samedi 2 octobre 2021 · 11h53

4 octobre 2020 – réalité vérité réel

Ecrit en commentaire à un texte sur Facebook très remonté contre Emmanuel Carrère, l’accusant entre autres de proposer aux grands déprimés de se faire faire une cure de bonne conscience auprès de réfugiés sur une île grecque, tout en travestissant  la réalité des faits alors qu’il se targue de toujours vouloir dire la vérité, ce dont il fait même le cœur de son livre et de son écriture.

Certains écrivent, d’autres pas. Certains s’y autorisent, d’autres pas. Certains y sont obligés, d’autres pas. À toutes sortes d’égards, écrire est maladie, écrire fait partie de la maladie, écrire est sa guérison. Peut-on enlever l’écriture à Emmanuel Carrère ? Qui le peut ?

Ces « révélations » de l’ex-épouse indiquent une fois de plus certaines limites du genre, eu égard à ce que serait la grande littérature, la vraie, et ne sont pas loin de faire partie intégrante du livre et de l’écriture contemporaine et de la lecture contemporaine. C’est faiblesse sans doute que de s’y trouver  trop bien intégré. Mais n’est-ce pas l’époque qui est faible, et souvent prise entre la manie et la dépression.

Pour autant, faudrait-il qu’il n’écrive pas, Emmanuel Carrère ? Qu’il n’ait pas trouvé la forme fictionnelle de son malheur, fictionnelle au point qu’on n’y reconnaisse plus les très exacts faits de la réalité, celle dont d’autres peuvent témoigner, dont c’est à la fois le peu d’écart et le trop d’écart qui lui est reproché. Trop proche et pas assez de la réalité.

Mais enfin, quel est l’enjeu ? La réalité, la vérité ? À moins que ce ne soit le réel dont l’innomabilité à force d’être répétée finit par exaspérer, dont on a tout dit quand on a rien dit, où pourtant tombent certains d’entre nous, pas forcément les meilleurs, les plus géniaux, qui alors éventuellement pourront / vont pouvoir / finiront par agripper certains des mots qui les agressent, cela s’apprend au fil du temps, des années, qui les agressent par nuées, par milliers, les poigner ces misérables, ces cruels, au hasard, les garder au creux des mains dans le silence de la nuit où ils sont cloués au lit, sont-ils morts, sont-ils vivants, ces mots retenus dans leurs poings, sont-ils résonance, celui qui les malaxe jusqu’à en faire prise par où se hisser, se cramponner, est en grande attention. À quoi il n’y a pas de mode d’emploi, c’est la nuit ici qui régit, reine qui accroît son domaine de silence, d’infinie indifférence qui vous revoit. Et faudrait-il à ces rescapés reprocher de n’avoir pas tous fait bonne pêche. Ils usent de cela même qui les tuent. Nuées de mots, qui ne sont plus qu’énergie vrombissante, qui les encercle traverse dépèce, seul réel qui annihile toute réalité, toute vérité. L’écriture est le moyen de les coller au mur, à la surface de la paroi. Et du moment qu’on trouve à en nouer 2 ou 3, ou 4, ou 5 ou 6, on est bien content, et ça se fait à l’aveugle, et sans qu’on fasse trop la fine bouche ou qu’on n’aie trop le choix du sens qui se cherche se tresse vous redresse. Certaines vérités y retrouvent vie, qui sont autant de fictions, de celles qui ont tissé votre filandreuse matière, comme celle de « l’homme bon ». Qui est qui pour critiquer cela ? Quel sens, bon sens, pour en juger ? )

Pour ma part, je suis convaincue du courage qu’il aura fallu pour écrire cette folie, pour avouer ce diagnostic. Et je lui suis reconnaissante de l’avoir eu. Alors, faiblesse du livre, peut-être, ces mois traînés sur les îles grecques qui « dans la réalité » n’auraient été que des jours. S’y joue donc une des parts de fiction du livre. Fiction qui n’en détient pas moins sa vérité (voire d’ailleurs qui en acquière).

S’agit-il donc de la fiction de l’homme bon à laquelle Emmanuel Carrère se plaît à croire, de son aveu. Plus largement s’agit-il de la fiction de notre temps, de son inassimilable, de toutes nos solitudes ancrées dans du sable, échoués que nous sommes jamais loin de migrants dont nous ne sommes pas, dont tout nous sépare sinon cette propriété d’être corps vivants encore écrasés là, flaques. Ce n’est pour ma part pas là que je l’ai senti guérir, Emmanuel Carrère. Là, dans les îles grecques, c’est temps blanc, sa métaphore, yeux ouverts sur rien dans la proximité de damnés contemporains qui se relèvent, lui aussi, usent de leurs jambes, errent, pianotent sur des téléphones portables, s’ennuient. Font du tai chi. Temps d’intervalle, sas à l’heure de nulle part, suspendu comme on l’est en avion. S’il y a eu guérison, c’est pour moi dans le renouement avec l’écriture qu’elle a lieu, juste après, dans le retour en France, empruntant la petite porte, celle des valets, des manuels, par l’exercice entêté, obtus, sourd, inlassable de ses 2 mains qui posent leurs 10 doigts sur le clavier, le simple recopiage d’interminables pages de manuscrit, l’obéissance à un ami cher, à l’éditeur aimé, décédé. C’est là, pour moi, que ça renoue avec la possibilité de la vie, avec l’écriture et la publication. C’est dans la production matérielle de l’objet livre qu’Emmanuel Carrère se leste, bouche la veine ouverte par où il se vidait lentement de lui-même.

Il y aurait toujours d’autres choses à dire de la crise de dépression mélancolique, on pourrait toujours dire autrement ce qui ne peut s’en dire, tout ce qui d’elle n’appartient pas même à la mémoire, et je trouve pour ma part qu’il en dit fort simplement l’impossible et même l’oubli, terrible. Son trou dans l’être. Et c’est alors par les parois imaginaires de la descente aux enfers, par d’autres déjà si souvent risquée, qu’un énième auteur prend sa plume et aveugle, à tâtons grave, le corps plaqué à la paroi humide, ce qu’il peut, de l’inconcevable, de ces régions dont on est revenu bête, ou l’on a perdu l’entendement, l’humanité peut-être. Cela relève de l’éthique du bien dire, seule capable de répondre du sacrifice mélancolique.



MP à l’auteur du texte que je commentais

Yoga – Je dois vous avouer que ce livre m’a permise de prendre la mesure d’un diagnostic que je n’acceptais pas, et d’en voir ma vie bouleversée. Définitivement. Je refuse encore les médicaments et cherche. Mais, ce livre, aussi peu littéraire soit-il, m’a extraordinairement aidée. Car ce n’est plus du tout le même combat, la même responsabilité, le même risque. Le même combat pour un retour à une normalité. Je suis dédouanée. Mes responsabilités sont ailleurs. Et ma culpabilité s’est évaporée. Qu’une autre se mette en place, c’est possible. Mais j’aurai me semble-t-il les moyens de la combattre. Espérant ne pas vous blesser, Cordialement, V

vendredi 19 août 2022 · 11h43

To do

mélancolie

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19.08.22 Je rouvre le blog (en ayant exclu plusieurs catégories à la publication) dans le but de comprendre(!) l’inhibition mélancolique. Je doute que j’arrive à progresser en ce sens, cette inhibition ayant largement pris possession de ma vie.

Mélancolie et psychose ordinaire, Sophie Marret-Maleval

Freud insiste ainsi sur le caractère d’énigme de l’inhibition mélancolique (Freud, « Deuil et mélancolie » Métapsychologie, Paris, Gallimard, coll. Idées, 1968, p. 152.) ; il laisse déjà entendre que les troubles de l’imaginaire affectent le sens.

Dans « Deuil et mélancolie », Freud caractérise la mélancolie par une dépression profondément douloureuse, la suspension de l’intérêt pour le monde extérieur, la perte de la capacité d’aimer, l’inhibition de toute activité, la diminution du sentiment d’estime de soi qui se manifeste en autoreproches ou auto-injures pouvant aller jusqu’à l’attente délirante du châtiment. Il différencie la mélancolie du deuil à partir du manque d’estime de soi, qui fait défaut dans le deuil  (Freud, Ibid., p. 148-149). La mélancolie est rapportée à la perte d’un objet aimé ou à une perte d’une nature plus morale.)
Freud constate qu’il est parfois difficile de reconnaître ce qui a été perdu. Il indique que la perte de l’objet est «soustraite à la conscience ».

mardi 6 septembre 2022 · 18h49

Inhibition et mélancolie, Armando Cote

https://champlacanienfrance.net/sites/default/files/Cote_M120.pdf

Je vais développer quelques liens qui peuvent exister entre l’inhibition et la mélancolie à partir de la notion de perte. Pour cela je vais me centrer sur le livre de Ludwig Binswanger Mélancolie et Manie1.

Une perte inestimable précède au pire, mais pas n’importe quelle perte ; Lacan parlait de «la puissance de la pure perte2». Il semble évident, même naturel, qu’à une perte s’ensuive un deuil, mais Freud met en question cette évidence : derrière le deuil se cache une énigme, «une grande énigme»3. Lacan nous rappelle que c’est en lisant « Deuil et mélancolie » qu’il a inventé l’objet petit a4.

Pour tout vous dire, si j’ai un jour inventé ce que c’était que l’objet petit a, c’est que c’était écrit dans Trauer und Melancolie. Littéralement, je n’ai eu qu’à me laisser guider.
Freud parle à propos du deuil de la perte de l’objet. Qu’est-ce que c’est que cet objet, cet objet qu’il n’a pas su nommer, cet objet privilégié, cet objet qu’on ne trouve pas chez tout le monde, qu’il arrive qu’un être incarne pour nous ? C’est bien dans ce cas-là qu’il faut un certain temps pour digérer son deuil, jusqu’à ce que cet objet, on se le soit résorbé. C’est dit en clair, c’est écrit dans Freud.

Lacan Jacques, Conférence de Louvain, 1972

Binswanger dans Mélancolie et Manie relate sa longue expérience clinique, il recourt à un vocabulaire philosophique qui, à certains endroits, le rend inaccessible. Les changements d’humeur, phénoménologiquement si différents, posent la question de la cause. Rappelons que Binswanger est l’initiateur de l’analyse existentielle, laquelle le pousse à se détacher de l’orientation psychanalytique, malgré l’admiration qu’il gardera pour Freud.

Le texte de Binswanger présente un intérêt pour nous ; ses références au temps éternisé du sujet sont précieuses pour donner une unification aux deux structures, mélancolie et manie, qui se mêlent comme dans une bande de Mœbius. En effet, Binswanger constate que, malgré l’alternance des affects, les mêmes signifiants se retrouvent, en même temps que la plainte du sujet est constante dans les deux états.

Binswanger centre la mélancolie autour d’un « style de perte5»; cette référence au style est en lien avec l’absence d’objet. Pour Binswanger l’angoisse est sans objet6. Il entre dans des considérations philosophiques pour tenter d’expliquer que la détresse du sujet mélancolique est en lien avec une détresse existentielle et plus précisément avec une angoisse qui porte sur la vie et notamment sur « l’être-encore-en-vie ».

Un exemple de cette perte paradoxale qui pousse le sujet à l’inhibition est le cas de David Büge, relaté par Binswanger. Il s’agit d’un homme de 45 ans, commerçant, qui se plaignait quotidiennement devant les médecins de ce qui avait causé sa «dépression»: il s’était porté caution de quarante mille francs, somme assez importante, mais qui n’était pas du tout ruineuse dans son cas. Le reproche, noté par Binswanger, qui l’avait fait sombrer dans la mélancolie était : «Si je n’avais pas fait la bêtise d’assumer cette caution, je ne serais pas tombé malade7», donc une perte irrécupérable. Mais un jour inattendu, l’argent lui fut rendu et bien évidement le patient n’a pas été guéri, ni même sa santé améliorée. Comme si de rien n’était, en un tour de main, le patient donne suite à un autre thème mélancolique pour poursuivre sa plainte : il s’agit d’une perte dont il n’a pas d’idée, mais dont il a la certitude, peu importe la nature de l’objet perdu. Pour le mélancolique, la perte n’est pas une supposition, mais quelque chose d’évident, c’est une certitude8.

Reprenons un autre cas de Binswanger pour illustrer cette perte. Il s’agit d’une patiente autrichienne âgée de 26 ans, divorcée, mère d’un enfant de 9 ans ; son nom est Olga Blum. À la suite de la première crise d’épilepsie de son père lorsqu’elle avait 6 ans, elle a éprouvé une angoisse vitale, croissante et le sentiment que la «vie devant tant d’horreur ne vaut pas la peine d’être vécue9. » Cette patiente oscille entre des états dits «mixtes maniaco-dépressifs », états que Binswanger constate pendant l’hospitalisation et qui ont lieu durant la journée. Il n’y a pas forcément de périodes maniaques et mélancoliques, dans une même journée elle pouvait passer d’un état à l’autre. Binswanger parle d’une fureur maniaque à laquelle participe tout le corps. Olga Blum voyait tout en rose et éprouvait un sentiment de victoire, elle s’habillait soigneusement et la journée semblait longue avec des impressions sensorielles aussi bien optiques qu’acoustiques; elle éprouvait aussi un besoin d’écrire et de parler. Une filiation délirante viendra s’imposer à elle : elle a l’idée que l’écrivain Goethe est son double.

Lors d’une phase maniaque elle confie au médecin qu’elle est soulagée que Goethe ait vécu avant elle, sans quoi elle aurait dû écrire le Faust10. Cela montre bien, souligne Binswanger, une défaillance de l’expérience de l’ego.

Binswanger procède alors à décrire une double identification qui est en jeu, laquelle pourrait expliquer le changement d’humeur. D’un côté, son père est identifié au père malade, indigne, qui ne mérite pas de vivre ; elle déclare à Binswanger qu’un être si médiocre et misérable que son père doit se tirer une balle dans la tête. Le signifiant maître de cette identification concernant son père est « égoïste », un père égoïste. De l’autre côté, la mère et sa famille sont idéalisées, elles sont brillantes, elles ont accompli des exploits dans leur vie et vivent à cent à l’heure. Quand Olga Blum s’identifie à son père elle devient objet petit a, elle s’abhorre, se hait 11, elle devient abjecte 12, comme dirait Lacan. L’identification à son père est de l’ordre de ce que Freud appelait la conscience morale 13, c’est-à-dire une aversion morale à l’égard de son propre moi qui vient au premier plan.

Nous assistons ici à ce que Lacan a appelé le « suicide d’objet 14 », qui est le propre de l’inhibition mélancolique. En effet, son père ne doit plus exister, il ne doit plus avoir d’enfant, il n’a pas le droit à la vie. Ce qui veut dire que dans le suicide mélancolique, le malade ne se détruit pas lui même,mais détruit le membre haï du couple parental qui a été introjecté. Binswanger reprend ici les développements d’Abraham15. Ces réflexions viennent en opposition avec la phase maniaque, dans laquelle Olga est dans un flux de vie où elle ne veut plus avoir de mésentente ni aucun bouleversement et ne peut plus éprouver de déception16. C’est un état maniaque qui est proche de la mort aussi.

L’unité des deux phases est bien la pulsion de mort. Un tranchant mortel de l’identification au père se dévoile. Cette relation filiale qu’Olga Blum entretient avec son père est un lien mortel, du fait que, une fois le père déchu de ses droits de donner la vie, elle, en étant sa fille, n’a plus droit à vivre ; c’est une version de la forclusion du nom du père. Dans le cas d’Olga Blum, il y a un échec de l’identification narcissique au père, qui est à l’œuvre dans la mélancolie : il n’y a pas d’idéal, d’objet idéal ; comme dans Hamlet, il n’y a pas de brillance phallique. Son père est « égoïste », c’est une certitude, elle ne saurait être le manque de ce père, comme Hamlet avec Ophélie quand il reconnaît qu’il est son manque. Le mélancolique n’a pas perdu son objet, il n’est pas en manque, il a perdu plutôt son « je » (Ich).

Les impulsions meurtrières contre l’autre sont une sorte d’acte suicidaire dans lequel l’objet écrase le sujet.

Soulignons un autre aspect important de ce cas : la question de lalangue, des langues que parle Olga Blum. Binswanger ne manque pas de remarquer qu’à l’âge de 8 ans elle parlait quatre langues, ce que nous pouvons mettre en parallèle avec la logorrhée dont elle souffre et son impossibilité de s’arrêter de parler. À la fin de la description du cas, un autre détail est souligné : son père l’a toujours embrassée sur la bouche 17, un élément d’autocritique où la question d’un amour premier pour le père qui se retourne contre lui comme un gant dans une haine profonde reste dit entre les lignes. C’est un exemple de logorrhée, de liberté maniaque que Lacan explique par le fait que le sujet est soumis « à la métonymie pure, infinie  et ludique, de la chaîne signifiante 18 ». L’inhibition mélancolique est au fond, comme disait Freud, « défaite de la pulsion » de vie qui oblige tout vivant à tenir bon à la vie.

À partir de cas présentés par Binswanger, je voudrais insister sur le caractère de la simultanéité des deux états qui confirment le rejet de l’inconscient. Grâce à Lacan, nous pouvons sortir des binaires qu’avait proposés Freud, vie et mort, manie et mélancolie. Avec Lacan, nous constatons aussi la présence de la mort dans la manie, dans la fureur maniaque de vivre. La phrase « être toute la fille d’un père égoïste » est une holophrase dans le sens que Lacan lui donne : un collage entre l’identification à cet objet au niveau imaginaire et le fait d’être l’objet, c’est à dire « la fille du père égoïste ». Mais il faudrait être plus précis : pouvons nous véritablement parler d’une identification à l’objet dans la mélancolie, en termes freudiens ? Il me semble que non, il s’agit plutôt d’une identité avec l’objet. La forclusion du nom du père fait défaut dans la transmission et le signifiant « égoïste » devient persécuteur.

L’holophrase est l’absence d’intervalle, de coupure entre les signifiants.

Elle s’oppose à la structure du langage, que l’on peut schématiser ainsi : deux signifiants, S1 et S2, le sujet, défini comme étant représenté par S1pour S2, et donc divisé ($) ; mais ce sujet, pour une part, n’est pas représenté. Quelque chose est donc perdu dans l’intervalle inter-signifiants. Cette perte non représentable est l’objet a, qui devient la cause du désir et l’objet de la pulsion. L’holophrase, bloc S1S2, ne divise pas le sujet et l’objet n’est pas perdu. Il n’y a pas de S1 (soit de signifiant de l’instance paternelle, phallique) qui se distingue des autres signifiants. Le sujet est monolithique, sujet d’un énoncé sans énonciation.

Le mélancolique touche à cette vérité première d’être une ordure, un rebut, un déchet, un objet petit a. Au lieu de remplacer l’objet perdu par une identification, le sujet mélancolique reste fixé dans ce moment où il est possédé par une certitude, par un pseudo-savoir. Le sujet mélancolique ne fonde pas un lien social à partir de sa position subjective comme le fait l’hystérique ; il est coupé de tout lien social, il est plongé dans une indignité, il s’identifie à l’objet indigne sans en connaître la valeur, ce qui est le contraire du deuil, qui donne une valeur positive d’exaltation à l’objet perdu.

Le sujet mélancolique met l’accent sur le retour dans le réel. Le langage lui-même implique une soustraction de vie, du fait qu’il introduit le manque dans le réel ; le nom de cette négativation est castration. Pour l’analyste, dans ce cas de mélancolie, la marge de manœuvre n’est pas très grande. La faute morale du mélancolique déroge au devoir du bien dire. Dans « Deuil et mélancolie », Freud note la différence entre le sujet mélancolique qui ne veut plus souffrir et donc ne veut plus savoir et le sujet mélancolique qui est en position de savoir, qui sait ce qui a été perdu. L’acte analytique demande la plus grande prudence dans le suivi de cas de mélancolie. Bleuler, dans un de ses écrits, a fait le constat que plus les soignants fournissaient des efforts pour empêcher que le patient se suicide, plus augmentaient les suicides. Les restrictions et les pressions exercées sur le sujet ont un impact sur lui. C’est la raison pour laquelle Lacan insistait, en 1972, face à son public belge, sur le fait que le discours analytique ne cherche pas à donner un sens à la vie, et caractérisait en revanche l’acte de l’analyste ainsi : « L’acte en tant que tel, c’est d’exposer sa vie, de la risquer19.»

Mots-clés : mélancolie, deuil, inhibition, holophrase, manie, perte.

* Intervention aux Journées nationales de l’epfcl « Actes et inhibition » à Paris les 26 et 27 novembre 2016.


1. l. Binswanger, Mélancolie et manie, études phénoménologiques, Paris, puf, 2011.
2. J. Lacan, Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 691.
3. P. Fédida, « La grande énigme du deuil, dépression et mélancolie, le beau objet », dans L’Absence, Paris, Folio Essais, 2005, p. 99.
4. Ce texte est celui de la bande enregistrée de la conférence de Jacques Lacan donnée à la grande rotonde de l’université de Louvain, le 13 octobre 1972. Paru dans Quarto (supplément belge à La Lettre mensuelle de l’École de la Cause freudienne), n° 3, 1981, p. 520. « La perte de l’objet, [dit Lacan] qu’est-ce que c’est que cet objet, cet objet qu’il [Freud] n’a pas su nommer, cet objet privilégié, cet objet qu’on ne trouve pas chez tout le monde, qu’il arrive qu’un être incarne pour nous ? C’est bien dans ce cas-là qu’il faut un certain temps pour digérer son deuil, jusqu’à ce que cet objet, on se le soit résorbé. C’est dit en clair, écrit dans Freud. »
5. Souligné par Binswanger, Mélancolie et manie, op. cit., p. 51.
6. Ibid. p. 55, mais aussi p. 56.
7. Ibid., p. 36.
8. Ibid., p. 49.
9. Ibid., p. 98.
10. Ibid., p. 100.
11. Ibid., p. 109.
12. J. Lacan, « Télévision », dans Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 525. « La fonder [l’angoisse], dis-je de cet abject comme je désigne maintenant plutôt l’objet (a). »
13. S. Freud, « Deuil et mélancolie », dans Métapsychologie, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1968 p. 153.
14.< J. Lacan, Le Séminaire, Livre VIII, Le Transfert, Paris, Seuil, 2001, p. 463.
15.< L. Binswanger, Mélancolie et manie, op. cit., p. 110.
16.< Ibid., p. 107.
17.< Ibid., p. 110.
18.< J. Lacan, Le Séminaire, Livre X, L’Angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 388.
19. Conférence de Jacques Lacan à la grande rotonde de l’université de Louvain, art. cit.

lundi 14 novembre 2022 · 19h33

une force

il y a en moi une force qui me pousse à ne pas faire ce que je dois, et qui a dominé toute me vie, à ne pas faire ce que je dois et à me haïr. à me haïr et à me supprimer.
(tentative d’articulation : je ne fais pas ce que je dois pour pouvoir me haïr)
c’est la force la plus insidieuse qui soit, la plus dissimulée.
je ne pense pas qu’elle s’exerce chez les autres de la même façon, ni qu’elle se soit exercée également en moi tout au long de ma vie. elle m’a cependant toujours rattrapée.
je pense que je peux exprimer ceci à l’âge que j’ai, à 59 ans (je pense que cette force-même s’y oppose, et que je suis en cette période en position de force vis-à-vis d’elle. )
tout au long de ma vie, je me serai battue pour mettre en place des stratagèmes divers et variés pour la contrer.
ces stratagèmes n’obéissent à rien de connu (de l’ordre de l’ordre, de la morale ou de la discipline). me semble-t-il. (en fait, je ne sais pas grand chose d’eux, je constate que je suis actuellement arrivée à une forme d’équilibre, de balance.)
quand sa menace se fait trop forte, souvent, me semble-t-il, j’écris. en dernier recours. car écrire entraîne une satisfaction de moi-même que je ne peux pas longtemps maintenir. que mon besoin de haine de moi vient rapidement contrecarrer.
(tout cela aujourd’hui, je le connais. j’écris, je ne pourrai pas écrire longtemps, il va falloir que j’oublie, que j’arrête, je ne vais pas rester dans ce confort, d’être celle qui écrit, je dois juste attendre le moment où,je pourrai y retourner. il n’y a là derrière rien d’autre que cette force d’inertie qui… ne veut pas que je puisse m’identifier à quoi que ce soit. c’est pourquoi aujourd’hui, il est temps que j’arrive à tracer les contours, même en creux, d’une identification, de ce que j’appelle une identification, c »est-à-dire quelque chose de l’ordre d’une forme, même en creux, car, à force de me fréquenter, je peux dire que je le sens finalement : il y en a une, de forme, identifiable.)
je voudrais aussi pouvoir l’écrire d’une écriture qui apprenne à faire place à la légèreté, je tiens à dédramatiser ce qui a pourtant toutes les allures d’un drame.
l’écriture n’est pas le seul stratagème, il y en a d’autres.
ce dont je parle, cette force de la haine de soi, de la haine de moi, des haïsseurs de soi, il m’est arrivé de l’attribuer à une maladie, celle répondant au doux nom de mélancolie.
ce nom est-il nécessaire, cette classification?
ce diagnostic.
ce diagnostic m’a emmenée à pouvoir écrire ce que j’écris ici. il n’a pas expliqué. il ne m’a pas expliqué.
par sa prise en compte d’une mortelle haine de soi, faisant partie de son pathologie, qu’il tirait enfin  dans la lumière.

//

maintenant, maintenant, ce matin  sept heures, assise dans le canapé dans la maison endormie, je vais dire des choses étranges. la force derrière cette haine de soi, l’intelligence à l’œuvre, la forme d’intelligence à l’œuvre, qui n’est rien de connu, seulement éprouvé, subi, a quelque chose à voir avec la santé, la santé physique. et l’alimentation. là, commence le délire, j’entends les commentaires. c’est de l’ordre de la conviction, de la certitude. signature de plus du délire. et pourtant.
j’écris ici, rompue, couchée sur le dos, cassée. bien plus cassée physiquement que mentalement.
et convaincue que c’est par l’alimentation que je pourrai me soigner. et l’exercice.
(dos cassé, calculs aux reins, ostéoporose, arthrose, etc.)
//–
or,
il n’y a pas toujours eu la maladie. physique. mentale, toujours.
il faut donc que je tienne compte de ça. la maladie physique est récente, liée à la d’échéance de l’âge.
longtemps le corps a été plus fort (que les excès).
n’a pas eu sa part dans le débat, s’est tu.
et si c’était maintenant qu’il déchoit, qu’il s’entend, se fait entendre, maintenant qu’il arrive à capter l’attention, qu’il est entendu, répondu.
que ce soit au moment où ses forces déclinent, qu’elles ne sont plus prises comme allant de soi, qu’elles se mettent à exister. ce qu’il en reste. qu’elles ne sont plus « naturelles », négligeables. la force silencieuse à l’œuvre jusque là.
et que ce soit en commençant à faire attention, que j’ai commencé à rentrer dans une forme de dialogue avec mon corps, que j’ai commencé à le soigner, à me soigner.
//–
faux.
il y a toujours eu mon corps. sa manifestation. son écoute. ses perturbations. moins dans la maladie que dans l’angoisse. sa manifestation dans l’angoisse.
la maladie physique a peut-être servi à mettre des mots, à établir des lois, à détecter des causes et des effets, avec l’effet d’apaisement connu.
d’apaisement de l’angoisse.
//–
alors, mauvaise piste ?
il y a eu le corps haï.
il y a tellement eu le corps haï.
Je l’oubliais.
Je me suis haïe (et adorée) d’abord par le corps.
la mauvaise image, l’outre.
ainsi fut ma jeunesse.
l’outre pleine. l’outre débordante. l’outre à viscéralement haïr. du dedans.
et son image. jamais la bonne, insaisissable. manquante, absente. en moi provoquant l’effroi.
j’écrivais : adorée. y eût-il l’adoration? c’est lacan qui dit ça (l’homme adore parce qu’il croit qu’il l’a).
l’incompréhensible, c’est qu’il y a eu ce sentiment, cette conscience d’être belle. et son contraire. il y a eu ce sentiment de triomphe. étrange, non. oui, de triomphe. de grandeur. de joie, de confort, physique. en particulier, lorsque je marchais dans la rue. de conquête.
(cela arrivait dans les moments de nécessité, où je n’avais pu échapper à une obligation sociale et où il fallait ça pour me faire sortir de chez moi, le rendre possible. je n’en fais pas l’aveu sans honte. mais, sans avoir atteint cet état-là de confiance physique en moi, je ne serais pas sortie. tous les jours il n’en allait pas comme ça. je ne parle pas des sorties usuelles pour l’école ou le boulot. des occasions, je parle. les grandes. est-ce que je dis la vérité? jusqu’à un certain point oui, parce que je me souviens l’avoir déjà analysé, écrit, à un moment où ce sentiment pouvait encore exister. je me souviens de ma grande complicité avec mes jambes, entente, jouissance, joie. et celle de ma taille élevée qu’élevaient encore des talons hauts. mais pour affronter du monde, il fallait ça. aucune simplicité possible. du grand apprêt, harnachement. et alors, flotter.)
//–
c’est que longtemps je n’ai eu de présence au monde possible que par la séduction. d’autre présence, intelligence, vie.
//–
quand la séduction m’a quittée
il a fallu tout réinventer
j’ai dû apprendre à compter sur moi par où je n’avais jamais compté
soulagement à la fois que mort
or quelque chose de la haine de soi s’accomplissait et n’était plus à accomplir en corps.
probablement je suis encore moins sortie dans le monde
tout en le trouvant plus facile
car : invisible, devenue.
//
enfin donc, corps: première matière de la haine de soi.
et aujourd’hui : première matière de la connaissance de soi, de la guérison de soi.
//–
j’ajoute: il y a eu (à l’aube de la fin du monde, du corps) la pratique du tai chi, la rencontre d’un corps qui ne doive pas se réduire à l’image, qui prenait consistance, corps, vie, via une pratique physique et la connaissance intime de trajets, de circuits que la médecine chinoise y inscrit/lit. une connaissance du dedans, un dessin interne, neutre, de seule circulation, flux, jouissance. une nouvelle géographie, une nouvelle cartographie.
//
beaucoup est dit.

retour à la haine de soi.
qui a peut être toujours à voir avec le devoir et le faire.
qui maintient dans le devoir et l’impossible faire (l’impossibilité du fer).
Ça ne sonne pas bien.
ce n’est donc probablement pas juste.
Je vais donc en rester là pour aujourd’hui.

jeudi 29 décembre 2022 · 07h54

Jeudi 29 décembre

7h58, hier soir 4 gouttes de cbd 20.

Là au lit, 20% batterie de mon téléphone, dans le noir. Réveil.

Je ne sais pas comment, quand ça a commencé, les idées de suicide, très jeune. Je ne sais pas ce qui les a provoquées. Il n’y en n’avait pas rue Tiberghien, je crois. C’est rue Waelhem. Donc plus tard, mais quand ?  Lors de la troisième année d’études secondaires ? Quel âge avais-je ? Tu vois, V, tu ne connais plus l’âge, ce qui ne t’étonne pas, te connaissant, mais il y a cette phrase amusante, en échange : Quel âge avais-je ? Mes premiers souvenirs de pensée au suicide remontent à la table de cuisine de cette maison-là. La table en bois dont j’ai toujours la nostalgie. Je ne pensais pas alors, crois-je, déjà, au suicide pour moi-même, mais pour les autres. Je ne comprenais pas que les gens ne se suicident pas plus. Il était question des difficultés que traversait je ne sais plus qui, tante N. peut-être, qui vit toujours aujourd’hui, ou de son fils, qui est mort, et je me disais : mais pourquoi est-ce qu’il ne se tuent pas. Je n’ai jamais compris que les gens fassent face aux difficultés.

C’est une sorte de souvenir-écran.

Nous étions à table et nous parlions des difficultés des uns et des autres, j’aimais ça, ça j’aimais. Ma mère certainement était dans la conversation. Des difficultés psychologiques, c’était mon truc. Ma mère aussi probablement. Là, j’ai le souvenir  qu’il était question de difficultés psychologiques qui s’accumulaient. Et alors cette pensée : pourquoi ne se tuent-ils pas, plutôt.

J’aime écrire au chaud, dans le noir, mais j’ai dû me lever, 8 % de batterie à recharger au salon.

8h48. Il faut donner à boire à cette plante-là. La pauvre.

Hier, aussi,  à propos d’une autre plante, sur le balcon, je me disais : la pauvre – peut-être l’ai-je dit tout haut – et j’ai pensé que dans la traque au symptôme, il me faudrait l’écrire, ça, aussi, cette façon que je pourrais avoir de souligner mon degré de létalité. Comment  j’aime à le dire, force m’est de l’admettre, qu’avec moi, même les plantes meurent. J’aime à le dire, inconsciemment. J’aime inconsciemment à le dire. Non sans une certaine dose d’agressivité. Bizarrement tournée contre celui à qui je le dis, qui déjà se défendrait, Mais non, tu n’es pas si nocive que ça. Ils ne s’en rendent pas toujours bien compte.

Enfin, cette plante, à qui j’ai connu de meilleurs jours, devrait recevoir de l’eau.

Je me suis levée pour me faire un autre café et fumer la cigarette achetée hier.

Je vais arrêter d’écrire maintenant, je crois.

Hier soir, je lisais des articles sur les auto-reproches dans la mélancolie.

Dans le premier article, je lisais quelque chose qui avait trait au sentiment d’incurabilité, d’irrémédiable, dans la mélancolie, quelque chose que Lacan avait noté, et qui raisonnait en moi. Il faudrait que je retrouve ce texte. Le voilà : Le problème de la mélancolie anxieuse

« La pensée négative de Leopardi arrive à un lieu où la seule certitude est l’incertitude, où la mélancolie peut être totale : à ce moment-là, pleurer serait encore un signe d’espoir, mais rire est le signe de l’acceptation du désastre. Le rire peut être angélique ou satanique : angélique lorsque c’est le rire des oiseaux lorsqu’ils se sentent heureux, comme l’écrit Leopardi dans Éloge des oiseaux, abandon à la vie et à l’oubli de ceux qui n’ont rien à oublier. Satanique est le rire de l’homme, abandonné des dieux, irrémédiablement mélancolique, et qui sait regarder au fond du gouffre de sa propre perte… »

11:48

« Mais que sa voix s’apaise ou gronde
Elle est toujours riche et profonde
C’est là son charme et son secret.
Cette voix qui perle et qui filtre
Dans mon fonds le plus ténébreux 
Me remplit comme un vers nombreux
et me réjouit comme un philtre

Elle endort les plus cruels maux
Et contient toutes les extases ;
Pour dire les plus longues phrases,
Elle n’a pas besoin de mots.

Non, il n’est pas d’archet qui morde
Sur mon cœur, parfait instrument,
Et fasse plus royalement
Chanter sa plus vibrante corde

Que ta voix, chat mystérieux,
Chat séraphique, chat étrange,
En qui tout est, comme en un ange
Aussi subtil qu’harmonieux ! »

« Et c’est bien cette voix « de l’autre » qui manque au mélancolique, le hante et qui initie l’acte poétique. »

18:02

A 17h30 je me suis demandée quelle pourrait être une raison de sortir.

19:15

Cela fait des jours et des jours que je ne fais plus à manger. J’ai fait un peu de ménage aujourd’hui. Je suis comme une convalescente. Je suis toujours comme une convalescente. Et traitée comme telle, ici.

Qu’est-ce qui me fait dire ça.

Qu’est-ce qui se passerait si F n’était pas là.

Parfois je pense que simplement je ferais à manger.

Je lis Malcom Lowry sans rien y comprendre. Lunar caustic – Caustique lunaire.

F fait de la manette (de jeu).

23:35

Extrait de la Terre de glace (2018). YUICHI YOKOYAMA.ÉDITION MATIÈRE

Je ne suis pas sortie aujourd’hui. J’ai lu aujourd’hui, je crois, un article sur le son dans la poésie de 3 poètes (dont j’ai oublié le nom et que je ne connais pas beaucoup) et la mélancolie. Un très bel article (de lui qu’est issu les extraits de poèmes plus haut). Il y était même question des acouphènes. L’écriture des sons. Ça m’a fait penser à un manga que je lisais hier, dont l’auteur, Yuichi Yokoyama, prend un grand plaisir, lui aussi a écrire des sons, en japonais, il répète ces sons parfois sur plusieurs pages. Cela l’excite, dit-il.

«Je m’attache à décrire le temps qui passe avec des moyens visuels figés. Je rapporte le bruit du son avec l’écriture, que je rends de manière très visuelle avec les onomatopées. Et je module l’évolution des situations par la taille des cases et leur densité. Ici, par exemple, les cases font la même taille parce que je fais en sorte que le temps s’écoule de manière constante. Entre cette case et cette case, il y a théoriquement deux secondes qui passent. C’est pour des raisons techniques que je m’abstiens de faire du cinéma ou du dessin animé. D’un, je ne saurais pas comment m’y prendre. Deux, je n’aime pas être encombré.»

«Ce n’est pas un commentaire en creux sur la société actuelle qui serait hyperactive ou infernale. En remplissant des pages et des pages de bruit, je me rends compte que ça m’excite. Ce livre sur lequel je travaille est carrément assourdissant. Il casse les oreilles. C’est comme du punk rock : toujours le même volume, la même intensité, il n’y a aucun decrescendo.»

– Yuichi Yokoyama interviewé par Oliver Lamm dans Libération : https://www.liberation.fr/images/2018/07/09/yuichi-yokoyama-le-bruit-et-l-auteur_1665275/

 

 

 

samedi 31 décembre 2022 · 10h39

logique mélancolique : « Tout ce que je dis est faux»

La logique mélancolique est d’un autre ordre (…), en ce que le manque y est beaucoup moins apparent. Le mélancolique va en effet jusqu’au point de non-retour où se profère, par exemple, cette phrase : « Tout ce que je dis est faux» ((F. Pellion, Mélancolie et vérité, chapitre 2, Paris, PUF, 2000. Il suffit donc à un sujet ordinaire d’être mélancolique pour produire des énoncés analogues à ceux que l’on rencontre dans les manuels de logique, où ils paraissent fabriqués. (En l’occurrence, cet énoncé-ci se superpose assez bien au paradoxe du menteur, connu depuis l’Antiquité et largement commenté par Lacan dans son Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1973, spécialement les p. 127-129.)))

Si « tout ce que je dis est faux » est l’énoncé princeps de la mélancolie, alors je ne suis pas mélancolique, ou alors, la pratique de la psychanalyse m’a suffisamment introduite à la vérité de l’inconscient que pour survivre. (Si « tout ce que je dis est faux » prend son départ d’un amour inconditionnel, absolu du vrai, alors la vérité entraperçue vivement parfois dans mes lectures psychanalytiques ou au travers de mon expérience en analyse, cette vérité si bien mi-dite et si bien liée à une expérience de jouissance propre, unique, est précisément ce qui tend à me fonder comme sujet, non pas du désir de l’Autre, mais comme sujet de la jouissance, de l’Un. Un tel sujet est impossible – sinon dans le registre de la vérité psychanalytique). Il me semble que j’ai pu connaître des moments de « tout ce que je dis est faux », peut-être bien les moments les plus vides, les plus désappointants, où il ne reste plus aucun point d’appui. « Tout ce que je dis est faux », je peux l’éprouver aussi en sortant de chez l’analyste, à me sentir déçue par rapport à ce que j’aurais espéré pouvoir dire. C’est encore ce que je dis quand je dis que l’approche du pas-tout lacanien (mon approche théorique du pas-tout lacanien) est ce qui m’a (dans la pratique) soulagée du tout, est ce qui m’a aidé à combattre l’angoisse liée au tout. J’ai trouvé des solutions par le pas-tout.

dimanche 1 janvier 2023 · 18h27

Les poètes du spleen, Élisabeth Rallo-Ditche
— Valse mélancolique et langoureux vertige

Leopardi, Baudelaire et Pessoa accordent beaucoup d’importance aux impressions acoustiques, Leopardi et Pessoa plus encore que Baudelaire, qui est un « voyeur- voyant » et un poète proche de la peinture. Mais ses impressions auditives sont fondamentales, en ce qu’elles se réfèrent, comme pour les autres, à des sons particuliers, à une musique souvent populaire, à une musique chantée, et à des souvenirs musicaux le plus souvent revécus sous le signe de la perte. De plus, les effets de ces musiques et de l’émotion qu’elles suscitent sont voisins, comme on le verra. Le vers de Baudelaire « Valse mélancolique et langoureux vertige ! », dans Harmonie du soir, associe quatre éléments que l’on voudrait étudier chez les « poètes du spleen ».

vendredi 20 janvier 2023 · 10h59

Vendredi 20 janvier

10h59 Hier grève générale et manif retraite. Maintenant trop tard pour écrire. Tout à l’heure, musée du Louvre, expo Les Choses (derniers jours).

12h33 F dit qu’on dit trop « Du coup », Google confirme.

Entrer dans une pièce, dire « Du coup, on va où? »
Alors qu’a priori on ne se situe dans les conséquences de rien.
Et si justement il ne s’agissait pas, dans une sorte de souci de l »accord sur l’objet » que la parole tend à réaliser1« Vous avez bien compris que si nous avons situé à ces niveaux la parole dans sa fonction de reconnaissance, qu’est-ce que ça veut dire ? ça veut dire que nous avons discerné par là même deux plans, dans lesquels s’exerce cet échange de la parole humaine, le plan de la reconnaissance de la parole en tant qu’elle lie entre les sujets ce pacte par où les sujets eux-mêmes sont transformés, sont établis comme sujets humains et communiquant, et l’ordre du communiqué qui peut se situer lui-même à toutes sortes de niveaux, depuis le niveau de l’appel de la discussion à proprement parler, de la connaissance, voire même de l’information, et qui en dernier terme tend à réaliser quelque chose qui est l’accord sur l’objet. Vous sentez que le terme d’accord y est encore, mais que l’important est de savoir dans quelle mesure est mis l’accent sur un objet, c’est-à-dire quelque chose qui est considéré comme extérieur à l’action de la parole, et que la parole en somme signifie, même, en dernier terme, exprime. » Lacan, Les écrits techniques, 1953-54, d’évoquer la cause toujours manquante à l’être parlant et qui nous est commune à tous.
L’évocation de cette solidarité là. Nous pauvres humains, frappés par le langage, dans ces conséquences là, l’évocation de cette cause, l’absente de toute les bouquets, fantôme, à notre malheur autant que nos bonheurs, et qui nous lie.

Un « du coup » pas loin du « donc » du sujet cartésien.

15h19 Misère. Je n’avais pas réservé pour le Louvre! !!!

Je pensais l’avoir fait et je ne l’ai pas fait. Sans doute aurai-je mené assez loin l’opération, parce que je m’en souviens, même du paiement, probablement l’aurai-je confirmé trop tard sur le téléphone, ou quelque chose comme ça.  Et la commande n’est pas passée. M’en rendant compte au moment de partir, là, ce matin, je me suis fort énervée sur moi-même … Et énervée sur F.  C’est typiquement le genre de situation insupportable, où il me semble que je me suis sabotée moi-même, que je me suis empêchée de faire ce que je voulais, je ne dis pas que tout cela soit conscient, d’ailleurs, c’est plutôt le contraire, mais la fureur, elle, ne l’est pas. Et j’en veux alors plus particulièrement à F. Je chercherais alors à lui faire porter le chapeau. Donc, bouleversée, je suis sortie puis une fois dehors, je ne savais pas quoi faire, ni où aller. Je suis allée, venue. Ai-je fait une course? Ca, c’est possible. Je cherchais le moyen de me calmer. Au retour, je me suis mise à travailler au blog, je pense. 

Et puis là, je viens de paniquer parce que je pensais que les Portes Ouvertes de Duperré, c’était aujourd’hui. Et j’ai alerté Jules en cours pour rien.  Je lui ai écrit paniquée, en lui disant de quitter le cours, alors que c’était la semaine prochaine !

Là, j’ai craqué pour de bon, je me suis laissée aller au craquage pour de bon, mauvaise mère par dessus le marché, le pire, et suis sortie, acheter des cigarettes.  Et là j’écris sur la terrasse du Bouquet du Nord et les terrasses ne sont plus chauffées à Paris.

Il faudrait maintenant prendre sur moi et prendre des places pour demain.

Je ne pense pas y arriver. Se punir soi même. Et punir F pour mieux me punir moi-même.

Et la cigarette : se punir encore. 

Punir F encore. 

Notes en bas de page

  • 1
    « Vous avez bien compris que si nous avons situé à ces niveaux la parole dans sa fonction de reconnaissance, qu’est-ce que ça veut dire ? ça veut dire que nous avons discerné par là même deux plans, dans lesquels s’exerce cet échange de la parole humaine, le plan de la reconnaissance de la parole en tant qu’elle lie entre les sujets ce pacte par où les sujets eux-mêmes sont transformés, sont établis comme sujets humains et communiquant, et l’ordre du communiqué qui peut se situer lui-même à toutes sortes de niveaux, depuis le niveau de l’appel de la discussion à proprement parler, de la connaissance, voire même de l’information, et qui en dernier terme tend à réaliser quelque chose qui est l’accord sur l’objet. Vous sentez que le terme d’accord y est encore, mais que l’important est de savoir dans quelle mesure est mis l’accent sur un objet, c’est-à-dire quelque chose qui est considéré comme extérieur à l’action de la parole, et que la parole en somme signifie, même, en dernier terme, exprime. » Lacan, Les écrits techniques, 1953-54
samedi 28 janvier 2023 · 11h13

Samedi 28 janvier 23
— l'inhibition due à un simili travail de deuil // ce qui tient à l'ombre, tient à l'ombre avec force

samedi 28 janvier 2023
9:25 Hier, 3 gouttes + hhc (trop fort)

Dans le noir de la chambre
Étranges pensées cette nuit. Et sentiment de corps délocalisé. Je ne m’en suis pas rendue compte tout de suite, seulement quand j’ai décidé de m’éloigner de mes pensées en me concentrant sur corps. Mon corps n’était pas là où je m’attendais qu’il soit. Je voulais faire l’exercice de relaxation « lourd », lequel consiste à penser « lourd » et à envoyer cette pensée dans le corps, dans chacune de ses parties, une à une, en essayant de n’en oublier aucune, en le remontant par exemple, depuis les pieds jusqu’à la tête –  orteils, pieds, mollets, genoux, cuisses, etc. Et là, je me suis rendue compte qu’il me fallait chercher chacune de ces parties. Déjà, ayant commencé par « fesses », la sensation s’est avérée très étrange. Ample, creuse, étendue, profonde, comme emplie d’un liquide foncé. L’exercice que je tentais de faire était probablement utile,  par rapport aux pensées, mais cela ressemblait déjà à un état de relaxation avancé. Je me suis alors  concentrée sur les parties du corps qui touchaient le matelas. Mais, lorsque j’ai voulu trouver le dessus du corps, les parties du dessus,  je ne le trouvais pas, ça ne correspondait pas. Le dessus de la cuisse n’était pas en face du dessous. Et c’est sans parler de ce en quoi aurait pu consister l’intérieur. J’ai continué cependant. En me raccrochant au tantien, le centre du corps, que je sentais précisément. J’essayais soit de retrouver sensation « normale », soit de me laisser aller dans la sensation anormale.

Je suis alors allée vers des pensées assez raisonnables, il me semble.
Je pensais à la solitude, et je me demandais ce que je pouvais y faire. Sans trouver.
Je me demandais comment sortir de mon fauteuil (du coin de canapé où je passe mes journées).
J’avais eu des pensées inquiétantes quant à l’avenir et à la pension, puisque c’est d’actualité en ce moment, et au fait que je pourrais me retrouver seule et sans argent et à la rue. (En temps normal, je ne peux penser qu’au suicide comme recours, au suicide in due time.)
Je pensais à ce qu’il m’est impossible de faire, tout ce qu’il m’est impossible de faire.
Je pensais à ce qu’il m’est impossible de faire parce que j’attendrais de ma mère qu’elle le fasse pour moi (le maintien nécessaire de cette dépendance) et l’angoisse qui me prend dès que je prends son rôle. Et la peur de rater.
Cette relation de dépendance est (au fond) désangoissante pour moi.
Sortir de ce rôle, de ce schéma, c’est l’angoisse absolue.
Il arrive pourtant que j’y arrive.
Mais c’est peut-être plutôt quand F n’est pas là.
Comme lorsqu’il était à la clinique.

l’inhibition due à un simili travail de deuil

Dans le deuil, nous trouvions que l’inhibition et l’absence d’intérêt étaient complètement expliquées par le travail du deuil qui absorbe le moi. La perte inconnue qui se produit dans la mélancolie aura pour conséquence un travail intérieur semblable, et sera, de ce fait, responsable de l’inhibition de la mélancolie. La seule différence, c’est que l’inhibition du mélancolique nous fait l’impression d’une énigme, parce que nous ne pouvons pas voir ce qui absorbe si complètement les malades.

Sigmund Freud, Deuil et mélancolie

Je pensais à l’inhibition, à ce que j’avais lu hier dans Freud sur la nature inconnue de ce qui mobilise tellement le mélancolique dans son « travail de deuil », travail qui évoque la façon que j’ai de me consacrer à ma maladie, d’une certaine façon. Je me consacre à quelque chose, mais à quoi ? Qui paraît vital. Et dès que je m’éloigne de cet effort, de construction peut-être, comme lors des vacances, des voyages, l’angoisse me prend (m’avale). La certitude est que je ne dois pas me relâcher, que je dois me maintenir dans un effort, d’analyse, et ce que je fais en ce moment en écrivant le matin, ou plus récemment dans le blog, ce que j’aurais fait si j’avais été artiste, évoque ce travail de deuil. Être artiste m’aurait offert une identité, et cette identité est inacceptable (apparemment, inacceptable, quelque chose en moi n’en veut pas, contre quoi je sans recours).
Il s’agirait de trouver son identité à l’intérieur de cette identité manquante, absente, de trouver son identité dans cet effort-là. Et dès que je sors de cette quête, angoisse. De trouver son identité dans cette quête : ce que je fais, mais pour moi seule, une identité sans reconnaissance, secrète. Une identité aussi de malade, de cas (K), dont j’espère trouver un jour (pendant longtemps j’ai espéré) la description du fonctionnement dans un livre. 

En quoi consiste cette identité absente : en l’impossibilité d’accoler mon nom à tout le reste de moi, de ma personne (corps, voix, etc.) et à tout cet effort, d’assumer en mon nom, cet effort, ce travail, qui est travail de soute, de souterrain, je suis souterraine. Qui est travail de soute et doit le rester. Je suis rate. Travailleuse de l’ombre, rate. Rat au féminin. L’affamera. La femme rat. C’est en cet effort que consiste mon identité. My true identity. 

(Imaginaire.
Je suis, comme mélancolique, censée être en manque de consistance/d’identité imaginaire. Mais je ne comprends pas ce que ça veut dire, enfin je comprends que chez moi quelque chose tente de faire tenir ensemble le réel et le symbolique, sans la possibilité du recours à l’imaginaire (qui offrirait la structure, la structure en 3D). (L’imaginaire – L’image – Le corps – L’habit.) Ce blog, de par son épaisseur, sa monstruosité même, m’offre un semblant de structure imaginaire, avec ses couloirs, ses détours, sa toute écriture, sa partout écriture, mais illisible, sinon pour moi seule).  L’identité manquante, ce que j’ai  à forger pour y pallier, c’est de ce côté là que ça se trouve. Autre exemple : le tai chi m’a fourni un moment corps imaginaire par sa façon d’aller toucher directement le corps, d’y tracer par la sensation des circuits symboliques (circuits remontant à des temps immémoriaux) et de le recréer « littéralement », de le recréer en 3D, et en ne le limitant pas au sac de la peau, en incluant, à l’envi, la possibilité de l’infini, et de lui prêter une conscience, aussi, une conscience-à-soi, et de le donner comme source de bonheur, de plaisir.)

Mais quel rapport avec ma mère? Et l’identité trouvée dans ma dépendance à elle?
Cette identité la maintient à distance, nous met dans un rapport. Qui vaut mieux que l’absence de rapport, que l’identité, l’identique, le même.
Donc, il y aurait le travail de maintenir cette dépendance, afin de n’être pas engloutie par l’identité à elle, l’être elle, qui serait un trou. Puisque la dépendance nous donne un rôle à elle et à moi.
Tout en cherchant à trouver une identité viable qui me permette de sortir de son sillage.

Or ma  mère prit en charge tout ce qui concerne le nécessaire, le besoin, le réel en deçà de sa sublimation ou de son idéal. C’est une tentation une tentative de le dire. Elle a dédié le sublime à mon père et a pris en charge tout son deçà. D’où ma tentation de restituer ou d’apporter à cet en-deçà sa lettre sublimatoire, sa place du côté de l’idéal. De sorte que je puisse à mon tour l’assumer, tout en me distinguant d’elle. (Non pas y chercher l’indigne (mais l’insigne)). Ce que je fais, je veux faire, l’histoire de l’art, l’histoire tout court, l’a pourtant fait, déjà, avant moi. Mais il semble bien, que ce soit toujours à refaire. Qu’il y aura toujours de l’un peu plus sublime pour faire de l’ombre à ce qui ne vit que de cette ombre faite. Et dans cet effort, j’y perds beaucoup. Dans ce combat avec moi-même. Car ce qui tient, à l’ombre, tient à l’ombre, avec force. Et je pense que c’est cette force-là qui me précipite dans l’oubli des événements aussi bien que des mots. C’est une force anti-idéal. Une forte force. Or, là même, en cet instant-même, elle ne s’énerve pas, elle me laisse l’écrire. Jusqu’à un certain point, elle se laisse passer à la métaphore. Tout va bien tant que je ne parle que pour moi. (Quel rapprochement possible avec la féminité et le féminisme (et le Japon, et la Chine, et les arts martiaux)? ) 

J’élucubre ça maintenant. Et cette nuit, par rapport au fait que je ne pouvais pas être ma mère et donc faire ce qu’elle faisait, et par rapport au fait que ce qu’elle avait fait dans une sorte de sentiment de service à l’autre, de sacrifice, et dans un mépris intégral de sa propre personne, il y avait l’idée que je pouvais en sortir, peut-être, puisque telle se dessine ma volonté, en poursuivant et consacrant ce travail de restitution de valeur et de dignité aux tâches à raz du réel auxquelles elle se consacrait. C’est-à-dire de consacrer la grandeur de ces tâches. Et donc abandonner l’idée de désidentification d’une mère, pour se maintenir uniquement à la hauteur du réel. Je vois bien qu’il faudrait pouvoir préciser davantage, mais pas pour le moment. Choisir le raz du réel, s’y tenir, c’est n’avoir pas d’autre choix, c’est choisir d’attribuer une valeur à ce réel. 

Faut-il qu’il y ait (encore) de la grandeur ? Qu’il n’y ait plus la jouissance de l’indigne (au moins, à tout le moins). Et puis, pouvoir survivre (à tout le moins).

Et ce sacrifice de ma mère, curieusement, paradoxalement, me dégoute à un point, m’angoisse à un point, que j’en suis définitivement préservée – me semble-t-il. N’être pas elle. Malgré que je sois poursuivie par la culpabilité de ne pas le faire, ce sacrifice. Et malgré qu’il trouve d’autres guises, ce sacrifice, pour se faufiler, s’incarner dans ma vie. (Ainsi, il m’est de plus en plus difficile d’imposer un choix à moi, comme par exemple choisir un film, mais c’est, me semble-t-il, je l’espère, superficiel, et c’est pourquoi j’ai tellement besoin d’être seule.) Par ailleurs, je sais, je sens bien, que tout cela pourrait trouver encore à s’inscrire dans une histoire féministe. Or, il me semble que pour le coup j’y sacrifierais quelque chose de ce que je tente d’écrire ici. (Pour moi ce qui s’impose, de se conformer à un rôle, à un rôle dans la soumission, dans l’effacement, ne tient pas, ne peut tenir uniquement au patriarcat, à moins que je ne méconnaisse complètement la nature de ce patriarcat. Pour ce qui est de ma mère : elle a été angoissée, mais elle a été heureuse, vraiment, elle n’a jamais cessé de nous aimer, elle nous a toujours aimés, nous, ses enfants, son mari.) (et ce qui en moi tient à l’ombre, dont j’ai parlé plus haut, n’est pas un rôle acquis, n’est pas l’assimilation de la place des femmes dans la société, c’est autre chose, cela j’en suis convaincue.)

J’ai déjà écrit ça.
L’idée, cette nuit, était de trouver à me dégager de l’angoisse où me plonge n’importe quel faire. et la reconnaissance qui pourrait s’ensuivre. (reconnaissance où ce qui ne supporterait aucune reconnaissance sauf à être reconnu comme méconnaissable ou infâme ne s’y retrouverait pas et combat fortement.)
Je n’ai de solution que par ce que j’appelle le réel. De toutes façons. Je n’ai que le raz du réel. C’est-à-dire chercher à faire le ménage dans la nudité du geste, dans l’oubli du passé, et dans une volonté de consacrer ce qui simplement va vous permettre de continuer à vivre, assumer votre subsistance. 
C’est ma limite possible à moi. Ce serait.

Je ne suis pas, jamais, sortie d’une certaine famille. Je n’ai pas grandi. Je suis toujours ramenée en arrière.

Me lever, saluer Jules.

samedi 14 décembre 2024 · 12h44

réfléchir avec la beauté

je me suis levée je suis au salon il fait sombre j’entends le bruit d’un réveil les 4 rideaux sont tirés.

éveillée dans pensées diverses et mauvaises. à propos du grand ratage de me vie . du manque de métier, de travail. d’Annick aussi. et du texte que je n’arrive pas à rattraper, sur les 3 chiens. ou pas suffisamment vite à mon goût.  ce qui  me fait craindre qu’une fois encore je l’abandonne. s’agissant du  texte d’Éric Laurent, sur lequel je retravaillais également hier, il faut que je renonce à y comprendre quelque chose. c’est très étrange, ce texte. il comporte pour moi les plus grandes promesses (de compréhension) et entraîne les plus terribles perplexités.

(par rapport au rêve des chiens. comment se rapprocher du pathétique de ces 2 chiens noirs que je retrouve liés l’un à l’autre et que je détache. le grand chien blanc.)

je suis sidérée par ma façon d’oublier les dates. (en même temps que je réfléchis à la façon d’en faire quelque chose. la façon dont je travaille ici, déjà, c’est en faire quelque chose. mais ça ne suffit pas. la façon dont d’un jour à l’autre, d’une heure à l’autre, je travaille à des textes qui ont des années de distance. aussi bien à du nouveau qu’à des textes d’il y a 20 ans. je pourrais trouver le moyen de le « montrer » dans le blog. (je songe des couleurs différentes selon les époques. une couleur et son dégradé par année. quelque chose à travailler en CSS. pour la page MOD, qui devrait oser devenir page d’index. page MOD ou Atelier ou La pelote. les fils, c’est les années.). )

le rêve des 3 chiens, c’était quand ? c’est pour ça que j’essaie parfois d’ajouter dans le blog des photos. pour situer dans le temps. quand ? 09? 21? je crois que c’est 2021. je m’en suis aperçue hier en écrivant 2 + 1 chiens et ça m’avait fait penser à 2021. c’est peut-être septembre. vérification faite, c’est septembre, le 16. 

et c’est en octobre, en octobre 2020 je m’en rends compte, un an auparavant… que j’envoyais cette lettre à l’analyste à propos de ma tentative renouvelée de lecture du texte d’Éric Laurent sur la mélancolie. à relire ma lettre hier, je retournais à la profonde perplexité où j’avais été à ma première lecture. est-ce que nous étions à Donn? je cherchais des photos et j’en trouvais du chevreuil. que faire de cette perplexité? il y a de si belles choses dans le texte. et des points d’énigme je n’arrive pas à m’approprier. alors ?

/ / /  je me souviens de l’état dans lequel je rentrais – je me souviens de la profondeur du fauteuil de velours ocre – à force d’essayer de pénétrer ce texte . rentrée en état de bêtise . la chose au fond est dite, la chose que je lisais , que je tentais de pénétrer, la chose est dite , elle l’est et ne peut l’être que delafaçon dont elle l’est . une chose est dite . non pas la chose est dite, mais une chose est dite qui se rapproche d’une vérité . qui ne peut être pénétrée plus avant .  il faut se contenter de et habillage, ce voile qui donne seulement à deviner une forme . je me souviens que j’en étais devenue tris t e . c’est au fond que j’avais espéré pouvoir en tirer quelque chose, pour moi , à mon usage . me soigner … ///

et je me dis qu’il s’agisse du rêve ou texte de psychanalyse,  peut-être chercher à en rendre l’image, de ce que je trouve beau , à défaut de parvenir à en d ir e quelque chose.  restituer ou inventer une image du texte du rêve (auquel je ne fais pas justice) et puis aussi des passages  de ce  texte d’EL qui me parviennent et qui sont des énigmes. restituer l’énigme sans sa résolution. faire de l’énigme la beauté . renoncer au sens.

Sin titulo, 2014, Broderie , Amparo de la Sota , née à Madrid en 1963

mais je ne suis pas capable de créer de la beauté.
non, ce n’est pas vraiment ça. c’est réfléchir avec une image que je ne sais pas. c’est mon lien aux images, créer avec des images qui n’est pas un enjeu pour moi. la beauté d’ailleurs est bien moins un enjeu que le sens, fondamentalement. le sens et la parole. quelle spectatrice suis-je dès lors. oh, je peux l’être, je le suis. mais, c’est probablement toujours de sens que je suis affamée et frustrée. un sens fait de mots et de raisonnements. un sens qui fasse lien aux autres. pourquoi est-ce que je veux de ce dont je suis le plus privée ? la parole. la parole comme lien aux autres.

pourquoi faut-il que les mots toujours me manquent ? se détachent de moi.

je ne fais rien d’autre qu’essayer de les rattraper, de les empêcher de disparaître.

réfléchir avec la beauté. s’agit-il de réfléchir, ou de résoudre. résoudre. la beauté résout quelque chose au travers de son énigme. au travers de l’énigme qu’elle continue de poser et qui se résout dans son exposition. bah, je n’ai rien résolu avec le texte d’EL. non, rien. il dit pourtant quelque chose de la beauté de la maladie, est-ce lui ou lacan, peu importe. il y a tout à fait moyen de lire de la psychanalyse à cause de la beauté. il vaut mieux penser très bas à tout ça. penser tout bas. 

le rapport imaginaire (a-a’ du rêve des 2 + 1 chiens). je me sens bien surtout dans un rapport à 2. c’est peut-être pour ça que je repensais à Annick cette nuit. les liens que j’ai créés avec certaines femmes. les meilleures amies. certains hommes aussi. les amours. mon lien aux autres est toujours passé par une seule personne, une personne à la fois. je pourrais dire (reprenant l’erreur de la phrase précédente)  : mon lien aux autres passe par un double (qui me représente). Frédéric aujourd’hui. dans le monde pas-sans-l’autre est ma formule.

il y a eu une époque pas-sans-Jules, quand il était petit. Jules faisait pour moi lien à l’autre. en tant aussi que fils de F, quand il s’agissait de ses amis. il me protégeait (mer permettait de n’avoir pas à parler de moi, la hantise)

Je le vois ça. et je me dis : est-ce encore possible de le changer, de le modifier ? je ne le crois pas. probablement que j’essaie d’écrire quelque chose qui puisse être lu par plus d’un pour compenser cela. pour me donner une consistance qui me permette de faire face à plus d’un, au monde.

ça existe la timidité. (aujourd’hui, ces si amusants memes d’introverts…)  la timidité, l’introversion ou… la haine de soi, le manque à la représentation, dont il m’est arrivé de dire qu’il était refus de la représentation, ce qui en moi se refuse à la représentation, ou à une représentation courante, à une représentation ayant cours. ou la haine de soi pour cause de manque à la représentation en même temps que ce manque est voulu, en dépit de toutes ces conséquences fatales pour moi (isolement , solitude, etc.)

dernière séance avec l’analyste… je parlais de ça, de la façon dont je suis arrivée à me dégager, au fil des ans, de tout ce qui provoquait trop d’angoisse, et de mon lien à Frédéric. du fait que nous vieillissons et que la mort se rapproche.

cette nuit, les fracassemeurs étaient de nouveau là. mais tout perd de son sens, même eux. je ne sais pas s’ils disparaissent pour de bon, s’ils se dissolvent pour de bon, petit à petit et de plus en plus depuis que je les analyse et confronte. d’abord depuis que je leur ai donné ce petit nom ridicule. avant cela, pendant des années ils ont été là sans que je les relève. ni à moi-même ni encore moins aux autres, sinon à F, il est vrai, certainemetn pas à un analyste. jusqu’à ce que F insiste pour que je le fasse. et s’ils disparaissent, ne me manqueront-ils pas pour me confronter à ma la-haine-de-soi, ne fût-ce que comme thermomètre? ces phrases mauvaises que je m’adresse, que j’entends comme des voix extérieures, c’est une manifestation de l’inconscient, de quelque chose qui normalement est inconscient. de la même façon, que j’avais fini par repérer qu’un certain mal de tête (méninges) annonçait la crise d’angoisse, voire parfois la signalait. et le jour où une psy m’a dit, alors que je pleurais sans discontinuer, que c’était de l’angoisse, elle a mis sur ce qui m’arrivait un mot que je n’aurais jamais pensé mettre moi-même, que j’ai tout de suite adopté et qui m’a par la suite été très utile. alors cette haine-de-soi au coeur du texte d’Eric Laurent sur la mélancolie, celle qui vous réduit à vous « traiter vous-même comme un chien qui n’a pas droit à la parole » et dont les « fracassemeurs » trahissent non seulement la cruauté mais l’existence même… cette haine-de-soi que je voudrais parvenir à déjouer… en vérité, je ne voulais pas ce matin me lever et écrire (ce que j’ai fait malgré tout) mais me lever et boire un café et retourner à eux, les réfléchir. 

je n’ai jamais cessé de perdre la parole. extraordinairement. extraordinairement. c’est un mauvais tour de l’inconscient, de mon inconscient. ça n’a jamais été que ça. mon inconscient ne veut pas de l’intelligence. quelque chose de mon inconscient se refuse à l’intelligence. non, refuse que je me montre intelligente. et  refuse que je raconte quoi que ce soit, à ce que je dise quoi que ce soit. c’est très énigmatique. ce que je cherche à en dire ici n’est qu’hypothèses. j’aligne hypothèse sur hypothèse. il institue la faute, le ratage, de sorte qu’il puisse continuer à me rappeler à l’ordre, à son ordre. que je reste en deçà, que je puisse continuer à me faire le reproche de ne pas arriver à dire ce qui ne se dit pas. si ça ne se dit pas c’est pas parce qu’il n’y a rien à dire mais parce que je n’y arrive pas moi, à porter le péché du monde, ainsi je perpétue le ratage qui est sa réussite. mais quand les enjeux sont si grands, quand les enjeux me dépassent, dépassent ma petite personne. il veut que je puisse continuer à me haïr. me faire être dans la haine. mais pourquoi. ou il veut que je continue à chercher comment le dire, lui, ce manque à soi, ce qu’il veut. faire exister ce qui ne se dit pas. eh bien. eh bien. et donc ce n’est pas qu’il tienne à ce que je dise, mais à ce que j’incarne, quoi, que j’incarne ce qui échappe à la représentation. quel con. 

non apte. 

samedi 8 février 2025 · 21h24

#boost 00 | parc

dimanche 9 février 2025 · 12h27

#boost 01 | champ de terre

pour le moment je ne connais de terre que celle comme une mer où l’on se noie. 
un champ visqueux de terre retournée abandonné brun sous un ciel bas. un vaste champ de guerre, de deuxième guerre, un champ de terre de guerre, un champ d’hiver, de courtes vagues noires  et brunes que ne ponctue plus aucune écume. grand champ de terre d’une guerre disparue que couvrent aujourd’hui les gravats.

terre de guerre où tu t’enterres 
terre où tout s’enferre 
imagine, de glaise tu te lèves 
ils se lèvent de glaise 
zombies de l’espoir de l’histoire vers le soleil couchant 
leur clin d’œil jeté vers toi
toi qui spectre le tableau

rappelle la mère rappelle le fils
dis-leur que tu viens 
pour le café le gâteau la vaisselle
rappelle le père mort et l’amant ton double
rappelle et dis : voilà, maintenant je suis toute de glaise et levée 
au frère tu glisses : j’apprendrai à m’habiller 
ce corps de terre 
à la mère tu dis de bonne terre à laver
à l’enfant tu dis de bonne terre à jouer
à l’amant tu dis à pétrir à jouir
au ciel à graver à écrire 
à la terre à taire 
et à l’épouvantail les épouvantaux à parler

terre oh terre pourtant terre encore et encore je m’abreuverai de ton eau, je nourrirai ton champ de bruine 
et les syllabes sans orthographe 

dimanche 13 avril 2025 · 07h24

13 avril 07h24 // encore encore réfléchir aux valise, juste avant de partir

réveillée vers les quatre heures. beaucoup pensé à l’atelier TL, à ce qui s’y passe, à ce que j’y fais. pas seulement écrire, lire aussi. aux rapports avec les autres, aux zooms du lundi. à ma première expérience des ateliers, qui remonte à l’été 2023, à la façon dont les ateliers étaient alors devenus difficiles pour moi. la façon dont je m’y étais confrontée à des impossibles, à mes impossibles. à certains de mes impossibles. la surprise que ça avait été. l’invention que ça requérait. le temps.

tout ça probablement parce qu’hier, passé la journée à relire dans le blog tout ce que j’avais déjà écrit autour de la valise, tentée que j’étais de trouver le moyen d’éclairer ce qui m’avait paru insaisissable dans l’atelier Moments, pour me rendre compte que j’avais déjà tenté de traiter ça au sein de l’atelier Tiers Livre, en août 23, lors de l’atelier Roman.

j’ai alors relu certains de ces textes et j’avoue être assez gênée d’avoir publié ça… intéressant probablement pour moi, mais rien de publiable, rien de lisible pour une autre.  évidemment, je me suis prise au jeu, j’ai commencé à les retravailler. et je me dis que c’est peut-être le moment de m’y remettre. à les relire, par contre, je suis contente de mes « scholies » ou codicilles, qui me rappellent assez bien les circonstances de l’écriture, les écueils rencontrés, dont je trouvais à l’époque l’exercice d’écriture aussi important que celui de l’atelier proprement dit (il faut dire que c’est l’écriture analytique que j’ai l’habitude de pratiquer). 

aujourd’hui, départ pour Donn. non je n’en fais pas une maladie. plus. je ne fais d’ailleurs plus que bouger en ce moment. valise ne me fait même pas peur. je ne prendrai presque rien. nous ne sortons pas plus à D qu’à Paris. sinon au jardin.

c’est une question que je me suis posée, me relisant hier : est-ce que la valise est difficile parce que je ne sais quel vêtement y mettre. de la même façon que je ne sors pas parce que je ne sais comment m’habiller? partir en vacances, c’est aussi avoir à beaucoup sortir, à ne faire d’ailleurs que ça. et donc à chaque fois avoir à préparer son image pour le dehors. problème d’image donc et la peur de manquer de ce dont je pourrais disposer chz moi pour l’aménager, cette image, le vêtement, l’accessoire.

or, il y aussi le problème de l’interruption. de l’interruption du travail, de l’effort dans lequel je suis constamment et que je décris très bien là, dans ce texte sur l’inhibition. la peur de l’interruption de je-ne-sais-quel travail dans lequel je suis tout le temps. et de l’oubli qui s’ensuivra. il n’est pas rare, il est même constant,  qu’au retour de vac je sois confrontée au problème de ne plus du tout savoir qui je suis. et c’est alors très désespérant. (je devrais apprendre à m’y faire. mais je ne m’y fais pas. enfin, au moins je suis prévenue, je sais ce qui m’attend, et cela s’allège avec le temps.)

— qu’est-ce qui est bon dans ce qui est bon : que cela arrive ou que viennent les mots pour le dire? la photo pour le montrer ? —

je ne supporte pas les changements de lieux. j’ai écrit 1000 choses là dessus, toujours cherchant à le traiter. et la valise « subsume » ça : le sentiment  d’être transportée, arrachée à ce que je suis, déracinée, menée ailleurs. et que ça ne soit jamais de mon plein gré, de ma volonté. bon ce que j’écrivais hier est exagéré, sans doute, sur l’identification au lieu, sur l’arrachement du domicile, sur ce que je deviens hors de chez moi. exagéré, raté et tentant néanmoins de cerner quelque chose. car il est vrai qu’une fois sortie de mon immobilité, une fois sortie de mon domicile, de ma demeure, autre chose advient/surprend/envahit une liberté, disais-je, une vacuité/vacance/joie prise dans le bonheur de voir, la vue, le regard que je retrouve, qui reprend tout. et c’est ce dont je ne reviens pas, dont je mets du temps à revenir. c’est ce qui fait que je me quitte. c’est tout ça que je voyais sans pouvoir le résoudre dans ce texte 08 Moments d’entre-deux. c’est ce que j’espérasis pouvoir confronte à nouveau dans le texte valise que je projetais comme atelier 09 (et que j’ai foiré).

donc non, tous les trains ne sont pas pour les camps, comme j’ai pu l’écrire. pourtant il y a dans l’arrachement vécu, dans l’angoisse qui précède cet arrachement, quelque chose qui rejoint ce qu’elle reprend des termes de Lacan sur le corps réduit à un meuble, poussé dans des wagons, traité à la va-comme-je-te pousse. se voir réduit à ce que l’on est sur pied, à son seul corps, sans aucun autre avoir — se voir réduit à l’être-corps, qu’elle ressent comme effrayant. enfin, je crains d’avoir exagéré le rapprochement. je ne connais pas la peur que décrit Hélène Bonnaud. cependant que mon imaginaire est tel qu’il est plus que probable que je ne puisse voir un wagon ou une valise, une de ces valises à l’ancienne, tenue à bout de bras, sans que la carte « camp » ou « camp de la mort » ne s’allume en moi.

Je ne pense pas que je trouverai jamais la formule qui dise ce qui m’arrive, l’angoisse, quand je dois partir en vacances. qui fait qu’aujourd’hui déjà un coin de ma tête  angoisse, frizze, à l’idée du voyage à faire fin août. 

Sinon. Si je devais réécrire l’atelier Peurs, je pourrais ne garder que la peur de  la mort de F. d’avoir à rester après lui. sans lui. nous nous aimons beaucoup en ce moment. dans le vieillissement. nous le voyons, y assistons. nous nous moquons, nous nous faisons rire.  il me fait beaucoup rire, c’est très délicieux. on se sent seuls, à deux, ensemble. c’est depuis qu’il est à la retraite. ça ne correspond pas tout à fait à la réalité. ça correspond à la réalité de la mise à la retraite. et des gens qui se lèvent dans le métro pour céder la place. ce qui a accru mon amour pour lui, et qui l’accroit encore, c’est d’être face à ça. Le vieillissement, la maladie, la mort. l’un d’entre nous survivra à l’autre. désolée, mais j’espère que ce sera lui. qui survivra. 

je dois arrêter le travail pour l’atelier et passer au travail pour l’expo. est-ce que c’est la peur de ça qui m’a réveillée cette nuit. la peur, l’angoisse. 

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