étui argenté. merci, je lui glisse lorsqu’il me rend mon briquet, c’est à moi de vous remercier me rétorque-t-il en me regardant. instant d’existence.

Reprise par ? l’oubli, l’absence de rives,

avant cela, stupidement  fait parvenir à CM message de ma reconnaissance, via Instagram, un compte ouvert à cet effet, à l’accusé de réception (petit cœur, petite fleur, petites mains en prière, petits bisous) aussitôt refermé.

« Mais de rien ! je viens de passer quelques semaines en votre compagnie – dans vos eaux, dans vos os -, depuis la sortie du petit dernier qui m’a aussitôt poussée à reprendre les précédents, tant il se lit vite et tant on a de peine à vous quitter. on voudrait vous boire et vous reboire encore, vous lire et relire, ne vous avoir jamais lue et je devrais remercier le ciel d’être si douée pour l’oubli. or, je voudrais plutôt vous avoir définitivement assimilée, ADN modifié. de nouvelles lettres ajoutées. ou certaines déjà inscrites y ont-elles trouvé quelque noblesse. me serai-je vue ramenée sur les traces d’un destin. il y a de quoi s’étourdir.
je vous remercie du fond du cœur pour vos livres, vos passions, vos lectures,
(à nos riens, à nos pertes, à nos mères. à la joie) « 

je ne lui ai pas dit combien comment lorsque je pense à elle aujourd’hui, si j’essaie de me dire ce que d’elle j’ai retenu quel vide alors auquel je fais face, abyssal

mais, c’est faux. les mots m’abandonnent et c’est une torture mais

est-on abandonné le soir par le soleil lorsqu’il se couche. mais il revient.

restes d’elle : l’étendue, l’abandon, l’acquièscement. l’ascèse, le peu, le rien. words ? words ?
hilflosigkeit. toujours plus loin dans la hilflosigkeit… cela n’est pas à ma portée. il y avait un autre mot. déréliction.

mais c’est quoi ça, lire ?

jouïr. c’est être à l’abri. séjourner dans une maison inconnue, désirable.

mardi

hier soir, dispute finalement, rien d’étonnant.
somnifères. aujourd’hui dormi jusqu’à 15h.

blog : je ne veux ni like, ni abonnement. qui peut me suivre dans. je voudrais pouvoir faire ce qu’il faut pour séduire par l’écriture, mais c’est impossible. déjà, cet aveu de bipolarité, de mélancolie. ne peut que rebuter.

semaine dernière, pas été au tai chi.  pas plus cette semaine. ni chez la psy. la chère Hélène Parker. avec son nom de stylo-plume. celui auquel je m’agrippe.

home: je suis fâchée. pour rien, je le disais. un malentendu hier, qui m’a fait basculer.
ça ne devait plus m’arriver, mais ça m’arrive à cause du sentiment de m’éloigner de CM, dont je ne peux même plus prononcer le nom. m’éloigner ? j’ai relu tous ses livres. qu’en reste t il ? le vide,  un trou et pas d’extase à l’horizon.

ferais mieux de dire : séparée. me retiens aux parois que j’élève autour de moi et que je cogne. forgeronne son enclume. je me sais injuste, je n’ai pas le choix. si je me calme, si cette sourde colère ne me  contient, que va-t-il m’arriver ?

de nouveau : rien.

dès que j’écris pour le blog, j’entre dans une sorte de transe, de fièvre, dont je ne peux sortir. et dont je vois bien la vanité.

emmanuel, c’était quoi son nom déjà… carrère : à l’annonce du verdict, il pense : je vais écrire. se dit je suis écrivain, je vais écrire ce qu’il en est. comme moi après lui, s’enthousiasme presque. et puis.

le pire n’a pas tardé.

je ne m’attends pas au pire. à une prolongation indéfinie de cet état de contraction, de rétraction, de solidification. je suis l’enclume que je sonne et c’est aucun bruit que j’entends.

ce blog ne me tirera pas d’affaire. c’est même plutôt le contraire.

là j’ ai besoin de me maintenir en posture d’accusation. j’accuse. plutôt l’autre que moi-même.

ce n’est qu’une posture. c’est pour la solidification.

lundi 28 juin 21 :: être le jardin, être la maison

Paris, lundi 28 juin, matin, rentrés hier, dimanche, d’Outrée, découvert inondation dans le dressing (important dégât des eaux).

de la nuit de vendredi, si importante, je ne sais si j’arriverai à écrire encore quelque chose.

nuit de vendredi à samedi

m’étais réveillée très tôt. 3 heures, je crois. mal aux dents, aux oreilles. (avais mangé beaucoup de sucre, je ne peux pas.)

j’écris ce qui me revient, peu : ce sentiment d’être dans les limites du jardin, d’être le jardin.

et alors, au sortir de la nuit, cette impression de savoir.
de savoir quelque chose, d’avoir compris, de mon fonctionnement.

je ne me suis pas écoutée, pas pris le temps d’écrire. en partant seulement pris photo d’un coin du jardin qu’il me semblait que nous avions massacré et dont j’avais souffert la nuit.
comment peut-on souffrir d’un jardin, d’une maison.
jusqu’à quel point était-ce souffrance, je ne le sais plus vraiment. si. littéralement souffert dans ma chair, comme une blessure.

j’ai le lendemain fait un rêve qui continuait de penser tout cela.

la maison, je l’ai aimée, tant qu’elle était la maison des grands-parents, de mes beaux-parents. je l’ai aimée beaucoup. je la savais tenue par ma belle-mère. chaque chose me paraissait être à sa place, avoir trouvé sa place. depuis que nous l’avons reprise, soit que nous ayons fait certains mauvais choix, soit par négligence, par ignorance, par manque de rigueur, elle se transforme, se détériore. il faut dire que nous n’avons plus les jardiniers qui s’en occupaient depuis toujours. l’un a pris sa retraite, l’autre ne faisait plus son boulot et augmentait ses prix. ces dégradations de la maison, je ne le supporte pas. je peux dire que j’en souffre, oui. j’en enrage contre moi-même.

vous enragez?

une maison, un jardin peut-être encore davantage, a ses exigences. je dirais : ce sont les exigences du réel. il y a le moment de couper le lierre. et si cela n’est pas fait à temps, il n’attend pas, il grimpe sur le toit et le détériore. alors, le toit est détérioré. c’est un autre aspect de ce que je vis à Outrée. sauvée par le réel, sauvée de la virtualité. et que ma belle-mère ait été à la hauteur de ça. est-ce l’abri que je vais chercher? alors, je pourrais apprendre, comprendre. Outrée : aussi y aimer retrouver l’usage de nos mains. mes beaux-parents payaient des ouvriers. n’y allaient pas d’eux mêmes. sinon, pour ce qui est de l’ordre et du rangement, ma chère belle-mère. il faudrait parler du Japon. et de l’Occident. et de la France.

Outrée, ça a été l’un des rares endroits au monde où je me sois sentie bien. Et la maison de ma mère.

Quand nous sommes arrivés là, jeudi, Anton nous a annoncé qu’il était décidé à tout changer dans la maison. et qu’il fallait commencer par un rangement pièce par pièce, une à une. hall d’entrée, cuisine, chambre, etc.
Édouard le soutient.
je le soutiens, je veux le soutenir.
il veut pouvoir y inviter ses amis.
je veux pouvoir soutenir son vouloir, son désir, l’aider à le réaliser.
tandis que j’étais saisie par la crainte qu’il ne rentre dans un projet irréalisable. un projet à ma façon : irréalisable. puisque c’est devenu le destin de chacun de mes projets : irréalisable, impossible.
c’est ce qui m’a motivée à faire tout mon possible pour ne pas constituer d’obstacle à ce projet, pour le soutenir.

nous avons commencé par le hall d’entrée.
or tous ces bougés, dans ce qui était si magnifiquement figé, m’insupportent.
j’aimais être dans leur maison, je ne supporte absolument pas d’en faire ma ou notre maison. (je ne pourrais aimer ma ou notre, j’étais dans un donné. je songe parfois que ce sont des sentiments comme les miens qui font le conservatisme. c’est bien en deçà de l’intelligence que ça se passe. je ne m’aime pas, c’est une des expressions de cela, je ne peux croire en ce que je construirais, rien ne peut modifier cela. il faut que je me haïsse. cela ne s’exprime pas partout, mais cela s’exprime là. il faut écrire tout ceci au conditionnel. mais c’est un des coeurs du symptôme. j’aime à être dans un lieu de l’Autre, un donné, où je ne sois pour rien, où rien ne transparaisse de ce que je suis. est-ce que cela peut bouger? tout ceci est grossier.)

j’ai dit à Edouard : depuis que nous nous connaissons, nous essayons de faire en sorte que je puisse me sentir chez moi, que je puisse m’approprier un lieu d’habitation, sans succès.
je dois donc renoncer à maintenir Outrée telle qu’elle était. je l’accepte. pour Anton.

bon, je n’ai pas maintenant le temps d’écrire davantage.

Envoyé le 30 à HP

«Une telle âme ne peut rien désirer, ni rien craindre, elle ne soucie ni d’honneur, ni de bien, ni de vie, ainsi n’a-t-elle plus rien à ménager.»

Plus rien à ménager, c’est dire sa liberté.

Mais elle n’est pas sans désir puisque Dieu désire en elle et à travers elle. La manière dont le désir de Dieu la meut, n’est pas sans évoquer la manière dont le désir inconscient se manifeste, court-circuitant la réflexion, voire même la conscience. Il faut se laisser aller à ce qui vous pousse, ou vous meut. Le premier mouvement de l’âme transformée est de Dieu, c’est le bon. On a pu parler, à son propos, de somnambulisme divin, par exemple dans son rapport à l’écriture, où c’est Dieu qui écrit à travers elle.

La belle indifférence de Mme Guyon
Catherine Millot
Dans Insistance 2012/1 (n° 7), pages 89 à 97
https://www.cairn.info/revue-insistance-2012-1-page-89.htm

C’est de la sculpture, je crois, que m’est venue cette habitude de ne penser que sur le moment,

C’est de la sculpture, je crois, que m’est venue cette habitude de ne penser que sur le moment, car j’avais pris l’habitude de ne penser qu’avec les mains et qu’à l’instant d’en faire usage. De la pratique intermittente de la sculpture, j’ai conservé aussi l’habitude du plaisir auquel j’étais par nature predisposée : mes yeux avaient tellement manié la forme des choses que j’en avais appris de mieux en mieux le plaisir, en m’y enracinant. Je pouvais, sans recourir à plus que je n’étais, je pouvais profiter de tout. Exactement comme hier devant la table de mon petit-déjeuner, je n’avais besoin pour former des boulettes de pain, que de la surface de mes doigts et de la surface de la mie de pain. Pour posséder ce que je possédais je n’avais jamais eu besoin de souffrance ni de talent. Ce que je possédais ce n’était pas pour moi de la conquête, c’était du don.

Et en relation aux hommes et aux femmes, qu’étais-je ? J’ai toujours eu une admiration extrêmement affectueuse pour les façons masculines, et sans empressement, j’ai le plaisir d’être féminine, être féminine fut pour moi aussi un don. Je n’ai eu que la facilité des dons, et non le bouleversement des vocations – est-ce cela ?

La passion selon G. H., Clarice Lispector, p. 36.

Je me levai enfin de ma table, cette femme.

Moi seule saurai si cette faille fut nécessaire.

Je me levai enfin de ma table, cette femme. Ne pas avoir ce jour-là de domestique allait m’autoriser à une occupation à mon goût : faire du rangement. J’ai toujours aimé ranger. Je suppose que c’est là mon unique vacation véritable. En mettant de l’ordre dans les choses, je crée et comprends en même temps. Mais comme je me suis peu à peu enrichie en plaçant assez bien mon argent, je m’en suis retrouvée empêchée d’exercer cette vocation : pour peu que je n’eusse pas appartenu par la culture et l’argent à la classe à laquelle j’appartiens, j’aurais normalement dû avoir un emploi de femme de ménage dans une grande maison de riches, où il y a beaucoup à ranger. Ranger, c’est trouver la meilleure forme. Pour peu que j’eusse été domestique-femme de ménage, je n’aurais pas même eu besoin de ma sculpture en amateure; si de mes mains j’avais pu ranger tout mon saoul. Mettre en forme rangée ?

Ce plaisir toujours interdit de ranger une maison était pour moi si grand que, encore assise à ma table, je m’étais déjà délecte de seulement dresser mon plan. J’avais regardé l’appartement : par où allais-je commencer ?

Et dans l’intention qu’ensuite à la septième heure comme au septième jour, je fusse libre de me reposer et de profiter d’une journée dans le calme. Calme presque sans joie, ce qui me ferait un bon équilibre : c’est à sculpter pendant des heures que j’avais appris ce calme presque sans joie. La semaine précédente je m’étais trop divertie, j’étais trop sortie, j’avais eu à l’excès tout ce que j’avais voulu, et je désirais à présent cette journée telle qu’elle s’annonçait : pesante et bonne et vide. Je la ferai la plus longue possible.

Clarice Lispector, La passion selon G. H.

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